Les Éthiopiques est une série de quatre aventures de Corto Maltese. Écrites et dessinées par Hugo Pratt, elles succèdent au recueil Les Celtiques : Au nom d'Allah le miséricordieux ; Le coup de grâce ; Et d'autres Roméo et d'autres Juliette ; Les hommes-léopards du Rufiji.
Elles se déroulent dans les derniers mois de l’année 1918, quand la Première Guerre mondiale se termine en Europe mais se poursuit en Afrique. À cette époque, plusieurs puissances européennes se disputent la colonisation de pays d'Afrique et de la péninsule Arabique, favorisés en cela par l'ouverture en 1869 du Canal de Suez. Ces histoires ont pour cadre le Yémen (dans la péninsule), la Somalie britannique et l’Abyssinie (dans la Corne de l'Afrique) et l'Afrique orientale allemande.
Le choix du titre Le même titre avait déjà été utilisé par Héliodore d'Émèse à la fin du pour son roman grec Les Éthiopiques, ainsi que par Léopold Sédar Senghor pour son recueil de poèmes paru en 1956, Éthiopiques. Le bédéiste n'avait pas pensé au second, mais effectivement au premier pour le choix du titre. La terminaison du titre en « -iques », qu'il aimait bien, devait influer le choix d'autres titres de ses albums. D'abord pour Les Celtiques, recueil d'épisodes écrits avant Les Éthiopiques, mais paru en album après, faisant référence au celtisme. Puis pour, Les Helvétiques, épisode d'abord paru sous le nom de Rosa alchemica, renvoie à un mot latin, convenant à un récit faisant allusion à des légendes..
Cush Les Éthiopiques voient les débuts d’un nouveau personnage important dans l’œuvre de Pratt : Cush, guerrier afar de la tribu des . Musulman profondément croyant, il est d’une fidélité absolue à la loi du Coran. Il a très mauvais caractère et ne perd pas de temps avec ses ennemis : il les supprime sans état d’âme. C'est un farouche guerrier dont le but dans la vie est de débarrasser son pays du joug des européens. Il apprécie beaucoup mâcher des feuilles d'un arbuste nommé arbuste khat, réputées pour leur effet stimulant et euphorisant, dû à la substance psychotrope qu'elles contiennent.
Hugo Pratt reprendra ce personnage dans deux épisodes des Scorpions du désert : J’ai deux amours… et l’Ange de la mort.
Son nom pourrait venir du livre de la Genèse en référence aux Coushides, descendance de Koush, fils de Ham maudit par Noé, et vouée à jamais à l'esclavage. La posture paradoxale de Cush fait de lui un homme libre qui secoue les chaînes invisibles qui lient encore son peuple.
Selon Pratt, son intransigeance sur la religion dépend des points de vue. En Occident, c'est jugé comme négatif, alors que c'est positif pour certains musulmans. Il avait connu des personnes comme lui. Lorsqu'il avait quinze ans, il s'était échappé d'un camp et elles l'avaient récupéré et emporté avec eux sur leurs dromadaires plutôt que de l'emmener au poste de police. Il est resté ensuite deux mois avec eux.
Toujours à propos du personnage, il n'est pas vraiment un Danakil, c'est un Beni Amer. Comme tous les siens, il a le sens de la théâtralité et de l'ironie. Pratt rajoute que tous les nomades sont des comédiens, ce ne sont pas des gens qui passent leurs temps dans des écoles coraniques. Et puis, quand on se trouve au milieu des scorpions et des vipères, on se permet de rire un peu.
Cush a permis à l'auteur d'être populaire en Afrique, que ce soit en Éthiopie ou en Angola. Tellement que les Africains qui lui demandaient un dessin souhaitaient Cush plutôt que Corto. D'ailleurs, lors de l'exposition de 1993 sur le bédéiste au Grand Palais de Paris, des Africains lui disaient "Nous, on connaît bien Cush".
