Le Tambour (titre original en allemand : ) est un roman de Günter Grass paru en 1959 en allemand et en 1961 en français, dans une traduction de Jean Amsler publiée aux éditions du Seuil (une nouvelle traduction, de Claude Porcell, sort en 2009 chez le même éditeur). Le Tambour est le premier volume de la Trilogie de Dantzig que complètent Le Chat et la Souris (1961) et Les Années de chien (1963)..
Le héros du roman, Oscar Matzerath, est un jeune garçon de Dantzig qui, à partir de l'âge de trois ans, refuse de grandir, et s'adjoint un tambour dont il ne se sépare plus. À travers son parcours, Grass dessine une fresque picaresque, truculente et sarcastique de l'Allemagne du Nord, de Dantzig à Düsseldorf, et de l'Empire allemand au , le miracle économique allemand d'après guerre.
Le roman a connu un succès planétaire lors de sa publication et est rapidement devenu un classique. Son influence sur la littérature mondiale est considérable. Il est reconnu comme l'un des plus grands romans allemands de l'après-guerre et l'un des ouvrages littéraires majeurs de la seconde moitié du .
Contexte Artiste et écrivain né à Dantzig, traumatisé par l'expérience de la Seconde Guerre mondiale Grass se rapproche au début de sa carrière du Groupe 47, mouvement de reconstruction littéraire et intellectuelle dans l'Allemagne dévastée. Le jeune écrivain ne se reconnaît pas dans la Trümmerliteratur (« littérature des ruines »), genre dominant dont le héraut Heinrich Böll se sert afin d'évoquer avec pathos et réalisme les malheurs de l'immédiat d'après-guerreEntretien de Günter Grass mené par Olivier Mannoni ("Je cherche une utopie") dans Le Magazine littéraire , novembre 1999, « Günter Grass du Tambour au prix Nobel », pages 21-25.. Jugeant cette vision trop statique, Grass souhaite s'en écarter en partie pour aller vers un style plus expérimental sur l'exemple d'Arno Schmidt. Il pense depuis longtemps rédiger une œuvre s'inspirant lointainement de son histoire (l'un de ses oncles polonais avait notamment trouvé la mort lors du siège de la poste polonaise de Dantzig). En 1956, l'auteur lit le premier chapitre du Tambour aux membres du Groupe 47. Très impressionnés, ces derniers lui attribuent leur prix et l'argent de la récompense permet à Grass de séjourner trois années avec sa première épouse Anna Schwarz à Paris où il parachève la rédaction du roman près du canal Saint-Martin puis dans une petite chambre de la Place d'Italie sur une machine à écrire Olivetti. L'écriture du livre évolue au gré de ses rencontres parisiennes : il fréquente les milieux intellectuels de Saint-Germain-des-Prés, découvre le nouveau roman et se lie d'amitié avec Paul Celan qui l'incite à lire François Rabelais. L'influence de Rabelais est déterminante sur le jeune auteur. Dans le Paris de la fin des années 1950, Grass prend position pour Albert Camus dans la querelle l'opposant à Jean-Paul Sartre. En 1959, il revient en Allemagne où Le Tambour est publié. Très vite le succès fulgurant du livre dépasse les frontières allemandes et apporte une notoriété mondiale à son auteur.
Résumé de l'œuvre Le roman se présente sous la forme d'une autobiographie, celle d'un personnage nommé Oscar Matzerath, né en 1924, qui écrit ses mémoires alors qu'il est interné dans un asile d'aliénés entre 1952 et 1954. En consultant un album de photographies, plusieurs souvenirs de sa jeunesse lui reviennent qui l'incitent à raconter son histoire.
