Marie Lacoste Gérin-Lajoie (Montréal, -Montréal, à l'âge de 78 ans) est une pionnière du mouvement féministe au Québec, une juriste autodidacte, une réformiste sociale et une éducatrice.
Elle publie en 1902 un important ouvrage juridique – le Traité de droit usuel – qui renseigne les femmes sur leurs droits. En 1907, Marie Gérin-Lajoie cofonde la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste avec Caroline Dessaulles-Béique, dont elle est secrétaire puis présidente de 1913 à 1933. Elle a également ardemment milité pour l’obtention du droit de vote pour les femmes dans la province de Québec, participant à la fondation du Comité provincial pour le suffrage féminin à cette fin et conduisant, le , une délégation de 400 femmes à l’Assemblée législative à Québec pour tenter d’influencer les parlementaires.
Biographie
Enfance et formation Née à Montréal le , Marie Lacoste est originaire d'une famille de la bourgeoisie francophone. Son père, Alexandre Lacoste, avocat, professeur de droit à l'Université Laval à Montréal (1880-1923), sénateur (1884-1891), puis juge en chef de la province de Québec (1891-1907), est un éminent juriste et une personnalité influente du Parti conservateurSylvio Normand, « Sir Alexandre Lacoste », dans Dictionnaire biographique du Canada [en ligne].. Sa mère, Lady Lacoste, née Marie-Louise Globensky, est une figure importante des milieux philanthropiques montréalais.
Parmi les sœurs de Marie, Justine Lacoste-Beaubien (1877-1967) est la fondatrice, avec Irma Levasseur, de l'hôpital pour enfants Sainte-JustineBibliothèque et Archives nationales du Québec, Justine Lacoste Beaubien et l’hôpital Sainte-Justine : l’histoire d’une passion [exposition virtuelle], 2007., alors que Thaïs Lacoste-Frémont (1886-1963), active militante des droits de la femme mariée, fonde en 1926 l’Association des femmes conservatrices de Québec et est en 1932 déléguée à la de la Société des Nations, à Genève, devenant ainsi la première Canadienne française à occuper un poste officiel au CanadaMusée de la civilisation, collection du Séminaire de Québec, Fonds Thaïs Lacoste-Frémont, P41.. Paul Lacoste, son frère, est devenu bâtonnier du Québec en 1938. thumb|gauche|Sir Alexandre Lacoste (1842-1923), père de Marie Gérin-Lajoie, en 1884. C'est dans la bibliothèque de cet éminent juriste que sa fille s'initie, en autodidacte, au droit civil. Cette jeune fille de bonne famille étudie au couvent d'Hochelaga dirigé par les Sœurs des Saints-Noms de Jésus et de Marie. Une fois ses courtes études terminées en 1883, Marie Lacoste complète sa formation par elle-même en se plongeant dans les livres de son père, à une époque où les Canadiennes françaises n’ont pas encore accès à l’enseignement supérieur dans la province de Québec. Elle s'initie ainsi au droit en autodidacte en parcourant les ouvrages juridiques de la bibliothèque paternelle.
Vie de famille vignette|redresse|Marie Lacoste épouse Henri Gérin-Lajoie en 1887. Le , Marie Lacoste épouse l'avocat montréalais Henri Gérin-Lajoie, fils du poète Antoine Gérin-Lajoie et de Joséphine-Henriette Parent. Il a en outre pour oncle le sociologue Léon Gérin et il est le petit-fils du journaliste Étienne Parent. Le couple aura 4 enfants: MarieElle fréquente le premier collège classique féminin, fondé en 1908 par la Congrégation de Notre-Dame, l'École d'enseignement supérieur pour jeunes filles (plus tard le collège Marguerite-Bourgeoys). Elle en sera la première diplômée en 1911. ., Henri, Alexandre et Léon.
