thumb|upright=1.75|alt=Le James Caird tracté à terre à son arrivée en Géorgie du Sud.|Représentation du James Caird arrivant en Géorgie du Sud à la fin de son voyage le 10 mai 1916.

Le voyage du James Caird est un voyage de (environ ) qu'une baleinière de sept mètres a effectué de l'île de l'Éléphant, dans les îles Shetland du Sud, à la Géorgie du Sud, dans le Sud de l'océan Atlantique. Ernest Shackleton et cinq compagnons l'ont entrepris au cours de l'hiver 1916 afin de trouver de l'aide pour un groupe d'explorateurs de l'expédition Endurance (1914-1917) bloqué dans l'île de l'Éléphant après la perte de son navire, l’Endurance. Les historiens des expéditions polaires le considèrent comme la plus remarquable navigation jamais entreprise sur une si petite embarcation.

En , l’Endurance coule sous la pression de la banquise en mer de Weddell, laissant Shackleton et ses compagnons à la dérive sur la banquise. Le groupe dérive vers le nord jusqu'en , quand la banquise sur laquelle ils campent, rompt. Ils survivent ensuite dans les canots de sauvetage du navire et atteignent l'île de l'Éléphant où Shackleton décide que le moyen le plus efficace d'obtenir de l'aide est de naviguer sur un des canots de sauvetage jusqu'à la Géorgie du Sud.

Parmi les trois canots de sauvetage, le James Caird – nommé ainsi par Shackleton en l'honneur de James Key Caird, un fabricant de jute et mécène de Dundee qui finance l'expédition – est jugé le plus robuste pour supporter le voyage. L'embarcation est renforcée et adaptée par le charpentier de marine Harry McNish pour résister aux vagues puissantes de l'océan Austral. Surmontant une série de périls, dont un quasi chavirage, le James Caird atteint la côte sud de la Géorgie du Sud après une navigation de seize jours. Shackleton et deux compagnons traversent ensuite l'île montagneuse pour atteindre une station baleinière sur la côte nord. De là, il est en mesure d'organiser les secours du groupe d'hommes resté sur l'île de l'Éléphant. Tous sont rapatriés sains et saufs. Après la fin de la Première Guerre mondiale, le James Caird est ramené de Géorgie du Sud en Angleterre. Il est désormais exposé au public dans l'ancienne école de Shackleton, le Dulwich College.

Contexte

thumb|alt=L'Endurance écrasé par la pression des glaces.|upright|L’Endurance, navire principal de l'expédition Endurance, perdu après avoir été écrasé par la pression des glaces.

Le , le navire de l'expédition EnduranceL'expédition dans le langage courant a pris le nom du navire principal, mais le nom officiel de l'expédition est , soit « Expédition impériale transantarctique » en français., l’Endurance, quitte la Géorgie du Sud en direction de la mer de Weddell pour la première étape de cette expédition transantarctique.. Il met le cap sur la baie de Vahsel, la zone explorée la plus au sud de la mer de Weddell, afin qu'un groupe puisse y être débarqué et se préparer pour une traversée transcontinentale de l'Antarctique.. Avant que le navire n'atteigne sa destination, il est pris au piège dans la banquise et le , il est, malgré des efforts prolongés pour le libérer, définitivement bloqué.. Au cours des huit mois suivants, il dérive vers le nord jusqu'à ce que, le , il cède sous la pression et sombre quelques semaines plus tard, le ..

Son équipage de vingt-sept hommes met en place un camp de fortune sur la glace qui se déplace lentement. Shackleton, chef de l'expédition, cherche la meilleure façon de sauver ses hommes.. Son premier plan est de se déplacer sur la glace jusqu'à la terre la plus proche, puis d'essayer d'atteindre un point que des navires visitent souvent.. La marche commence, mais les progrès sont entravés par la nature de la surface de la glace qui est fragile, abimée, avec de l'eau entre les blocs de banquise.. Après avoir lutté pour avancer sur plusieurs jours, la marche est abandonnée et les hommes créent un nouveau camp de fortune sur une banquise plate, en attendant que la dérive des glaces les portent plus au nord, vers la mer libérée de banquise.. Ils réussissent à sauver trois canots de sauvetage, que Shackleton avait nommé d'après les principaux bailleurs de fonds de l'expédition : Stancomb Wills, Dudley Docker et James Caird.. Le groupe attend le redoux et que la glace commence à se briser, puis le , les hommes prennent les bateaux. Lors de ce voyage périlleux de sept jours, ils naviguent à travers les orages à la force des rames pour atteindre l'île de l'Éléphant le .Ernest Shackleton revendiquera plus tard le premier débarquement sur cette île..

Sur l'île de l'Éléphant

thumb|left|alt=Photographie de groupe des hommes sur l'île de l'Éléphant.|Les hommes de l'expédition sur l'île de l'Éléphant.

L'île de l'Éléphant, dans l'est des îles Shetland du Sud, est loin des routes prévues pour l'expédition. Aucun navire de secours ne les recherchera là et la probabilité d'un sauvetage fortuit extérieur est également négligeable.. L'île est sombre et inhospitalière et son sol dépourvu de végétation, mais il y a de l'eau fraîche et une relative abondance de phoques et de manchots qui fournissent de la nourriture et du chauffage pour la survie.. La rigueur d'un hiver antarctique approche rapidement et l'étroite plage de galets où les hommes campent est déjà balayée continuellement par le blizzard, qui détruit une des tentes du camp et met à terre les autres. Les pressions et les difficultés des mois précédents commencent à peser sur les hommes et beaucoup d'entre eux sont dans un faible état à la fois mentalement et physiquement..

