thumb|upright=1.5|Jacques-Louis David, La Mort de Socrate (1787). Socrate est mort en discourant selon Platon, dans son Apologie de Socrate.
Lhistoire de la rhétorique rassemble les usages pratiques de l'art oratoire ainsi que les études et traités théoriques sur l'éloquence et le système rhétorique. Elle prend sa source dans la Grèce antique pour être redécouverte au , à travers les besoins de communication.
La rhétorique vise donc à persuader un auditoire sur les sujets les plus divers. Elle a progressivement laissé place à un art de bien dire plutôt qu’un art de persuader, se restreignant à un inventaire de figures relevant des ornements du discours. Son histoire se confond avec l'histoire de sa définition ; ainsi, selon le spécialiste Michel Meyer dans son Histoire de la rhétorique des Grecs à nos jours, il s'agit d'un véritable quant à donner une définition acceptable de la rhétorique. Il ajoute : Le chapitre « La problématologie comme clé pour l'unité de la rhétorique » in qui présente toutes les conceptions historiques autour de la définition de rhétorique..
Depuis les Grecs, où l'art rhétorique était avant tout un moyen d'enseignement ainsi qu'un outil politique, cet art oratoire a tout à tour concerné la littérature, le théâtre, la vie sociale et la philosophie. La rhétorique comme système autonome a périclité au , avant de renaître, de manière spectaculaire, au , grâce aux études de linguistes, mais aussi de philosophes et de sociologues.
Préambule à l'histoire de la rhétorique Une double lecture de l'histoire de la rhétorique La rhétorique, qualifiée par Roland Barthes de « métalangage » (discours sur le discours), a comporté plusieurs pratiques présentes successivement ou simultanément selon les époques« Rhétorique » ou « rhéto » est également un belgicisme pour désigner la Terminale. En France, elle a constitué un enseignement, au programme de l’enseignement secondaire qui disparut en 1902.. La rhétorique n’a jamais été abandonnée tout au long de l’histoire car les besoins de convaincre et persuader ont toujours existé au sein de groupes sociaux. Mais, selon les époques, elle a eu des statuts bien différents. En schématisant fortement son évolution, on peut dire qu’elle a constamment oscillé entre une conception sociale et pratique et une conception formaliste. L'histoire de la rhétorique peut se lire suivant deux voies :
une histoire de sa conception sociale, qui est celle qui mise principalement sur le discours en public et la controverse (philosophique et politique surtout). Cette conception de la rhétorique a surtout été défendue durant l'Antiquité par les sophistes grecs, Démosthène, puis les romains Cicéron et Quintilien en particulier ; une histoire à l'approche formaliste se focalise, elle, sur les techniques discursives, et notamment sur celles qu'étudiait l'élocution, à travers des auteurs comme Ramus, Dumarsais, Pierre Fontanier, ou, au Gérard Genette et le Groupe µ.
Dès la basse Antiquité, en effet, à la suite de la disparition de la cité antique, la fonction politique de la rhétorique s'est perdue : l’éloquence perd son statut d'instrument politique pour devenir simple fin recherchée en elle-même. De pratique, la rhétorique devient un art pour l'art. La rhétorique se réduit alors à l'étude des ornements relevant de lelocutio et en premier lieu les figures de style. C'est pourquoi l'approche sociale de la rhétorique tend à maintenir intacte l'opposition entre rhétorique et poétique, la seconde à l'abolir, voyant dans les deux disciplines une étude des structures des textes et discours. Pour Gérard Genette la rhétorique n'a cessé d'être dépouillée de ses éléments constitutifs ; il parle en effet d'une concernant la discipline actuelle, une rhétorique se focalisant d'abord sur l'élocution puis aux tropes.
