vignette|Un paysan agitant un drapeau portant la mention Frÿheit (« Liberté ») (1525).
La guerre des Paysans (en allemand Bauernkrieg), parfois appelée guerre des Rustauds, désigne le conflit politique, social et religieux, qui a secoué le Saint-Empire romain germanique de 1524 à 1526.
Dans les premiers mois de l'année 1525, cette insurrection, qui a débuté en Souabe l'été précédent, déborde sur la rive gauche du Rhin : l'Alsace, le Westrich (en particulier le bailliage ducal d'Allemagne), le Palatinat ainsi que le nord-est de la Franche-Comté sont touchés à leur tour. Ces régions voient se constituer des bandes armées de paysans et d'artisans qui s'opposent au pouvoir ecclésiastique, seigneurial et princier. Ces bandes, organisées de manière rigoureuse avec des capitaines et des dirigeants élus, revendiquent un nouvel ordre social résumé par le manifeste des XII Articles. Ce dernier vise une plus grande équité dans les relations avec les pouvoirs ecclésiastique et seigneurial, une meilleure répartition de l'impôt, l'abolition du servage, une justice plus équitable et une plus grande autonomie des communautés rurales.
L'écho important rencontré dans le duché de Lorraine, très majoritairement dans le bailliage d'Allemagne, et dans ses possessions alsaciennes (Marche de Marmoutier, Saint-Hippolyte, Val-de-Lièpvre), entraîne l'intervention du duc Antoine de Lorraine. Après avoir rassemblé les troupes ducales et fait appel à un contingent français commandé par son frère Claude, comte de Guise, le duc se lance dans une campagne rapide et sanglante contre les « séduits et abusés luthériens.». En une douzaine de jours à peine, celle-ci aboutit à la destruction des bandes insurgées. Les affrontements se poursuivent encore quelques mois en Alsace méridionale et dans le nord-est de la Franche-Comté, où les rebelles seront finalement dispersés à leur tour par les princes et seigneurs locaux.
Les origines sociales, politiques et religieuses du mouvement insurrectionnel La fin du quinzième siècle voit naître en haute et moyenne Rhénanie, de la Suisse du Nord à Mayence, et d'Alsace jusqu'en Souabe, diverses conjurations populaires antiseigneuriales, faites de revendications politiques et sociales, regroupées sous l'appellation "Bundschuh" (soulier à lacet) ; le terme fait référence aux souliers du roturier et de l'homme du commun, en opposition à la botte seigneuriale. Les conjurations du Bundschuh, qui visent à rallier les campagnards contre les privilèges de la noblesse et du clergé, présentent déjà les grands traits des revendications de la guerre des Paysans : exigence de liberté et de représentativité, redistribution des richesses et lutte contre l’endettement, droits de chasse et de pêche, recours à l’Empereur en tant que protecteur et juge impartial.. Divers épisodes de Bundschuhe vont émailler la moyenne Rhénanie, de la première manifestation, à Sélestat, en Alsace, en 1493, jusqu'au Bundschuh du contestataire Joss Fritz, à Fribourg-en-Brisgau, en 1517.
L'esprit frondeur et revendicatif du Bundschuh est relancé par la Réforme religieuse lancée par Martin Luther à partir de 1518. Les thèses nouvelles portées par le réformateur permettent aux futurs dirigeants de la Guerre des Paysans de mieux synthétiser leur projet politique et social ; ils affinent l'argumentation de leurs revendications par des références précises au texte de l'Évangile. Cependant, Luther, qui au départ avait critiqué l'arbitraire de la société de l'époque, et ainsi contribué à l'esprit de contestation, désapprouve l'argumentation de revendications laïques et terrestres par les livres saints. Lorsque la Guerre des Paysans éclate, il se déclare neutre. En vue d'aboutir à un règlement pacifique, il écrit une déclaration publique, « Exhortation à la paix » (Ermahnung zum Frieden) dans laquelle il invite les princes et seigneurs à satisfaire certaines revendications. Puis, face aux dévastations dues au conflit, heurté par l'exécution, par les insurgés, du comte de Helfenstein et de ses lieutenants à Weinsberg, il fait volte-face et condamne violemment les insurgés dans un pamphlet intitulé Contre les bandes meurtrières et pillardes des paysans (, 1524-1526).
