Tintin et l'Alph-Art est le vingt-quatrième et dernier album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé.
Depuis la parution de Tintin et les Picaros, le tome précédent, plusieurs scénarios ont été envisagés par Hergé. Parmi eux, la production d'un album sans fil conducteur, que le lecteur pourrait commencer à n'importe quelle page et sans grande action particulière. L'idée a finalement été abandonnée devant l'importante charge de travail causée par l'album et le choix de Hergé s'est porté alors sur une histoire qui plonge le reporter dans le milieu de l'art.
Alors qu'il enquête sur l'assassinat du propriétaire d’une galerie d’art, Tintin découvre un trafic de faux tableaux étroitement lié à une secte à laquelle la diva Bianca Castafiore a adhéré, mais il se retrouve pris au piège et menacé d'être transformé en sculpture. Cette histoire a la particularité de n'avoir aucune fin officielle. Hergé a mis plusieurs années à travailler sur le livre jusqu'à sa mort en 1983 et aucun élément n'a permis de déterminer la fin du scénario voulue par le dessinateur. L'album est malgré tout sorti pour la première fois en 1986 par Casterman en association avec la Fondation Hergé, puis réédité à l'occasion des 75 ans du jeune reporter en 2004, avec l'apparition de nouvelles ébauches de travail.
L'histoire Intrigue établie L'histoire commence dans le domaine de Moulinsart, tandis que le capitaine Haddock est en train de faire un cauchemar. Alerté par ses cris, Tintin arrive à la rescousse. Le Capitaine lui explique alors qu'il a rêvé que le rossignol milanais lui apportait son « petit déjeuner » composé d'un whisky Loch Lomond qu'il n'arrive plus à supporter à la suite du traitement que le professeur Tournesol lui a infligé dans Tintin et les PicarosIl a inventé et testé sur lui – sans le prévenir – un médicament qui « donne un goût abominable à tout alcool absorbé par la suite », afin de le guérir de son alcoolisme..
Le téléphone se met à sonner : Bianca Castafiore en personne, de retour de Los Angeles, leur annonce qu'elle compte passer au château. Le capitaine décide de s'enfuir en ville et, y voyant arriver la cantatrice, se cache dans une galerie d’art où sont exposées les œuvres de Ramo Nash — le créateur d'un concept artistique appelé l’Alph-Art, qui repose sur des représentations des lettres de l’alphabet en plexiglas. Bianca entre finalement dans la galerie et, sur les conseils de l'artiste, parvient à convaincre le capitaine d'acheter une sculpture en forme de H. Ramo est accompagné de M. Fourcart, le propriétaire de la galerie, qui, ayant reconnu le capitaine, discute avec celui-ci. Le soir, M. Fourcart téléphone au jeune reporter et lui propose un rendez-vous le lendemain, en fin d'après-midi, mais ne sera finalement pas présent sur les lieux au moment convenu. Pendant ce temps-là, un expert du domaine des arts, Jacques Monastir, disparaît mystérieusement près des Îles Sanguinaires, dans le golfe d'Ajaccio, en Corse. L'émir Ben Kalish Ezab, également en déplacement en Europe, a l'intention de créer un musée d'art ayant l'apparence d'une raffinerie, à l'instar du Centre Beaubourg, à Paris.
Le lendemain du rendez-vous, la presse annonce la mort de monsieur Foucart, des suites d'un accident de voiture. Ayant décidé de mener l'enquête, Tintin questionne mademoiselle Martine, l’hôtesse de la galerie, et enregistre l'échange sur un magnétophone. Il interroge ensuite le garagiste. Ce dernier évoque une petite tache d’huile et indique au reporter que l'accident s'est déroulé entre Leignault et Marmont, au bord de la Douillette, rivière dans laquelle est tombée la voiture du défuntLieux fictifs, d'après HerGPS : l'univers géographique d'un célèbre reporter, par Alain Préaux et Daniel Justens, Avant-Propos, 2011.. Sur place, Tintin découvre qu'une voiture a fait une queue de poisson pour obliger un autre véhicule à s'arrêter. Après avoir constaté la présence d'une longue tache d’huile sur la chaussée, il est pourchassé par une Mercedes noire, fort heureusement sans succès. Le journaliste commence alors à envisager l'hypothèse d'un crime maquillé en accident. Ceci se confirme lorsqu'il trouve à terre un pistolet-mitrailleur, abandonné par les deux occupants de la Mercedes. Tintin soupçonne mademoiselle Martine d'être à l'origine de la poursuite.