Les lectures lui font peu à peu prendre conscience de la situation juridique de la femme mariée, le code civil alors en vigueur dans la province de Québec en faisant une perpétuelle mineure aux yeux de la loi. Afin d’informer les femmes sur leur condition légale, elle publie en 1902 un Traité de droit usuelMarie Gérin-Lajoie, Traité de droit usuel, Montréal, Beauchemin, 1902., manuel de droit civil et constitutionnel s'adressant en particulier aux femmes. Réédité à deux reprises (1910 et 1922)Montréal, Beauchemin, 1910 et 1922., traduit en anglaisMarie Gérin-Lajoie, A Treatise on everyday law, Montréal, John Lovell & Son, Printers and Publishers, 1902., utilisé dans les institutions d’enseignement et inscrit en 1914 sur la liste des ouvrages recommandés pour les bibliothèques scolairesPaul Aubin, « Marie Gérin-Lajoie », dans Les Manuels scolaires québécois [catalogue en ligne], Université Laval, dernière mise à jour : 25 juillet 2007 (page consultée le 6 août 2007). , cet ouvrage devient une référence pour les militantes souhaitant améliorer le statut juridique des femmes.
L'action au sein du Montreal Local Council of Women Le , elle est parmi les rares femmes francophones, avec entre autres sa mère, à participer à la fondation du Montreal Local Council of Women (MLCW) (l'actuel Conseil des femmes de Montréal) sous l'égide de Ishbel Aberdeen, l'épouse du gouverneur général du Canada de l'époque, Lord Aberdeen. Le MLCW, affilié au Conseil national des femmes du Canada, et, à travers lui, au Conseil international des femmes, est une organisation non-confessionnelle rassemblant alors majoritairement des femmes anglophones et destinée à coordonner les efforts et les actions des multiples associations féminines œuvrant alors dans le domaine social, avec pour objectif d’améliorer la société en général, en particulier la condition des femmes et des enfantsConseil des femmes de Montréal / Montreal Council of Women, « About us » [en ligne] (page consultée les 21 mars 2007 et 17 décembre 2009); Sabine Hilairet, « Présentation du Montreal Local Council of Women », Montreal Local Council of Women, 2002 [en ligne] (page consultée le 21 mars 2007).. Cette association est l’un des premiers groupements féministes au Québec. Marie Gérin-Lajoie, qui y milite activement, siège au sein de son conseil d'administration de 1900 à 1906Sabine Hilairet, « Marie Lacoste Gérin-Lajoie (1867-1945) », Montreal Local Council of Women, 2002 [en ligne] (page consultée le 21 mars 2007). . Elle se souvient de l'effet provoqué par ces premières rencontres :À Montréal, quand en 1893 Lady Aberdeen convoqua une première assemblée pour discuter la question féminine, des Canadiennes françaises accep[èrent] d'y prendre part; c'était madame Dandurand, Françoise et votre humble conférencière. Que de tapage se fit autour de cette histoire. On se divisait dans les familles pour ou contre ces nouveautésCitée dans ..Également en 1893, Joséphine Marchand fait paraître une enquête sur le droit de vote féminin dans les pages du Coin du feu. Sous le pseudonyme d'Yvonne, Marie Gérin-Lajoie soutient que « le suffrage féminin n'est que la conséquence rigoureuse d'une véritable démocratie; voilà pourquoi, je pense, à mesure que l'on pénétrera le sens intime de cette force de gouvernement, on accordera le droit de vote aux femmes« Le suffrage féminin », Le Coin au feu, vol. 1, no 12, décembre 1893, p. 359-362; cité dans .. » Elle fait d'ailleurs paraître plusieurs autres textes sur le travail et les droits des femmes dans Le Coin du feu. Son texte Le mouvement féministe est considéré à l'époque comme fondamental pour expliquer l'action féminine qui est en train de prendre forme dans la province de Québec. C'est encore son amie Joséphine MarchandElles sont voisines pendant un temps sur la rue Berri, où Joséphine et Raoul habitent un appartement. . Marie Gérin-Lajoie, « Le mouvement féministe », Le Coin du feu, vol. IV, no 6, juin 1896, p. 4. qui lui fait connaître le féminisme chrétien, une tendance qui l'intéresse vivement et à laquelle elle liera ses actions dans les années à venir .
En 1902, le MLCW mène une action pour s'opposer au retrait du droit de vote aux femmes locataires, envisagé par le conseil municipal. Marie Gérin-Lajoie dirige la lutte et le MLCW réussit à empêcher le retrait.