On peut constater parallèlement que peu à peu chacune des parties du grand édifice conceptuel qu’elle constituait a pris son indépendance, tant dans le domaine des disciplines théoriques que dans celui des disciplines pratiques. Les moyens expressifs comme les figures de style sont ainsi l'objet d'une discipline autonome, la stylistique, à titre d'exemple. D'un autre côté, l'étude des mécanismes de démonstration a débouché sur la logique formelle. L'art mnémotechnique est devenu autonome et s'est séparé de la rhétorique également. La linguistique ou la pragmatique se sont littéralement emparés du système rhétorique enfin.
Une discipline d'origine essentiellement européenne La rhétorique est un héritage gréco-romain qui ne peut être transposé que difficilement dans les autres cultures et civilisations. François Jullien a ainsi montré dans Le détour et l'accès. Stratégies du sens en Chine, en GrèceFrançois Jullien, Le détour et l'accès. Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Grasset, Paris, 1995. qu'il existe également dans l'Empire du Milieu un art oratoire fondé également sur la persuasion. Les travaux des anthropologues Ellen E. FaceyEllen E. Facey, Nguma Voices. Text and Culture from Central Vanuatu, University of Calgary Press, 1988. et de David B. Coplan<ref>David B. Coplan, In the Time of Cannibals, The World Music of South Africa's Basotho Migrants, University of Chicago Press, 1994.</ref>, concernant les cultures orales d'Afrique et d'Australasie, vont également dans ce sens. La rhétorique ne concerne également pas les civilisations proches de celle grèco-romaine comme l'Égypte. David HuttoDavid Hutto, , in Rhetorica, 20, 3, 2002. a en effet montré que celle-ci a développé son propre art de persuasion alors qu'Yehoshua GitayY. Gitay, Isaiah and his Audience, Van Gorcum. a analysé les modes d'argumentation propres au judaïsme. Dans le monde indien, le « Kavyalankara » ou la science des ornements poétiques traverse les poèmes sanskrits connus sous le nom de kavya peut s'apparenter à un elocutio, sans que pour autant le système rhétorique soit aussi complexe que celui des Grecs puis des Romains.
Cependant, la rhétorique au sens propre est une discipline de tradition européenne, que le droit et la politique ont notamment exportés de par le monde.
Rhétorique dans l'Antiquité grecque
Polymnie, la muse de la rhétorique thumb|Représentation de la muse PolymnieStatue de Polymnie. Marbre, œuvre romaine du Provenance : villa de Cassius près de Tivoli, 1774.. Polymnie, , ou Polymnía, « celle qui dit de nombreux hymnes » étymologiquement, est la muse des chants nuptiaux, du deuil, et de la pantomime. Elle personnifie la rhétorique mais aussi la musique. Le rapport à la musique n'est cependant pas totalement incongru. Nombre d'auteurs voient dans l'architecture musicale une transposition savante des principes rhétoriques. Ainsi le professeur de musique canadien Michael Purves-Smith étudie les prologues composés, au , par Philippe Quinault et Jean-Baptiste Lully dans leurs tragédies lyriques comme autant d’ouvertures ou d’exordes rhétoriques. Purves-Smith note également les métaphores constantes des musiciens qui comparent ces prologues d'opéra à des vestibules ou à l’entrée d’un édificeMichael Purves-Smith, George Frideric Händel’s. Musical Treatment of Textual Rhetoric in His Oratorio, Susanna.. Il s'agit d'une étude de la rhétorique en musique. L'auteur montre comment Händel construit des figures de rhétorique grâce aux rythmes, aux tons, à l’usage de la pédale et aux arrangements vocaux. Certaines figures de style peuvent également être transposées en musique, c'est le cas de la métonymie, de la métaphore, de l’hypotypose et de la synecdoque.. Polymnie est aussi connue sous le nom d' mais elle est peu représentée en littérature ou en iconographie. Elle apparaît cependant comme personnage du conte de Charles Perrault, Fées ainsi que dans certains tableaux d'inspiration antique. Elle est couronnée de fleurs, quelquefois de perles et de pierreries, avec des guirlandes autour d'elle, et est toujours habillée de blanc. Sa main droite est en action comme pour haranguer, et elle tient de la main gauche tantôt un sceptre, tantôt un rouleau sur lequel est écrit le mot latin « suadere », signifiant « persuader » ainsi que les noms des deux grands orateurs de l'Antiquité grecque et romaine, Démosthène et Cicéron.