Après avoir à nouveau questionné l’hôtesse, il découvre une affiche annonçant une conférence du mage Endaddine Akass, une photo de l'intéressé portant à son cou le même bijou que mademoiselle Martine, également présente ce soir-là. Ce bijou en or est en réalité une autre œuvre de Ramo Nash. Le lendemain, Tintin annonce à l’hôtesse qu'il se rend dans l'usine de Fréaux. Une fois sur place, il est surpris par trois malfaiteurs, dont l'un parvient à l'assommer. Après s'être réveillé dans un lit d’hôpital, le héros sort le lendemain et se dirige vers l'immeuble abritant la galerie pour en questionner les occupants. Il tombe sur l'assistant du mage. Le jour suivant, il est de nouveau pris en chasse par des malfaiteurs en voiture, ce qui le pousse à enquêter plus en détail sur cet Endaddine Akass.
vignette|gauche|redresse|À la fin du brouillon, Tintin risque d'être transformé en sculpture de César.
En compagnie du capitaine, il se rend à l'île d'Ischia, et plus précisément à la où il retrouve Ramo Nash en compagnie d'une autre femme. Le jeune reporter souhaite se rendre dans cette demeure, mais un coup de téléphone anonyme lui conseille de quitter l'île au plus vite. Un nouveau coup de fil retentit : il s'agit de Bianca Castafiore qui souhaite inviter à une réception le jeune journaliste et son ami, le marin barbu, en compagnie d'Endaddine. Tintin accepte. Après la fête, Tintin, qui est logé dans la villa, est réveillé par des bruits de camionnettes. Étonné, il décide d'explorer la villa. C'est alors qu'il découvre un trafic de faux tableaux étroitement lié à cette étrange secte, et se retrouve pris au piège par Endaddine. Ce dernier avoue être à l'origine des meurtres de Monsieur Foucart et de Jacques Monastir, des experts d'art qu'il avait contactés pour authentifier ses faux tableaux. Sauf que le premier a refusé, menaçant de dénoncer son trafic et le second a tenté de le faire chanter. C'est alors que le mage décide de faire couler du polyester liquide sur Tintin, afin de l'emprisonner dans une fausse œuvre — une « expansion » ou une « compression » — du sculpteur César, qui pourrait s'intituler « Reporter » et faire authentifier celle-ci par un nouvel expert, le célèbre Zolotas. Le récit s'interrompt au moment où le héros est conduit à son supplice, l'arme du gourou braquée dans le dos.
Idées envisagées
Endaddine Akass, un nouveau personnage ? Le mage Endaddine Akass fait partie des clés de l'intrigue d'Hergé. Son nom veut dire littéralement : en dialecte bruxellois, ce qui signifie, dans une joute verbale, Ce personnage mystérieux, également magnétiseur et gourou dont la Castafiore fait mention au début de l'histoire, fait officiellement son apparition à la page 22. Il est à l'origine de ce trafic de faux tableaux de maîtres de l'art que Tintin découvre dans les dernières esquisses. Selon Hergé, il confie ce travail à Ramo Nash, créateur de l'Alph-Art, qui acquiert un atelier de fabrication à la chaîne de ces faux tableaux. Ces derniers seront vendus dans le futur musée de l’émir Ben Kalish Ezab avec de faux certificats d'authenticité.
L'un des plus grands fraudeurs du marché de l'art de la seconde moitié du , Fernand Legros, a été une source d'inspiration pour ce personnageVan Nieuborgh, « Hergé », L'Express Hors Série, 2009/2010..
