Germaine Tillion, née le à Allègre (Haute-Loire) et morte le à Saint-Mandé (Val-de-Marne), est une résistante et ethnologue française.
Titulaire de nombreuses décorations pour ses actes héroïques durant la Seconde Guerre mondiale, elle est en 1999 la deuxième Française à devenir grand-croix de la Légion d'honneur après Geneviève de Gaulle-Anthonioz. Un hommage de la Nation lui est rendu au Panthéon le , où elle entre simultanément à Geneviève de Gaulle-Anthonioz, Jean Zay et Pierre Brossolette.
Biographie Famille et enfance Germaine Tillion est née le à Allègre (Haute-Loire).
Elle est la fille de Lucien Tillion (1867-1925), magistrat, et d'Émilie Cussac (1876-1945), connue sous son nom marital, Émilie Tillion. Elle a une sœur, née en 1909, Françoise.
Ses parents appartiennent au monde de la bourgeoisie à la fois républicaine et catholique et sont issus de deux lignées de notables : hommes de loi de Charolles du côté paternel, d'Alleuze (Cantal) du côté maternel ; en 1907, son père est juge de paix à Allègre, fonction qui lui prend peu de tempsFragments de vie, : « une matinée par semaine ». ; il s'intéresse à la musique, à l'archéologie, à la photographie, à la chasse et à la vie rurale.
Dès l'âge de huit ans, Germaine est envoyée avec sa sœur Françoise en pension à l'institution Jeanne d'Arc de Clermont-Ferrand. Elle y fait ses premières classes, de l'instruction primaire au lycéeFragments de vie : « cette même année , très jeune pensionnaire esseulée d'un grand lycée… » (dans les classes primaires). Jean Lacouture () indique qu'elle est élève du lycée Jeanne-d'Arc de Clermont-Ferrand où elle termine ses études secondaires., alors que commence la Première Guerre mondiale :
En 1922, ses parents s'installent à Saint-Maur, dans la maison de ses grands-parents maternels, François Cussac (1849-1927) et Marie-Antoinette Vivier (1851-1945).
Ses parents contribuent chez Hachette à la rédaction des Guides bleus et d'ouvrages touristiques, activité qu'Émilie Tillion poursuit seule après la mort de son mari.
Études supérieures Après avoir obtenu le baccalauréat en 1925, Germaine Tillion mène des études éclectiques :
C'est à partir de 1928 qu'elle s'oriente vers l'ethnologie, auprès de Marcel Mauss, professeur à l'École pratique des hautes études (EPHE), fondateur de l'Institut d'ethnologie (1925) et professeur au Collège de France. En 1932, elle entre aussi en contact avec Louis Massignon, autre professeur au Collège de France, à l'origine spécialiste de l'islam, mais qui est devenu un chercheur pluridisciplinaire dans le domaine musulman.
À la fin de 1932, elle fait un long séjour en Prusse-Orientale (-) : , notamment à travers les étudiants de l'université de Königsberg, au moment où les nazis arrivent au pouvoir (Hitler devient chancelier le ).
En 1934 (à ce moment, elle a ), dans le cadre de l'allocation des fonds de lInternational Society of African Languages and CulturesIl était une fois l'ethnographie, , sur la préparation de sa première mission., il lui est proposé une mission dans l'Aurès, pour étudier l'ethnie berbère des Chaouis ; ne connaissant pratiquement rien de ce sujet, elle s'initie à la langue berbère à l'École des langues orientales (Marcel Destaing).
De retour en France en 1940, elle entame une thèse de doctorat sous la direction de Marcel Mauss autour du sujet « Étude totale d’une tribu berbère », qu'elle interrompt pour apporter son aide à la Croix-Rouge. Alors qu'elle est emprisonnée à la prison de la Santé en 1942, elle rédige son manuscrit à partir de ses notes de mission lors de son expérience de terrain dans l'Aurès. Lors de sa déportation au camp de Ravensbrück, elle perd son manuscrit, qu’elle ne parviendra jamais à réécrire.
Au cours de ses premières expériences de recherche, elle affirme être convaincue de la nécessité de rendre son travail aussi scientifique que possible en déclarant . Par la suite, tout en restant persuadée de l'utilité des mesures rigoureuses, elle pense en même temps que .