Un art politique thumb|left|La rhétorique est le premier des « sept arts » à maîtriser dans le cursus scolaire du monde gréco-romain avec la grammaire, la dialectique, la géométrie, l'arithmétique, l'astronomie et la musique. Dans l'Antiquité la rhétorique s'intéressait à la persuasion dans des contextes publics et politiques, comme les assemblées et les tribunauxVoir sur ce point et pour plus de détails l'ouvrage de Laurent Pernot, La Rhétorique dans l'Antiquité, Ldp Références, , 2000, .. À ce titre, elle s'est développée dans les sociétés ouvertes et démocratiques avec des droits de libre expression, de libre réunion, et des droits politiques pour une partie de la population, c'est-à-dire dans les sociétés tenant de la démocratie athénienne. Les théoriciens de la rhétorique (Anaximène, Aristote, Démétrios, Cicéron, Quintilien, Hermagoras de Temnos, Hermogène, d'autres encore), grecs et latins, ont formalisé la discipline, tant sur le plan pratique que sur le plan théorique et principalement au sein de la sphère politique ou judiciaire.
Dès les origines, la rhétorique a un versant pratique et un versant théorique et philosophique en effet. D’un côté, elle s'est constituée en ensemble de « recettes » se mettant à la disposition de l'orateur ou de l'écrivain, au sein des débats judiciaires ou politiques, ludiques égalementIl existait aux Jeux olympiques antiques des concours oratoires qui vont inspirer les joutes oratoires médiévales. Mais, très tôt, elle a mobilisé des questions théoriques de première importance. En effet, elle situe son action dans le monde du « possible » et du « vraisemblable » : explique Philippe Roussin« Article Rhétorique » par Philippe Roussin, 167, in Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, 1995.. En s'occupant du vaste domaine des sentiments, des opinions, la rhétorique pose des questions comme la crédibilité, le lieu commun ou l'évidence, que la sociologie ou les sciences du discours assumeront par la suite.
Les origines de la rhétorique La rhétorique en tant que discipline autonome naît vers en Grèce antique lorsque deux tyrans siciliens, Gelon et Hiéron, exproprient et déportent les populations de l'île de Syracuse, pour le peuple de mercenaires à leur soldeCette origine, peut être mystifiée, de la rhétorique est rapportée notamment dans l'article « L'ancienne rhétorique » de Roland Barthes, 90 in L'Aventure sémiologique, Paris, 1985 ainsi que par .. Les natifs de Syracuse se soulevèrent démocratiquement et voulurent revenir à l'empire antérieur des choses, ce qui aboutit à d'innombrables procès de propriété. Ces procès mobilisèrent de grands jurys devant lesquels il fallait être éloquent. Cette éloquence devint rapidement l'objet d'un enseignement dispensé par Empédocle d'Agrigente, Corax et Tisias (à qui est attribué le premier manuel), enseignement qui se transmit ensuite en Attique par les commerçants qui plaidaient conjointement à Syracuse et à Athènes.
Les sophistes La rhétorique fut ensuite rendue populaire au par des professeurs itinérants connus sous le nom de sophistes, rhéteurs itinérants qui donnaient des cours de rhétorique. L'objet central de leur préoccupation était le logos ou de manière générale tout ce qui avait à voir avec le discours. La réputation de manipulateurs, qui date des actes des sophistes, a été propagée par Platon, à tel point que l'historien Jacob Burckhardt a qualifié de la rhétorique de l'AntiquitéJacob Burckhardt, Histoire de la civilisation grecque (1898-1902).. thumb|Les sophistes officiaient dans les discours publics et notamment à l'agora.