Retour en Éthiopie En , le dernier épisode intitulé Rufiji kamarad, les hommes-léopards (qui s'intitulera ensuite Les Hommes-léopards du Rufiji), est aussi la dernière aventure qui paraît dans Pif Gadget. La direction jugeant les idées du marin maltais trop libertaires à son goût, Hugo Pratt met un terme à leur collaboration. Il en profite pour partir une nouvelle fois en Éthiopie. Il a déjà souvent vécu dans la Corne de l’Afrique, notamment en 1966 pour effectuer ce qu'il nomma son . À Lalibela, il dessine les églises monolithes. Puis, il visite Magdala, où le négus Théodoros II nargua l'Angleterre victorienne et se suicida pour éviter d'accepter la défaite. Puis, il y revient en , pour un , afin retrouver la tombe de son père dans un petit cimetière musulman à Harrar. Il aura attendu 26 ans après sa mort pour s'y recueillir. Il s'est ainsi servi de sa connaissance et son expérience de la région pour l'écriture de cet album.
Il y avait d'ailleurs vécu dans sa jeunesse avec sa famille, entre 10 et 16 ans, qui s'était installé en Éthiopie, dans le contexte de l'Occupation italienne, son père le militaire Rolando Pratt ayant été affecté dans ce pays. Le jeune Hugo disait qu'il était ainsi . À sa première escale à Port-Saïd (en Égypte), son père l'avait d'ailleurs coiffé d'un casque colonial et lui avait donné une canne plombée pour taper sur la tête des Noirs, qui étaient censés encombrer les rues africaines. En Éthiopie, la famille avait d'abord débarqué à Massoua, pour s'installer à Addis-Abeba, capitale éthiopienne, dans le quartier de Villagio Littorio (aujourd'hui disparu). Dans leur maison, ils avaient pour domestique Brahane, jeune éthiopien qui avait fait la guerre contre les Italiens et qui était contraint de servir chez eux. Le garçon s'est lié d'amitié avec lui, qui lui fit découvrir l'abyssin, le swahili et les coutumes de son paysPratt expliqua à Guilbert qui l'interrogea sur la manière dont il avait vécu son enfance éthiopienne : "Je me suis longtemps interrogé à ce sujet. Il est bien-sûr curieux que la personne que j'admirais le plus n'ait pas été, par exemple, un de mes professeurs de mon lycée mais Brahane, un garçon abyssin plus âgé que moi, qui travaillait comme domestique dans ma famille. C'est lui qui m'a appris l'amharique, m'a initié à l'"éthiopisme", m'a montré ce qu'était ce pays au-delà de la vie coloniale, m'a aidé à faire des choix en me donnant un sens chatouilleux de la liberté.". C'est ainsi qu'en dépit de la guerre, l'Italien avait eu beaucoup d'amis parmi ceux qui étaient censés être ses ennemis : bergers, princes, soldats, mages, chefs de tribus... Il a aussi connu Henry de Monfreid, qui tenait alors un commerce d’électricien à Dirédaoua, avec qui son père parlait. Enfin, il rencontra une communauté gréco-arméno-judéo-égyptienne, où il retrouvait l'ambiance vénitienne de son enfanceVoir ce paragraphe d'un autre article, évoquant d'autres aspects de la découverte de l'Éthiopie par Hugo Pratt.. Ses découvertes lui ont appris à s'ouvrir à de nouvelles cultures, à se méfier du colonialisme et à devenir un nomade. Mais il connut aussi des drames dans ce pays. Après l’offensive britannique de 1941, il assista au retour de l’empereur Hailé Sélassié dans la capitale libérée. Cette même année, son père fut capturé par les troupes britanniques. Il tomba malade et mourut en captivité fin 1942. De leur côté, Hugo et sa mère furent internés dans un camp de prisonniers à Dire Dawa. Le jeune homme fut aussi le plus jeune prisonnier. Là, il se mit à acheter des comics aux gardes. La mère et le fils furent rapatriés par la Croix-Rouge en 1943.
Par la suite, il ne cessera de voyager et de revenir dans cette région, parfois en compagnie de son ami Jean-Claude Guilbert, amoureux comme lui de l'Afrique. Il lui arrivait fréquemment par exemple de dormir dans la gare d'Awash, sur la ligne de chemin de fer reliant Addis-Abeba à la ville de Djibouti, comprenant une chambre où ont aussi dormi Haïlé Sélassié Ier et Charles de Gaulle. Tout comme il accompagna son ami à Sagallou, à Djibouti, sur les traces de l'ataman russe Nicolas Ivanovitch Achinoff. Ce dernier s'installa dans cette ville en , avec sa troupe d'environ 160 russes, avant d'être bombardés par la marine française et expulsé le mois suivant. En 1981, les deux amis se trouvent au bord du lac Abbe, lac salé endoréique situé sur la frontière entre Djibouti et l'Éthiopie. Pratt narra à Guilbert comment voyager dans l'au-delà et pactiser avec les portes secrètes du Paradis et celles de sorties de secours de l'Enfer. Le bédéiste se considérait d'ailleurs comme agnostique féru de métaphysique, de mystique juive et de mythes judéo-chrétiens et quand on le questionnait sur son rapport à l’existence de Dieu, il répondrait : Et il appréciait citer ce proverbe éthiopien : D'après les renseignements donnés par Didier PLATTEAU dans sa préface de l'album...
