Le lieu de maîtrise (locus of control en anglaisLe syntagme anglais locus of control, introduit par Julian Rotter en 1954 et formalisé en 1966, est souvent traduit dans la littérature francophone par les expressions « locus de contrôle » (aujourd’hui majoritaire), « lieu de contrôle » et, plus anciennement, « lieu de maîtrise ». Le mot anglais control désigne ici la source perçue des événements qui affectent l’existence d’un individu — ses propres actions (internalité) ou des facteurs extérieurs (externalité) — et non un processus de vérification au sens premier du mot français « contrôle ». Le lexicographe Jean Girodet relève à cet égard que l’emploi de « contrôle » pour désigner tantôt la vérification, tantôt la direction ou l’autorité « peut donner lieu à des équivoques très graves ». L’expression « lieu de maîtrise », attestée dans certains travaux francophones, met l’accent sur la perception subjective de la maîtrise des événements tout en conservant la métaphore spatiale portée par le terme locus. — Girodet, J. (2008). Entrée « contrôle », Dictionnaire Bordas des pièges et difficultés de la langue française, Bordas.) est un concept de psychologie désignant la position qu’occupe, sur un continuum allant de l’internalité à l’externalité, la perception qu’a un individu de l’origine des événements qui influencent le cours de sa vie : à un pôle, le sentiment de maîtrise interne (« ce qui m’arrive dépend de mes choix et de mes actes ») ; à l’autre, le sentiment de maîtrise externe (« ce qui m’arrive dépend surtout des circonstances »). Il a été introduit par le psychologue américain Julian Rotter, qui en pose les bases en 1954 dans le cadre de sa théorie de l’apprentissage socialJulian B. Rotter, Social Learning and Clinical Psychology, Prentice-Hall, 1954., avant de le formaliser en 1966. Ce modèle est largement utilisé en psychologie de la santé, de l’éducation et du travail, bien que sa validité hors des cultures occidentales individualistes ait été mise en question.

Définition et historique Le lieu de maîtrise correspond à la position qu’occupe un individu, sur le continuum internalité-externalité, lorsqu’il attribue les événements qui le touchent soit à ses propres choix, soit à des circonstances extérieures — hasard, autorité d’autrui. Julian Rotter en pose les bases en 1954, dans le cadre de sa théorie de l’apprentissage social, qui postule que les attentes et les renforcements façonnent le comportement humain. Bien que certains auteurs aient souligné l’apport de l’attribution causale, concept développé par Fritz Heider, Rotter reste reconnu comme l’auteur de la notion de lieu de maîtrise, qu’il formalisera en 1966.

Les travaux antérieurs de Kurt Lewin, avec sa théorie du champ, et ceux d’Albert Bandura sur l’autoefficacité, ont nourri ce conceptKurt Lewin, Field Theory in Social Science, Harper & Row, 1951.. Dans les années 1970, Hannah Levenson en propose une extension à trois facteurs : internalité (maîtrise personnelle), hasard (facteurs aléatoires) et influence d'autrui (pouvoir des institutions ou des tiers)Hannah Levenson, « Differentiating among internality, powerful others, and chance », Journal of Personality and Social Psychology, 1973..

Les différentes orientations du lieu de maîtrise alt=Un homme se demande où se situe son lieu de maîtrise.|vignette|398x398px|L'échelle de Rotter situe le lieu de maîtrise dans un continuum allant de l'internalité à l'externalité. Le lieu de maîtrise interne Certains individus ont tendance à penser que ce qui leur arrive dépend surtout d’eux-mêmes. On dit que leur lieu de maîtrise perçue est interne. Ces personnes ont tendance à se sentir responsables de leurs succès et de leurs échecs, être plus proactives et motivées, éprouver une plus grande satisfaction personnelleRichard M. Ryan et Edward L. Deci, « Self-determination theory and the facilitation of intrinsic motivation, social development, and well-being », American Psychologist, 2000..

Par exemple, s’il réussit à un examen, un étudiant à l’orientation interne attribuera son succès à ses heures de révision et à sa discipline.

Une internalité excessive peut toutefois entraîner du stress ou de la culpabilité, notamment dans des situations indépendantes de sa volonté, comme une maladie graveSusan Folkman et Richard S. Lazarus, Stress, Appraisal, and Coping, Springer, 1984..

Le lieu de maîtrise externe Si le lieu de leur maîtrise est externe, les individus attribuent ce qui survient à des forces indépendantes de leur volonté — le hasard, qu’on désigne aussi couramment par le terme de chance, ou l’influence d’autres personnes. Ces personnes ont tendance à se sentir moins responsables de leurs échecs, être plus résignées face aux difficultés, éprouver moins de stress dans des situations indépendantes de leur volontéBernard Weiner, An Attributional Theory of Motivation and Emotion, Springer, 1986..

Par exemple, s’il échoue à un examen, un candidat à l’orientation externe attribuera son revers à la difficulté de l’examen ou à la sévérité de l’examinateur.

Une externalité excessive comporte elle aussi des risques, symétriques à ceux de l’internalité excessive : à force d’attribuer systématiquement les événements à des causes hors de son emprise, un individu peut développer une résignation durable et renoncer à agir même lorsqu’une action serait possible — un phénomène apparenté à ce que la littérature nomme l’impuissance apprise.

En général, les échecs sont imputés à des facteurs extérieurs (externalisés), tandis que les succès sont revendiqués (internalisés). Cette asymétrie, qui va à l’encontre du style attributionnel habituel des individus à orientation externe, s’explique en partie par la valence affective des événements : les échecs pèsent, les succès réconfortentBernard Weiner, « Attributional theory of achievement motivation and emotion », Psychological Review, 1985..