La fondation de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste
right|thumb|redresse|Portrait officiel du premier conseil d’administration de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste élu à l’automne 1907. Marie Lacoste Gérin-Lajoie (en haut à droite) y occupe les fonctions de secrétaire, avant d’en devenir présidente en 1913.
En 1907, partageant le malaise d'autres femmes francophones à militer au sein d'un mouvement laïc et majoritairement anglophone, elle se dissocie du MLCW pour fonder, avec Caroline Dessaulles-Béique et les femmes issues de la section des Dames patronnesses de l'Association Saint-Jean-Baptiste de Montréal, la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste (FNSJB), destinée selon l'intention de ses fondatrices, à « grouper les Canadiennes françaises catholiques en vue de fortifier par l'union leur action dans la famille et dans la société »« La Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste veut avoir sa maison », La Bonne parole, 11, 12 (décembre 1923), p. 4, cité dans Karine Hébert. « Une organisation maternaliste au Québec la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et la bataille pour le vote des femmes », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 52, n° 3 (hiver 1999) [en ligne], note 2. . Lors du premier congrès de l'organisation, Caroline Dessaulles-Béique dira: « C'est la première fois que les Canadiennes françaises se réunissent pour discuter d'une manière sérieuse de tout ce qui a rapport à leurs intérêts, aux progrès qu'elles pourraient faire, à l'action sociale qu'elles peuvent et doivent exercerCitée dans .. »
Jusqu'au milieu des années 1920, la FNSJB va jouer un rôle important dans les débuts du mouvement féministe québécois et la lutte pour l'obtention du suffrage féminin au QuébecMarie Lavigne, Yolande Pinard et Jennifer Stoddart, « La Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et les revendications féministes au début du », dans Marie Lavigne et Yolande Pinard, dir. Travailleuses et féministes, Montréal, Boréal Express, 1983, p. 199-216.. Marie Gérin-Lajoie a profondément marqué la FNSJB de son empreinte personnelle, y occupant les fonctions de secrétaire (1907-1913), puis de présidente (1913-1933).
La Première Guerre mondiale ne l'empêche pas de mener plusieurs actions. En 1917, Mme Gérin-Lajoie et certaines de ses consœurs demandent au premier ministre canadien, Sir Robert Borden, d'élargir le droit de vote à l'ensemble des CanadiennesLettre de Marie Gérin-Lajoie, Sophronie Renauld et Georgette Lemoyne à Sir Robert Borden, 11 septembre 1917, citée dans .. Puis, la FNSJB et Marie Gérin-Lajoie s'opposent à la conscription l'année suivante, en 1918.
Les débuts de la lutte pour l'obtention du suffrage féminin au Québec thumb|gauche|redresse|Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre du Québec de 1920 à 1936, farouche opposant au suffrage féminin. Au début de 1920, après l'obtention du droit de vote des femmes en 1918 au palier fédéral et dans les autres provinces entre 1916 et 1922, elle relance la lutte au Québec. La FNSJB met sur pied un comité de la femme afin d'encourager les femmes à prendre part à la vie de leur communauté. Après une importante participation des femmes aux élections de 1921, l'Université de Montréal, dirigée par Mgr Gauthier, ouvre un cours d'instruction civique. Marie Gérin-Lajoie y enseignera à plusieurs centaines de femmes.
C'est dans ce contexte que, le , des membres de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste et le Montreal Council of Women se rencontrent à la résidence de Marie Gérin-Lajoie. Elles décident de fonder le Comité provincial pour le suffrage féminin (CPSF) qui rassemble militantes anglophones et francophones telles que Carrie Derick, Grace Ritchie England, Idola Saint-Jean et Thérèse Casgrain. Marie Gérin-Lajoie copréside ce comité avec Anna Marks Lyman; .. Dans son discours d'accueil, elle prône l'éducation, les conférences et une campagne de presse afin de convaincre les parlementaires d'accorder le suffrage aux femmes de la province de Québec. Elle suggère qu'une délégation se rende à Québec à cette fin.