est un philosophe japonais, père spirituel du mouvement philosophique École de Kyōto. Dans le contexte politique de l'ère Taishō, marqué par la recherche d'une nouvelle identité nationale, Nishida élabore, avec la rigueur de la philosophie occidentale et à partir des spiritualités orientales une « philosophie japonaise » originale, qui s'inscrit dans la sensibilité nippone et reste d'une grande actualité au .
Il laisse une œuvre immense, connue principalement pour sa métaphysique mais abordant bien d'autres domaines, qui restent encore à explorer. Les recherches concernant son œuvre tiennent une place importante au Japon et montrent, à travers la bibliographie des traductions et des commentaires, un intérêt constant en Asie, Europe et Amérique du Nord.
Biographie
Issu d'une vieille famille de l'aristocratie guerrière, Nishida a passé une enfance privilégiée. Sa mère, Tosa, lui a transmis une éducation bouddhiste. Il demande à plusieurs reprises à son père, Yasunori, de fréquenter une école secondaire à Kanazawa, mais il repousse sa demande de crainte que cela ne l'éloigne de la charge au bureau de la mairie à laquelle il espère que son fils lui succède. Lorsqu'il accède finalement aux requêtes du jeune Nishida pour l'école secondaire, sa constitution fragile le contraint finalement à prendre des leçons privées. upright|thumb|Tombe de Kitarō Nishida à Kamakura De 1886 à 1890, Nishida fréquente ensuite une autre école, l'Ishikawa Semmongakkō. En réaction au contenu politique de l'enseignement qu'il désapprouve, Nishida pratique une forme de résistance passive, qui est sanctionné d'un redoublement pour « mauvais comportement » et le conduit à quitter à nouveau l'école.
En 1891, il commence à étudier la philosophie à l'Université impériale de Tokyo. Il est contraint de suivre un cours de mise à niveau en raison de son manque de diplôme d'études secondaires, ce qu'il vit comme une humiliation et le conduit à se replier de plus en plus sur lui-même. Toutefois, l'arrivée de Raphael von Koeber en 1893 à l'université le conduit à se familiariser avec la philosophie grecque et européenne médiévale ainsi qu'avec les œuvres de Schopenhauer. Dans le cours de littérature allemande de Karl Florenz, il a pour camarade l'écrivain Natsume Sōseki. Il termine ses études peu avant le déclenchement de la Première guerre sino-japonaise avec un travail sur David Hume.
En , Nishida épouse sa cousine Tokuda Kotomi, avec laquelle il a huit enfants, dont certains meurent toutefois en bas âge. En 1896, il devient enseignant dans son ancienne école de Kanazawa. L'année suivante, il commence à apprendre la méditation zen, probablement inspirée par son camarade de classe et ami D.T. Suzuki. En , au cours de son séjour dans le temple Taizo-in à Kyōto, qu'il a visité au cours d'une retraite de méditation zen, son professeur Hōjō Tokiyoshi lui offre un emploi au lycée de Yamaguchi, qu'il accepte sans hésitation.
Remarqué pour son , il reçoit une offre proposé en 1910 un poste à l'Université impériale de Kyōto. Nishida y développe sa philosophie qui sera le fondement de l'École de Kyōto. Il prend sa retraite en 1928, mais continue de travailler à développer sa philosophie.
L'ère Taishō (1912-1926) favorise la recherche d'une nouvelle identité japonaise selon le mot d'ordre « âme japonaise, technique occidentale » () et développe le tennôcentrisme impérialiste. Nishida est impliqué dans les débats politiques de cette période mais se désolidarise des intellectuels populistes qui avaient influencé sa jeunesse lorsqu'ils développent l'« ultranationalisme ». En 1936, Nishida est associé au « Comité pour la réforme de l'éducation » et s'en retire rapidement ; en 1937, à la demande du gouvernement militaire, il écrit un essai pour la Conférence de la Grande Asie de l'Est ; en 1940, il reçoit l'Ordre culturel japonais. Il perd un fils dans le cadre de la guerre avec la Russie et condamne militarisme, totalitarisme et impérialisme.