Quatre histoires Au nom d'Allah le miséricordieux
Résumé Un mois après avoir quitté les côtes françaises et le théâtre européen de la Première Guerre mondiale (voir Les Celtiques), nous retrouvons Corto Maltese près de celles de la mer Rouge où la guerre oppose les Ottomans aux Britanniques. Dix jours qu’il marche dans le désert avec El Oxford, un jeune chef bédouin d'éducation universitaire, d'où son surnom. Ils ont rendez-vous avec Cush, un guerrier danakil, près de la forteresse de Turban. Le fort est occupé par les soldats turcs qui gardent des prisonniers de guerre britanniques, rescapés du désastre de Kut-el-Amara. Le petit prince SaoudDescendant des chérifs de la Mecque. y est retenu en otage par son oncle, l’émir Abdulah Pacha. Corto a été payé pour libérer l'enfant sans tarder et l’emmener dans une felouque jusqu’à Zanzibar. À l’intérieur du fort, Corto demande à Cush de se rendre à Aden, à deux jours de marche, pour chercher du renfort auprès des Britanniques. Ils n’attendront pas son retour. Découverts, ils déclenchent une mutinerie des prisonniers dans laquelle Abdulah Pacha et El Oxford trouvent la mort. Soudain, le son des cornemuses se fait entendreElles jouent l'Ours noir, air traditionnel des Great Highland bagpipe.. Les troupes britanniques de la division d'infanterie viennent leur prêter main-forte. Mais comment ce diable de Cush a-t-il fait pour agir si vite ? Cush qui est déjà à pied d’œuvre pour soustraire le prince à ses gardes.
Analyse Si le fort de Turban semble fictif, une carte montrée à la troisième page de l'histoire montre qu'elle se situe près de l'île de Périm, donc non loin des rivages de la mer Rouge. Il pourrait être situé au niveau de , dans le Gouvernorat de Ta'izz.
Cette histoire prend place dans le contexte des conflits en Arabie du Sud durant la Première Guerre mondiale, où s'affrontèrent le Royaume-Uni (exerçant son autorité sur le protectorat d'Aden) et l'Empire ottoman (occupant le reste du Yémen). Ce qui explique dans l'album la présence des soldats turcs et britanniques, qui s'opposent dans différentes régions du Moyen-Orient. À ce moment-là, des troupes anglaises et Lawrence d'Arabie prennent part à la Bataille de Damas, en Syrie, avec l'aide des Hachémites. Ce, dans un contexte où les forces britanniques occupent la Palestine depuis 1917, grâce aux Accords Sykes-Picot. Celles-ci encouragent, avec l'aide de Lawrence, les Arabes à harceler les soldats de l'Empire ottoman (soutenues par l'Allemagne) qui occupaient auparavant la région. Ce qui favorisa la Révolte arabe de 1916-1918, où le chérif de La Mecque, Hussein ben Ali, projeta de libérer de la péninsule Arabique de la présence ottomane.
Dans le fort de Turban sont retenus prisonniers des soldats de l'armée britannique, capturés deux ans plus tôt à Kut, à la suite du siège de Kut-el-Amara. Cet événement eut lieu durant la Campagne de Mésopotamie, lors de la Première Guerre mondiale, ayant opposé les forces britanniques et indiennes à celles de l'Empire ottoman, afin de les chasser de Mésopotamie. En dépit de leur défaite subie lors du Siège, les premiers ont refusé de se replier sur Bassorah et ont lancé l'assaut pour reprendre Kut en . Puis, ils se sont emparés de Bagdad et de Mossoul et la campagne se poursuit jusqu'à l'armistice en .