Livre premier Avant même d'être conçu, Oscar était doté d'une intelligence extraordinaire. Ses souvenirs remontent bien plus loin que sa naissance : le livre débute en effet avec la rencontre de sa grand-mère et de son grand-père. La propre naissance du narrateur se fait sous la forme d'une « ampoule de 60 watts » dans la Ville libre de Dantzig. Seule la promesse d'un tambour offert pour son troisième anniversaire le convainc de ne pas retourner dans le ventre de sa mère. Oscar est, en outre, doué d'une faculté étonnante : il émet un cri si perçant qu'il peut, à distance, briser le verre. À l'occasion de ses 3 ans, il reçoit le petit tambour en fer blanc tant convoité et renonce à rejoindre le monde des adultes tant est grand son mépris pour l'hypocrisie et la médiocrité qu'il constate chez ces derniers : par le simple effet de sa volonté, il interrompt le processus naturel de sa propre croissance. Il met en scène une grave chute dans la cave pour faire croire à ses parents que cet accident est la cause de l'arrêt de sa croissance.
Ainsi, tout le long de la première partie du roman, Oscar est témoin de la montée du nazisme, et assiste, silencieux, aux premières persécutions des Juifs. Il vit quelques histoires d'amour en conservant l'apparence d'un enfant de trois ans, perpétuellement et jalousement accroché à son petit tambour.
Oscar considère qu'il a deux pères présumés : Alfred, membre du NSDAP et mari de sa mère, et Jan, citoyen polonais de la ville et amant de sa mère. Sa mère meurt, désespérée, à la suite d'une ingestion de poissons.
Livre deuxième Après la mort de son père Jan lors de l'assaut de la poste polonaise de Dantzig par l'armée allemande, Alfred épouse en secondes noces Maria, une jeune femme qui a secrètement offert à Oscar sa première expérience sexuelle aboutie. Maria donne naissance à Kurt, fils naturel (présumé) d'Oscar. Mais très vite, ce fils qui persiste à continuer de grandir déçoit son père biologique.
Pendant la guerre, Oscar retrouve son ami et mentor Bebra, le lilliputien, qui le fait intégrer une troupe d'artistes nains chargée de divertir les troupes allemandes sur le front. C'est à cette occasion qu'il fait la connaissance de la charmante naine Roswitha Raguna qui devient son deuxième amour. Mais, quand, à l'occasion du débarquement de Normandie, Roswitha est tuée par les soldats alliés, Oscar rejoint sa famille à Dantzig, où il devient le chef d'une bande de jeunes malfaiteurs. La police finit par arrêter la bande mais Oscar, qui parvient à se faire juger irresponsable, échappe à la pendaison.
Les troupes soviétiques s'emparent bientôt de Dantzig, et Alfred, le père présumé d'Oscar, meurt en s'étouffant avec l'insigne nazi qu'il avait tenté de dissimuler en l'avalant. Maria est alors courtisée et demandée en mariage par Monsieur Fajngold, un Juif rescapé des camps de la mort. Mais elle refuse sa proposition. Alors que le corps d'Alfred Matzerath est mis dans une fosse, Kurt lance une pierre sur Oscar. Ce dernier chute sur la dépouille de son père. Cet accident lui fait reprendre, à 20 ans passés, le cours naturel de sa croissance - bien qu'il affirme avoir décidé lui-même de reprendre sa croissance avant le choc. Alors qu'il grandit à nouveau, une bosse se dessine sur son dos. Oscar quitte Dantzig pour Düsseldorf, accompagné de Maria, sa belle-mère devenue veuve et de Kurt, leur fils.
Livre troisième Arrivé à Düsseldorf, Oscar découvre alors une Allemagne anéantie où le marché noir règne en maître. Il devient modèle d'académies et travaille comme graveur de pierres tombales.