Il reste difficile, vu le contexte de l'époque, de séparer les revendications sociales et politiques des revendications religieuses, les deux dimensions étant étroitement liées dans la vie quotidienne, intellectuelle et spirituelle.
Le soulèvement dans le Saint-Empire romain germanique vignette|Carte de la guerre des paysans dans le Saint-Empire romain germanique.
Le conflit présente donc une combinaison de causes sociales, politiques et religieuses. Dans les différentes régions concernées, la condition des paysans est très variable. Des laboureurs aisés participent à la révolte, et la conjoncture économique n’est pas fondamentalement mauvaise. Durant la guerre des Paysans, ce sont les artisans ruraux qui sont nombreux dans l'encadrement des bandes paysannes. Il ne s’agit donc pas d’une révolte de la misère, même si le poids des redevances, de la servitude, de la dîme et des corvées était assez lourd pour contribuer à un réel endettement. Les XII Articles formulent des exigences, dont le droit de choisir leurs propres pasteurs, l'abolition du servage, le droit de pêche et de chasse, l'abolition de nombreux impôts féodaux et la garantie d'être traités justement par les tribunaux seigneuriaux. Principal argumentaire des rebelles, puisqu'ils prêtent serment sur le texte, ces douze articles n'ont qu'une enveloppe religieuse, leur contenu est principalement d'ordre politique et temporel.
Des combats entre les paysans et les représentants des nobles éclatent en 1524 à Stühlingen, à l'époque en Haute-Souabe, ainsi que dans le canton de Schaffhouse (confédération suisse des XIII cantons). L'insurrection s'étend progressivement durant l'hiver 1524-1525 sur une grande partie de l'Allemagne centrale, occidentale et méridionale, à l'exception de la Bavière. Puis elle gagne les Grisons, le Tyrol, la Styrie et la région de Salzbourg. La révolte est virulente en Thuringe, où elle prend un tour politique et religieux plus radical, sous l'influence d'un théologien qui veut aller plus loin que Luther, le réformateur Thomas Müntzer.
Face à un soulèvement qui se généralise, les princes impériaux réagissent et font alliance. En Souabe, sous le commandement du sénéchal impérial Georges de Waldburg-Zeil, les nobles de la ligue de Souabe écrasent la rébellion en Allemagne centrale ; les princes catholiques et luthériens alliés défont les insurgés de Thuringe à la bataille de Frankenhausen, et exécutent l'un théoriciens radicaux du mouvement, Thomas Müntzer. Le corps expéditionnaire du duc Antoine de Lorraine bat ceux d'Alsace et des environs à Saverne et Lupstein, puis à Scherwiller. Mais le soulèvement se prolonge en Styrie, dans les environs de Salzbourg et dans le Tyrol jusqu'en 1526. La défaite des bandes du chef insurgé Michael Gaismair au siège de Radstadt signe l'échec ultime du vaste mouvement protéiforme amorcé en 1524. Les paysans du Saint-Empire n'obtiennent, en définitive, que de rares accords avec les autorités seigneuriales et ecclésiastiques, comme à Kempten, en Haute-Souabe ; en Autriche, quelques nobles abolissent certains des privilèges vitupérés lors du soulèvement. En Suisse, dans les Grisons, la principauté épiscopale de Coire est sécularisée.
Paradoxalement, l'opposition, puis l'hostilité affirmée de Martin Luther, dont les thèses ont fortement influencé les penseurs insurgés, a fini par contribuer à leur défaite. Autre paradoxe et non des moindres : malgré la virulente condamnation par Luther, l'insurrection paysanne a continué, au fil des siècles, à être attribuée à la Réforme luthérienne par un certain nombre d'intellectuels et d'historiens catholiques. De ce fait, la Guerre des Paysans peut être perçue comme la première des guerres de religion qui ont ensanglanté l'Europe des . Ce n'est qu'à partir du XIXe siècle, que certains historiens, dont Friedrich Engels, par son ouvrage La Guerre des Paysans en Allemagne, ont ouvert la voie à une interprétation plus politique et sociale de ce vaste mouvement.