Les missions dans l'Aurès (1935-1940) Première mission Sa première mission a lieu en 1935-1936 ; Germaine Tillion accompagne Thérèse Rivière chef de mission et directrice du département « Afrique Blanche et Levant », au musée d'Ethnographie du Trocadéro. Les jeunes femmes sont toutes les deux bénéficiaires d'une allocation de recherche dans l'Aurès. Mais lorsque Thérèse Rivière rentre à Paris, Germaine Tillion poursuit isolément ses recherches dans ce qui est la « commune mixte de l'Aurès » (chef-lieu : Arris, où résident les administrateurs, fonctionnaires français).
Parcourant d'abord la région de Menaa (au sud-ouest d'Arris), où se trouvent quelques habitants parlant français, elle recueille un grand nombre de contes et légendes. Puis elle s'installe sur le versant sud du djebel Ahmar Khaddou, à Kebach, centre de l'''arch (« tribu ») des Ouled AbderrahmaneIl était une fois l'ethnographie, : carte des douars et arch du secteur Aurès sud. Les localités de Tadjemout (différente de Tadjemout dans le Sahara) et Kebach sont indiquées sur la carte Michelin 743 (« Algérie Tunisie », mais pas sur Google Maps.. À d'Arris, il faut plusieurs heures à cheval pour arriver en ces lieux très isolés.
Le douar Tadjemout et les Ouled Abderrahmane Kebach se trouve dans le douar Tadjemout (aujourd'hui dans la commune d'El Mizaraa, wilaya de Biskra), qui regroupe les arch Beni Melkem et Ouled Abderrahmane. Le caïd, responsable du douar (payé par mois), musulman, mais originaire de Constantine, est un ancien serviteur du sous-préfet ; il y a aussi un secrétaire (khodja), payé . Un messager apporte régulièrement au caïd les consignes de la sous-préfecture de Batna (et en même temps le courrier adressé à l'ethnographe). Chaque année, le douar reçoit la visite du percepteur ( francs perçus en 1936Sur le douar Tadjemout : Il était une fois l'ethnographie, .) et d'un médecin militaire venant vacciner les bébés. En pratique, l'ordre repose sur les normes traditionnelles, fondées sur l'honneur familial (vendetta et composition) et sur la suprématie des « Grands-Vieux » (les sages de la tribu).
Les Ouled AbderrahmaneIl était une fois l'ethnographie, . sont des agriculteurs éleveurs transhumants entre la bordure du Sahara en hiver et les hauteurs en été. À Kebach, à mi-chemin, se trouve le grenier collectif où ils conservent les récoltes (blé et surtout orge). En 1936, selon un relevé de Germaine Tillion, ils sont au nombre de 779 ( réparties entre 5 clans endogames). C'est donc ce groupe qui devient le sujet de sa thèse, qu'en 1938 elle envisage d'intituler Une République du sud-aurésienLacouture, 2000, ..
La situation générale en Algérie Au premier abord, elle a l'impression qu'il n'existe pas de problèmes majeurs dans les relations entre Français et Algériens. Ses séjours peu fréquents mais réguliers dans les villes de Batna (en été) ou Biskra (en hiver) lui révèlent cependant que des tensions existent. En particulier, au début de 1935, elle rencontre le docteur Chérif Saâdane, alors conseiller général, victime à Biskra de l'attitude raciste de la bonne sociétéIl était une fois l'ethnographie, .. Cela l'amène à réinterpréter un certain nombre de faits apparemment anodins en termes de racismeIl était une fois l'ethnographie, : « tandis que j'écoutais [le docteur Saadane], une autre image de la ville […] se condensait sous la première, et de menus comportements, observés sans y prendre garde, se mobilisèrent dans ma mémoire. […] Ce jour-là, j'entrevis pour la première fois la mise à l'écart dite "racisme" ».. Par la suite, elle entre en contact avec d'autres intellectuels algériens, notamment Mohamed Bendjelloul, médecin à Batna, futur député à la Constituante en 1945Lacouture, 2000, sur le Bendjelloul. ou des instituteurs qui éditent La Voix des humbles. En France, en 1938, elle apprend l'existence du mouvement formé autour de Messali Hadj.
Elle a dès cette époque conscience des problèmes à venir de la société algérienne ; elle en fait état lors d'une conférence prononcée à Paris en 1938 à la demande de William Marçais et du commandant Montagne.