Installé dans une chambre louée, il tombe amoureux de sœur Dorothée, une voisine infirmière, mais ne parvient pas à la séduire. Faisant la rencontre d'un de ses voisins, Klepp, il reprend son tambour abandonné le jour de l'enterrement de Matzerath, et s'associe avec son voisin trompettiste pour composer un groupe de jazz qui se produira dans le cabaret la Cave aux Oignons, où les clients pèlent des oignons pour pleurer. Un jour, tandis qu'il marche à travers un champ, il découvre un doigt coupé : celui de sœur Dorothée qui a été assassinée ; Oscar accepte alors de se laisser accuser du meurtre. Les enquêteurs arrêtent le vrai coupable et Oscar est seulement jugé fou parce qu'il a conservé le doigt comme une idole. Il est interné dans un asile psychiatrique où il écrit ses mémoires à plus de 30 ans. Alors qu'Oscar est interné, l'Allemagne connaît le miracle économique. Le livre finit par l'annonce de sa libération prochaine.
Analyse Caractéristique générale Le Tambour constitue les mémoires d'Oscar Matzerath. Il est cité comme caractéristique du style de Günter Grass, marqué par une profusion romanesque, l'exubérance vertigineuse du langage et un détournement des codes de la fiction. L'auteur fonde une exploration tortueuse, satirique et dramatico-bouffonne de l'Histoire, la mémoire et la culpabilitéGünter Grass sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 10 novembre 2013.. Il utilise par ailleurs le registre de la bizarrerie, l'humour dissonant et la cacophonie.
Roman picaresque Le Tambour correspond sur plusieurs points au roman picaresque des littératures espagnole et allemande (Schelmenroman) : antihéros, origine modeste, narration rétrospective, utilisation de la première personne du singulier, voyages , changements de milieux et évolution du protagoniste dans une société en crise. L'auteur rappelle l'importance de l'héritage maure et arabe sur le genre. Il explique : .
Dimension du conte Par ses recherches formelles et son propos, l'œuvre trahit l'influence de l'absurde et du Nouveau roman. La forme du conte moral se rapproche de Jean Paul, Voltaire et Jonathan Swift car l'étude sociale s'accompagne chez eux d'une satire de l'époque mais aussi d'une fantaisie débridée, d'un humour caustique et d'une ironie mordante Article de l'encyclopédie Larousse sur l'œuvre de Günter Grass, consulté le 13 octobre 2012.. L'empreinte de William Faulkner se décèle, quant à elle, dans l'emprise du terroir sur la fiction, le jeu sur les voix narratives et le recours à l'irrationnel. Grass affirme également devoir beaucoup aux Essais de Michel de Montaigne pour .
Antiroman Le récit du Tambour est porté, comme dans l'antiroman (Tristram Shandy notamment), par un narrateur non-fiable : Oscar raconte rétrospectivement son histoire d'un asile psychiatrique. À l'instar d'Euphues de John Lyly et des Aventures du baron de Münchhausen de Rudolf Erich Raspe, le lecteur est mis à contribution des délires du narrateur et met en cause ce qui paraît invraisemblable mais lui est présenté comme fait véridique (fœtus doté d'une extraordinaire intelligence, voix ayant le pouvoir de briser le verre, lilliputiens hors du temps etc.). Le pacte de croyance du lecteur est mis à mal à travers un jeu de miroir dans lequel vérité et mensonge se confondent.
Temporalité et spatialité L'ouvrage se compose de trois livres dans lesquels la clarté de l'intrigue s'efface au gré d'une écriture aux strates multiples. Trois époques se succèdent : l'histoire des aïeuls d'Oscar à Dantzig, les aventures de ce dernier de sa naissance à son et son départ pour une nouvelle vie en Allemagne de l'Ouest. Le récit condense une série de tableaux pittoresques et exubérants. Le premier livre reste le plus célèbre de l'histoire littéraireLe Tambour sur le site de l'encyclopædia Universalis, consulté le 10 novembre 2013.. Oscar y raconte la rencontre particulière, dans un champ de pommes de terre, de ses grands-parents : la géante Anna Bronski et Josef Koljaiczek, déserteur petit et trapu de l'armée prussienne, qui se réfugie sous ses jupes et conçoit leur fille Agnes. De manière symbolique, mythologique et burlesque, deux forces de la nature (la déesse-mère et le feu imprévisible) s'unissent et engendrent une lignée merveilleuse.