Le modèle de Levenson distingue deux dimensions au sein de cette même catégorie externe :

le hasard : les événements sont attribués à des facteurs aléatoires ou imprévisibles ; l’influence d’autrui : les événements sont attribués à l’action ou à l’autorité d’autres personnes, d’institutions ou de figures extérieuresHannah Levenson, « Multidimensional locus of control in psychiatric patients », Journal of Consulting and Clinical Psychology, 1974..

Facteurs de déplacement du lieu de maîtrise Le lieu de maîtrise de la plupart des individus ne se fixe pas une fois pour toutes à l’un des deux pôles : il varie selon les domaines de leur existence et les contextes vécus, en référence à l’échelle interne-externe de Rotter. Cette position constitue une dimension structurante de la personnalité, relativement stable au fil du temps. Certains événements majeurs — perte d’emploi, maladie grave, rupture affective — peuvent néanmoins en provoquer un déplacement, en réorientant la perception qu’a l’individu de sa propre maîtrise vers l’intérieur ou vers l’extérieur, selon l’interprétation subjective qu’il fait de ces expériences John Maltby, Liz Day, Ann Macaskill, Personality, Individual Differences and Intelligence, Pearson Education, 2007, p. 91-92.Christopher Peterson et Martin E.P. Seligman, Learned Helplessness: A Theory for the Age of Personal Control, Oxford University Press, 1993.. Cette perception s’inscrit elle-même dans le cadre plus large de la perception de la maîtrise, notion qui déborde le seul modèle de Rotter.

La norme d’internalité Selon Jean-Léon Beauvois (1984), la culture occidentale valorise les personnes qui privilégient les explications internes (effort, motivation, compétences) plutôt que les explications externes (chance, circonstances) lorsqu’elles rendent compte de leurs succès et de leurs échecs. Cette exigence sociale — la norme d’internalité — n’est pas une simple moyenne statistique des attitudes observées, mais un standard évaluatif : un critère selon lequel les institutions socioculturelles (écoles, entreprises, organismes de formation) jugent et valorisent les individus, indépendamment de leur véritable style attributionnel.

Influence de la norme d’internalité dans les jugements sociaux

L’évaluation professionnelle Face à un recruteur, un candidat aux performances moyennes, mais dont le lieu de maîtrise est interne, peut être jugé aussi favorablement qu’un candidat aux performances élevées, mais dont le lieu de maîtrise est externePansu, P., & Gilibert, D. (2002). « Effect of causal explanations on work-related judgments », Applied Psychology: An International Review, 51(4), 505-526.Pansu, P. (1997). « Norme d'internalité et appréciation de la valeur professionnelle : L'effet des explications internes dans l'appréciation du personnel », Le Travail Humain, 60(2), 205-222.. L’internalité peut ainsi neutraliser l’effet d'autres variables dans les décisions de recrutement : une étude portant sur l’effet conjoint du lieu de maîtrise et de l’apparence physique de candidats a montré qu’une apparence moins avantageuse devenait secondaire face à une démonstration de maîtrise et de responsabilitéLaberon, S., de Montaigut, A., Vonthron, A. M., & Ripon, A. (2000). « Impact du lieu de contrôle et de l'apparence physique de candidats masculins et féminins sur la décision d'embauche du recruteur », in B. Gangloff (Ed.), Satisfactions et souffrances au travail (pp. 135-146). Paris : L'Harmattan..

L’évaluation scolaire Dans le domaine éducatif, la norme d’internalité influence également les jugements des enseignants. Dubois et Le Poultier (1991) ont montré qu'ils favorisent les élèves qui attribuent leurs résultats à des facteurs internes (effort, discipline) plutôt qu’à des facteurs externes (difficulté de la tâche, chance)Weiner, B. (1986). An Attributional Theory of Motivation and Emotion. Springer.. Une étude ultérieure de Pansu et Bressoux (2003) a confirmé cette tendance, même lorsque les enseignants évaluent leurs propres élèves en tenant compte de multiples variablesDubois, N., & Le Poultier, F. (1991). Internalité et évaluation scolaire. In J.-L. Beauvois, R.V. Joule & J.-M. Monteil (Eds.). Perspectives cognitives et conduites sociales (Vol. 3, pp. 153–166). Cousset (Fribourg): DelVal..

Biais liés à la catégorie socioprofessionnelle Au-delà des jugements portés par autrui, la norme d’internalité laisse une empreinte mesurable sur le lieu de maîtrise des individus eux-mêmes : les personnes issues de milieux favorisés présentent en moyenne un lieu de maîtrise plus interne que celles issues de milieux défavorisés. Selon Dubois (2005), cet écart s’explique en partie par le fait que la norme d’internalité est davantage véhiculée et renforcée par les groupes sociaux dominantsDubois, N. (2005). Les normes sociales de jugement. In Dubois, N., Beauvois,J.L., (Eds), Psychologie sociale de la cognition (Paris : Dunot).. Ainsi, Pansu (1994) observe que les cadres hiérarchiques présentent un score moyen d’internalité supérieur à celui des exécutantsPansu, P. (1994). « Internalité et évaluation professionnelle »., et Gangloff (1998) montre que cet écart est moins marqué dans le secteur public que dans le secteur privéGangloff, B. (1998). « Internalité et secteur d’activité »..

Critiques et limites du concept

Biais culturels