Ce personnage rappelle cependant quelque chose à Tintin tout au long de cette « aventure ». Ses gestes, sa voix lui sont familiers. La seule piste existante provient des planches retrouvées et publiées dans la version de 2004. Elles révèlent que l'identité réelle du mage est Roberto Rastapopoulos. Les deux personnes se retrouvent de nouveau face à face deux albums après Vol 714 pour Sydney où Tintin se retrouvait piégé dans une île indonésienne.
Les personnages secondaires Des personnages plus secondaires font également leur apparition : Fleurotte : garagiste de Fourcart ; Marcel Fourcart : expert d’art ; Thomas d’Hartimont (mât d'artimon, jeu de mots) : journaliste ; Madame Laijot : comptable de la galerie Fourcart ; Madame Tricot : veuve vivant dans le même immeuble que Thomas d’Hartimont ; Martine Vandezande : secrétaire et hôtesse d'accueil de la galerie Fourcart.
Création de l'œuvre Contexte d'écriture
Passion d'Hergé pour l'art moderne vignette|gauche|Passionné d'art moderne à partir des années 1960, Hergé entame une riche collection comprenant notamment des toiles griffées de Lucio Fontana.
Vers 1957, Hergé se passionne tardivement, à la cinquantaine, pour l'art moderne et contemporain. Cet intérêt surgit brutalement chez lui, comme une crise. Marcel Stal, ami de son frère Paul Remi, ouvre en 1960 une galerie d'art sur l'avenue Louise, à deux pas des Studios Hergé. Hergé soutient financièrement l'ouverture de la galerie Carrefour et la fréquente régulièrement entre 1965 et 1980. Il y côtoie des artistes, collectionneurs, marchands et critiques d'art, les débats autour des nouvelles œuvres sont nombreux et enrichissants, et il se lie d'amitié avec le critique Pierre Sterckx, à qui il demande de lui enseigner les bases de l'histoire de l'art. Hergé devient un amateur d'art moderne curieux et érudit, et un collectionneur avisé. Ses styles de prédilection sont l'art abstrait, ainsi que le pop art et le Minimal Art américains. Il s'intéresse aussi à l'art conceptuel.
Au début des années 1960, encouragé par Robert Poulet, il s'essaie lui-même à la peinture en cachette, d'abord à la figuration puis à l'abstraction, aidé du peintre abstrait Louis Van Lint pour professeur. Il livre presque toutes aux compositions abstraites très influencées par Joan Miró, Paul Klee, Serge Poliakoff ou Van Lint. Les rares proches et amateurs d'art qu'il a tenus au courant de son activité ne l'encouragent pas à poursuivre dans la peinture. Hergé abandonne rapidement, insatisfait du résultat. Il aurait aimé à l'avenir exposer ses œuvres, mais l'avis du conservateur Leo Van Puyvelde et d'autres l'ont découragé. Il ne voulait pas se résigner à demeurer un , qui ne peindrait que pour lui-même. Pierre Sterckx reconnaît que ses œuvres sont toutes .
vignette|redresse|Hergé accroche dans son bureau des Studios Hergé L'Ombre de Frits van den Berghe, acquis en 1961 à la galerie Carrefour. Jusqu'alors adepte d'un art plus traditionnel , Hergé réunit désormais pour sa résidence ou les locaux des Studios Hergé une riche collection d'œuvres récentes ou avant-gardistes, avec L'Ombre de Frits van den Berghe, une reproduction d’Intérieur hollandais I de Joan Miró, quatre des Concetto spaziale, Attese de Lucio Fontana, une sculpture abstraite de Miguel Berrocal, une peinture de Jean Dewasne, des conceptions minimalistes de Frank Stella, plusieurs tableaux de Serge Poliakoff, trois sérigraphies de la cathédrale de Rouen par Roy Lichtenstein, une peinture d'Auguste Herbin, un nu de Tom Wesselmann, une peinture de Jean Dubuffet, un long tableau de Kenneth Noland, et commande en 1977 son portrait en quatre exemplaires à Andy Warhol. La dernière œuvre qu'il achète, en 1982, est une mosaïque de polaroids de Stefan de Jaeger. Inconstant, Hergé s'entiche de nombreux artistes, collectionnant leurs œuvres, puis peut finir par les bouder totalement.