Bilan Au total, de 1935 à 1940, Germaine Tillion effectue deux missions en Algérie, la première grâce à lInternational Society (1935-1936), la seconde grâce au CNRS (1939-1940).
Une grande partie des travaux effectués pendant ces six années a disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale« Mes autres documents et manuscrits… se trouvaient avec mes deux thèses de doctorat… [et] disparurent dans le camp de concentration de Ravennsbrück… » (Il était une fois l'ethnographie, ).. Ce n'est qu'en 2000 qu'elle a publié un ouvrage consacré spécifiquement à l'Aurès : Il était une fois l'ethnographie, suivi en 2005 de L'Algérie aurésienne (choix de ses photographies des années 1930).
Durant son séjour en France en 1937-1938, elle a de nouveau un contact avec l'Allemagne nazie, en Bavière, où elle passe quelques jours. Fréquentant régulièrement le Musée de l'Homme, elle fait la connaissance d'un des sous-directeurs, l'ethnologue Jacques Soustelle.
La Résistance (1940-1942) Sa seconde mission prend fin en ; elle quitte Kebach le et arrive à Paris le , en pleine débâcle de l'armée française. Ayant quitté Paris avec sa mère, c'est au cours de l'exode qu'elle entend le discours du maréchal Pétain du (« il faut cesser le combat »), auquel elle réagit par un refus immédiat et catégorique.
Peu après l’armistice, elle recherche d'autres personnes ayant le même point de vue qu'elle et prend contact avec Paul Hauet (1866-1945), colonel en retraite devenu industriel, antipétainiste de longue date ; elle trouve aussi des sympathies au Musée de l'Homme (Réseau du musée de l'Homme : Yvonne Oddon, Paul Rivet...).
Après le retour à Paris de Boris Vildé (juillet) et d'Anatole Lewitsky (août), s'établit un réseau autour de Paul Hauet et Boris Vildé, avec pour objectifs l'assistance aux prisonniers de guerre, notamment africains, le renseignement militaire et la propagande (journal Résistance, publié à partir de ). Germaine Tillion ne participe pas à Résistance, elle est surtout l'adjointe de Paul Hauet dans le cadre de l'Union nationale des Combattants coloniaux, qui sert de couverture à leurs activités.
À la fin de l'année 1940, elle donne les papiers de sa famille à une famille juive qui sera ainsi protégée jusqu'à la fin de la guerreGermaine Tillion, « Ne pas tourner le dos », Le Nouvel-Observateur, 31 mai 2007..
Le réseau est démantelé en 1941 : arrestations en janvier-mars de Boris Vildé, Anatole Lewitsky et d'autres personnes du Musée de l'Homme, puis en juillet de Paul Hauet et de Charles Dutheil de La Rochère. Germaine Tillion devient alors responsable de ce qui reste du réseau. En , le procès contre Vildé, Lewitsky, Oddon, etc. aboutit à sept exécutions pour espionnage.
Dernières activités de Résistance (juillet 1941-août 1942) Amie des Lecompte-Boinet, elle entre en contact avec Combat Zone nord et par Jacques Legrand, avec un groupe lié à l'Intelligence Service, le réseau Gloria.
Mais celui-ci est infiltré par un agent de l'Abwehr, Robert Alesch, prêtre, vicaire de La Varenne-Saint-Hilaire (à Saint-Maur-des-Fossés), qui réussit à livrer de nombreux résistants, dont, le , Germaine Tillion, lors d'un rendez-vous à la gare de Lyon. Jugé en 1949, il sera condamné à mort et exécutéGermaine Tillion, Ravensbrück, Seuil, 1973, Lacouture, 2000, et s.Robert AleschVoir sur chronicart.com..
Incarcération (août 1942-octobre 1943) Après un passage rue des Saussaies, elle est incarcérée à la prison de la Santé, subissant quatre interrogatoires (par l'Abwehr) en août et trois en octobre. Inculpée pour cinq chefs d'accusation, elle est transférée à Fresnes, où en , elle apprend l'arrestation de sa mère. À Fresnes, elle obtient la disposition de sa documentation et poursuit la rédaction de sa thèse.
La déportation : Le Verfügbar aux Enfers vignette|Déportées à Ravensbrück.