Les débuts de l'insurrection à l'ouest du Rhin, en Alsace Ce soulèvement a dû être préparé à l'avance, car il éclate dans différentes parties de l’Alsace pendant la semaine sainte, le mois d', à Heiligenstein, à Molsheim, à Dorlisheim et dans les environs. Face à l'extension des rassemblements armés, des pillages et insubordinations, les autorités d'Alsace, le bailli de Basse-Alsace Jean-Jacques de Morimont (Hansjakob von Moersperg), le Magistrat de la ville de Strasbourg, l'évêché et les seigneurs locaux sont impuissants. Rapidement, plusieurs bandes insurrectionnelles se constituent, à l'image des rebelles d'outre-Rhin. La principale d'entre elles se crée en investissant et en pillant le couvent d'Altorf ; Érasme Gerber, un artisan tanneur originaire de Molsheim, y est élu « capitaine principal ». D'autres bandes se constituent très rapidement, à Neubourg, à Stephansfeld, dans l'abbaye de Honcourt (Val-de-Villé), à Ebersmunster, ainsi que dans le Sundgau. Certaines bandes écrivent à la ville de Strasbourg pour lui demander son soutien dans la lutte qui commence.
La propagation dans le Westrich, le bailliage ducal d'Allemagne, dans les Vosges et en Franche-Comté Le soulèvement est rapidement présent dans le Westrich, notamment dans des territoires dépendant du duché de Lorraine, Dieuze,Sarrebourg, Insming, Sarreguemines., ainsi que dans d'autres seigneuries : Morhange, Diemeringen (Salm) Herbitzheim (comté de Sarrewerden), dans le comté de Deux-Ponts Bitche et dans plusieurs autres baronnies. Une vingtaine de cures et d'établissements religieux sont pillés, des affrontements violents ont lieu entre la maréchaussée ducale et les pillards.. Dans le comté de Deux-Ponts-Bitche, l'insurrection est massive. L'abbaye de Sturzelbronn est dévastée par la « bande des massues » (Kolbenhaufen) qui rejoint les rebelles du Palatinat. Une autre troupe du comté (essentiellement Lichtenberg et environs) rejoint la bande de Neubourg, dont elle représente le plus gros contingent. Une troisième enfin, constituée à Rimling, puis à Rohrbach-lès-Bitche, rassemble les rebelles des environs de Sarreguemines, du comté de Sarrewerden et de la châtellenie de Dieuze. Le comte Reinhart de Deux-Ponts Bitche avoue à Antoine de Lorraine : « des six mille paysans de mon fief, moins de six me sont restés fidèles ». Les insurgés venus des vallées de la Sarre, de l'Albe et de la Blies se regroupent et occupent l’abbaye de Herbitzheim qui, transformée en camp retranché, devient un centre de recrutement et rassemblement pour l'est et le sud du Westrich. Le capitaine général de la bande est "Hans le passaigier" (péagier ou douanier, Zoller en allemand).
Dans les vallées vosgiennes, le soulèvement se manifeste dans les vaux de Lièpvre, de Villé, et de la Weiss (Pairis), ainsi qu'à l'est de Saint-Dié (Lusse).
L'insurrection alsacienne et les troubles dans l'évêché de Bâle se diffusent autour de la Porte de Bourgogne. Une bande se constitue autour de Chaux, près de Belfort. Le mouvement s'étend à la principauté ecclésiastique de Luxeuil et à Lure, au bailliage d'Amont et au comté de Montbéliard. Le prieuré de Froidefontaines, les abbayes de Lucelle, de Belchamp sont inquiétés, et celle de Faucogney-et-la-Mer est pillée. Les seigneurs locaux battent le rappel de leurs troupes afin d'endiguer la propagation du soulèvement.
La réaction du duc Antoine de Lorraine et son départ en campagne