Dans ces conditions, Shackleton décide d'essayer de trouver de l'aide au moyen de l'un des bateaux. Le port le plus proche se trouve à Port Stanley dans les îles Malouines, soit à environ un millier de kilomètres de distance, mais de fait inaccessible par les vents dominants venant de l'ouest. Une meilleure option est de se diriger vers l'île de la Déception, à l'extrémité ouest des îles Shetland du Sud. Bien qu'inhabitée, les documents de l'Amirauté indiquent que cette île contient des provisions pour les marins naufragés et est également visitée de temps à autre par les baleiniers.. Cependant, l'atteindre implique également un voyage contre les vents dominants même si cela est dans des mers moins ouvertes. Finalement, il n'y a aucune certitude quand ou si le sauvetage arriverait. Après des discussions avec le commandant en second de l'expédition, Frank Wild, et le capitaine du navire Frank Worsley, Shackleton décide de tenter d'atteindre les stations baleinières de Géorgie du Sud, au nord-est. Cela signifie un voyage en bateau beaucoup plus long, près de , à travers l'océan Austral dans des conditions presque hivernales. Avec l'aide des vents dominants, l'opération apparait cependant possible. Shackleton pense qu'un petit groupe peut faire le voyage et revenir avec du secours en un mois, à condition que la mer soit libre de glace et que l'embarcation tienne le coup.

Préparations thumb|alt=Carte du trajet du James Caird.|

Vers la Géorgie du Sud, les hommes de l'embarcation peuvent s'attendre à des vents d'une force équivalente à celle d'un cyclone tropicalSoit des vents supérieurs à d'après l'échelle de Beaufort. et des puissantes vagues mesurant jusqu'à de haut, voire des vagues scélérates. Shackleton choisit donc le plus lourd et le plus robuste des trois bateaux, le James Caird de de long.. Ce dernier a été construit à Londres comme baleinière à la demande de Frank Worsley. et conçu sur le principe de la « double extrémité »Ce principe de « double extrémité » se traduit par une embarcation aussi fine à la proue qu'à la poupe, afin qu'elle puisse être manœuvrée dans les deux sens. du constructeur norvégien Colin Archer.. Shackleton demande au charpentier de l'expédition, Harry McNish, s'il peut améliorer la navigabilité du bateau. McNish, avec des outils et des matériaux rudimentaires, adapte le bateau en élevant ses bords et en construisant une protection de fortune en bois et en toile, rendant étanche l'ensemble avec de l'huile, des mèches de lampes et du sang de phoque.. Le James Caird est renforcé par le mât du Dudley Docker placé à l'intérieur, en long. Le bateau est ensuite équipé à la manière d'un ketch, avec un mât principal et un mât d'artimon, gréé pour porter un foc.. Le bateau est lesté d'environ une tonne, pour diminuer le risque de chavirage dans les hautes mers que Shackleton anticipe.

Des provisions sont chargées à bord pour faire tenir six hommes un mois.. Ils prennent des rations destinées à la traversée transcontinentale comme des biscuits, du Bovril, du sucre et du lait en poudre. Ils prennent également deux fûts d'environ d'eauL'un des fûts est endommagé pendant le chargement et laissera passer de l'eau de mer., deux réchauds Primus, de la paraffine, de l'huile, des bougies, des sacs de couchage et .

Les premiers choix de Shackleton pour l'accompagner dans ce voyage sont Frank Worsley, son second, et Thomas Crean qui le supplie de le prendre. Crean est un ancien des expéditions Discovery (1901-1904), comme Shackleton, et Terra Nova (1910-1913) de Robert Falcon Scott.. Shackleton est confiant dans la persévérance de Crean jusqu'à, peut-être, une fin amère, et a eu une grande foi dans les compétences de Worsley comme navigateur, en particulier sur sa capacité à se repérer dans des circonstances difficiles. Worsley écrit plus tard : ..

Pour les places restantes, Shackleton demande s'il y a des volontaires et des nombreuses personnes qui s'avancent, il choisit les deux marins John Vincent et Timothy McCarthy. Il « offre » la dernière place au charpentier, McNish, qui a une bonne connaissance des bateaux à voile et est . Vincent et McNish avaient chacun fait leurs preuves au cours du difficile voyage jusqu'à l'île de l'Éléphant.

Voyage en mer thumb|alt=Le James Caird lors de sa mise à l'eau pour le voyage.|left|La mise à l'eau du James Caird pour le voyage.

Avant de partir, Shackleton indique à Frank Wild de prendre le commandement complet dès le départ du James Caird., et de tenter d'emmener le groupe restant à l'île de la Déception le printemps suivant, si le voyage vers la Géorgie du Sud échoue. Le James Caird est mis à l'eau le à partir de l'île de l'Éléphant. Le vent est modéré et dans une direction sud-ouest, ce qui facilite un départ rapide et le bateau est rapidement hors de la vue du groupe resté sur l'île..

Shackleton ordonne à Worsley de fixer un cap plein nord, au lieu de directement mettre cap sur la Géorgie du Sud, afin de se dégager des morceaux de glace menaçants qui commencent à se former. À minuit, ils quittent le « pack » mais la houle de la mer devient plus élevée. Le lendemain, à l'aube, ils sont à plus de de l'île de l'Éléphant, naviguant dans une mer agitée avec des vents de force 9.. Une routine est établie : deux quarts de trois hommes, avec un à la barre, l'autre aux voiles et le troisième pour écoper. L'autre trio est au repos dans le petit espace couvert. Les difficultés pour changer leurs positions lors des changements de quarts a, selon Shackleton, .. Leurs vêtements, conçus pour une marche en Antarctique plutôt que pour la navigation, sont loin d'être imperméables à l'eau et le contact répété avec l'eau de mer glacée est difficile à supporter..