Nishida décède le à Kamakura d'une maladie des reins. Sa tombe est située dans le cimetière du temple Zen Tokei-ji.
À Kyōto, il est encore possible de parcourir le chemin qu'empruntait Kitarō Nishida tous les jours pour sa méditation quotidienne.
L'intellectuel et l'écrivain
Portrait intellectuel et culturel
Nishida est tout au long de sa vie un insatiable lecteur, sa bibliothèque personnelle renfermant plus de en langues occidentales, 561 en japonais et 886 en chinois (qu'il lit dès l'enfance), ouvrages de philosophie et de sciences. Ses premiers ouvrages contiennent un foisonnement de citations, utilisant différentes langues (français, latin, allemand, grec, chinois), d'auteurs qu'il lit dans leur langue d'origine (sa carrière universitaire commença comme professeur d'allemand à l'université de Tokyo). Ses lectures lui fournissent un pré-texte, une idée, dont il se sert ensuite pour démontrer que les oppositions rencontrées chez un auteur ou entre différents auteurs ne sont qu'apparentes et qu'une unification est possible
C'est la philosophie occidentale qu'il travaille et enseigne ensuite à l'université de Kyôto : principalement l'histoire de la philosophie, la logique, l'épistémologie, la théorie de la connaissance, et dans une moindre mesure, la religion, l'esthétique et la morale (ces derniers domaines n'étant alors que récemment identifiés comme tels au Japon). Il lit Bergson, correspond avec Rickert et Husserl (qu'il fait connaître au Japon) et se tient au courant de la recherche philosophie en Allemagne par l'intermédiaire de plusieurs de ses étudiants, qui rencontrent en particulier Heidegger. Lui-même, cependant, ne quitte jamais le Japon.
Il apparaît également comme un « mathématicien manqué » : c'est en effet après avoir envisagé des études universitaires en mathématiques qu'il choisit de s'orienter vers le département de philosophie de Tôkyô, où il bénéficie d'un enseignement général en philosophie, lettres et sciences. Il entretint cependant toute sa vie avec le monde scientifique des relations qui nourrissent, avec ses lectures (Bridgman, Cantor, Einstein, Planck, Poincaré...) sa réflexion épistémologique, et . Interrogé par le gouvernement, il propose ainsi d'inviter au Japon Albert Einstein comme penseur occidental le plus éminent et participe à sa réception à l'université de Kyôto en dans une rencontre qui fut très stimulante par ses implications philosophiques.
Nishida pratique la méditation assise (zazen), et il aurait expérimenté l'éveil avec son maître Setsumon Genshō à partir d'un kōan sur le vide ou néant . Le bouddhisme du Grand Véhicule (avec les écoles Kegon, Terre pure, Zen) marque sa pensée avec Dōgen et Nāgārjuna. qu'il cite parfois, avec aussi le confucianisme, le taoïsme, le shintō. Nishida est ainsi à la fois l'un des plus éminents philosophes émergents du Japon de cette époque, et l'un des derniers « monuments » de la culture sino-japonaise classique. Ces influences orientales restent pourtant souterraines et les références explicites sont rares, et certains raisonnements nécessitant l'éclairage du Zen ou de l'école Kegon peuvent être difficilement accessibles au lecteur occidental.
Pendant l'ère Meiji, le rejet des religions traditionnelles antérieures est présenté comme l'essence de la modernité. Cependanrt le bouddhisme reste le socle mental de nombreux intellectuels, et le bouddhisme connaît malgré tout un vif développement de sa pensée. C'est dans ce contexte que Nishida, comme Natsume Soseki, considère que le bouddhisme est capable de rivaliser avec le christianisme. Dans le zen, D. T. Suzuki met en avant la recherche d'une « fusion de soi et du cosmos » et l'exaltation du vivant, thèmes que Nishida reprendra.
Il éprouve un intérêt réel pour les arts en pratiquant la calligraphie et composant des poèmes. Il s'intéresse aux écrits de Konrad Fiedler, mais l'art ne constitue jamais une véritable discipline philosophique. Sa pensée politique fut influencée dans sa jeunesse par celles des populistes Tokutomi Sohō et Chōmin Nakae, qu'il condamne cependant par la suite en prenant ses distances avec l'ultranationalisme. Un courant dissident se forma au sein de l'École de Kyōto reprochant à Nishida le caractère « bourgeois » de sa pensée philosophique.
La langue, le style
Le style de Nishida est intrinsèquement lié à sa pensée et décourage parfois les commentateurs qui le présentent , certains évoquant ... Il procède par circonvolutions, mais reste extrêmement logique, précis et clair. « sa pensée (...) explore tous les possibles sans jamais perdre de vue ses buts ». La remarque générale, plus lyrique, de Bernard Stevens à propos de ces œuvres philosophiques est particulièrement représentative de l'écriture de Nishida, qui déclarait , surtout pour les essais de sa deuxième période, plus métaphysiques, .
Dans l'enfance de Nishida, seul le chinois classique est enseigné à l'école primaire, et il ne reçoit d'enseignement du japonais qu'au lycée. Comme de nombreux japonais ayant reçu cette éducation, mal à l'aise dans leur propre langue écrite, il s'inscrit dès le début de son parcours universitaire dans un mouvement d'unification de la langue parlée et de la langue écrite, qui lui permet de transmettre les méandres de sa pensée encore en formation. Nishida fournit dans cinq courts essais concernant « l'accord du style parlé et de la langue écrite » quelques indications sur sa manière de rédiger dans ce .
Le système philosophique de Nishida s'appuie sur les caractères propres à la grammaire japonaise, marquée par la spatialité et la « figurabilité », plutôt que sur les grammaires hollandaise et anglaise exprimant les systèmes occidentaux. La grammaire japonaise lui permet par l'usage de particules casuelles d'exprimer le jugement de subsomption dans la « logique du lieu » . Le mode de connaissance subsomptif est ainsi situé dans le « lieu » de la conscience : l'accent est par là mis sur la spatialité du prédicat, développant une « logique prédicative » qui n'a pas d'équivalent dans la phrase occidentale.
Hideo Kobayashi, critique littéraire, qualifie cependant les formules de Nishida de « système bizarre » et Yûjirô Nakamura explique ce sentiment par un certain isolement du philosophe, engendrant un « système qui, sans pouvoir être écrit en japonais, ne peut l'être non plus en langue étrangère ». Une raison plus profonde serait que Nishida tente d'exprimer sur le mode occidental du sujet (noème) une pensée orientale du prédicat (noèse) : ce système serait ainsi né d'une tentative de faire violence à la langue japonaise pour la transcrire dans un langage à l'occidentale.
Nishida commence à élaborer le vocabulaire de sa philosophie dès la première période, mais c'est dans la deuxième qu'il le développe réellement. Le s'oppose au style écrit classique et permet à Nishida de créer de nombreux néologismes à partir des caractères chinois, qui vont au-delà de la seule assimilation des concepts de la philosophie occidentale. Ce style moderne atteignit son plein développement dans les années 1920 sous l'influence des théories littéraires occidentales et recèle en effet un potentiel d'expression important qui lui offre ainsi une liberté d'expression plus grande que les styles classiques. Il développe une syntaxe qui lui est propre en déconstruisant la langue classique et en créant de nouvelles structures syntaxiques incorporant des terminaisons verbales aujourd'hui désuètes et la compréhension de ce nouveau vocabulaire nécessite donc aujourd'hui une connaissance approfondie des linguistiques chinoise et japonaise pour interpréter certaines combinaisons de caractères.
Trois périodes créatrices
Les exégètes de Nishida s'accordent généralement pour distinguer trois périodes dans le développement de sa philosophie, marquées par la publication de ses principaux ouvrages ou recueils d'essais. Seuls sont mentionnés ici les ouvrages traduits en français, présents dans la bibliographie.