Jenny Julia Eleanor Marx, parfois Aveling ou Marx-Aveling, surnommée « Tussy », est une écrivaine, traductrice, et militante socialiste britannique, née à Londres (Soho) le et morte dans cette même ville (à Sydenham) le .

Très proche de son père, Karl Marx, Eleanor Marx envisagea un temps une carrière théâtrale avant de se consacrer à l'édition des écrits paternels. D'abord fiancée au communard Prosper-Olivier Lissagaray, elle se lia, après avoir rompu ses fiançailles, avec Edward Aveling en 1884. Celui-ci étant déjà marié, ils vécurent en union libre. Elle la considéra cependant toujours comme un véritable mariage, adoptant même parfois le nom d'Aveling. Ensemble, ils se consacrèrent à la lutte socialiste et syndicale. Ils firent des tournées de conférences à travers la Grande-Bretagne et les États-Unis. Elle participa à la fondation de l'Internationale ouvrière à Paris en 1889, puis à celle du Parti travailliste indépendant à Bradford en 1893.

Cependant, sa vie conjugale fut difficile. Aveling, entre autres pour des raisons financières, avait une réputation de moins en moins bonne dans les milieux socialistes. En 1897, lorsqu'il devint veuf de sa première femme, il se remaria avec une actrice. Puis, très malade, il alla se réfugier auprès d'Eleanor. Ils avaient conclu un pacte de double suicide, mais seule Eleanor se suicida le .

Biographie Famille et jeunesse

vignette|gauche|L'appartement où est née Eleanor Marx au 28 Dean Street. Karl Marx épousa Jenny von Westphalen en 1843. La même année, le couple dut s'exiler à Paris pour des raisons politiques. Leur première fille Jenny y naquit l'année suivante. À nouveau obligés de s'exiler, les époux Marx eurent leurs enfants suivants Laura (1846) et Edgar (1847) à Bruxelles. Les événements continentaux de 1848 obligèrent à de nouveaux voyages avant que le couple pût se fixer à Londres à l'automne 1849. Cependant, il était ruiné : l'argenterie de la famille de Jenny von Westphalen avait même été engagée chez divers prêteurs sur gages. Dans la capitale britannique, les Marx vécurent dans la pauvreté, Karl Marx ayant des difficultés à faire redémarrer sa carrière de journaliste. Au printemps 1850, ils furent même expulsés de leur logement de Chelsea et les huissiers saisirent tous leurs meubles. Ils s'installèrent dans un deux-pièces insalubre au 28 Dean Street à Soho, quartier qui abritait d'autres immigrés misérables. De nouveaux enfants naquirent : Heinrich Guido en 1849, décédé de pneumonie l'année suivante ; Franziska en , morte l'année suivante ; Frederick Demuth en , fils adultérin et illégitime de Karl Marx avec la bonne de famille, Helene Demuth., amie d'enfance de son épouse. Fin 1853, la situation du couple s'améliora grâce au soutien financier de Friedrich Engels et aux articles que Karl Marx écrivait pour le New York Tribune. Malgré tout, Edgar commençait à montrer des signes de tuberculose

Dans ce contexte naquit le sixième enfant et la quatrième fille du couple, Jenny Julia Eleanor le au 28 Dean Street, le seul enfant de la famille à être sujet britannique grâce à sa naissance à Londres. Son prénom Eleanor était une référence aux ancêtres écossais de sa mère. Le décès d'Edgar en avril entraîna un transfert de l'affection que Karl Marx portait à son fils sur sa fille nouveau-née.

Deux morts dans la famille de Jenny von Westphalen (son oncle en 1855 puis sa mère en 1856) amenèrent, par héritage, un peu d'argent dans la famille qui paya ses dettes, récupéra son argenterie et déménagea pour un logement plus confortable en , dans Haverstock. Durant ses premières années, la jeune Eleanor eut une relation très étroite avec son père qui lui passait tout, même ses gribouillis dans les marges des lettres qu'il écrivait ; il la portait sur les épaules, lui offrait des jouets, lui inventait des longs contes qu'il lui racontait pendant des mois ou jouait avec elle aux échecs. Elle parla en premier l'anglais qui était devenu la langue employée à la maison et apprit l'allemand avec la lecture que la famille lui faisait sans cesse des Contes de Grimm. Karl Marx lut ensuite à ses filles la Chanson des Nibelungen, Don Quichotte et les pièces de Shakespeare. Eleanor en connaissait des extraits par cœur dès ses trois-quatre ans et elle les jouait avec sa mère. À six ans, son père lui offrit Peter Simple de Frederick Marryat et elle voulut devenir « post-captain ». Elle se passionna ensuite pour Walter Scott. À la même époque, elle fut fascinée par la religion catholique. Elle raconta dans ses mémoires qu'une explication rationnelle et rationaliste de son père lui fit changer d'avis en moins d'une heure.

vignette|Friedrich Engels, Karl Marx, ses filles Laura, Eleanor et Jenny.

Le début des années 1860 fut difficile pour la famille Marx : Madame Marx fut atteint de la variole, Karl Marx fut repris par ses problèmes de foie et Eleanor eut une mauvaise toux pendant des mois avant de faire une jaunisse. À partir de 1861, les revenus grâce aux articles vendus au New York Tribune se tarirent à cause de la guerre de Sécession. Il fut alors difficile aux Marx de maintenir les apparences de respectabilité afin de permettre à leurs filles d'espérer évoluer dans la bonne société (leçons de piano, de dessin, de chant, de français ou d'italien, etc.). Finalement, grâce au soutien financier de Lassalle puis à deux héritages (la mère de Karl Marx puis Wilhelm Wolff), la famille put maintenir son train de vie bourgeois. Finalement, à partir de 1864, Engels finança régulièrement son ami.

En 1865, Paul Lafargue vint présenter l'état du mouvement socialiste français au conseil général de l'Association internationale des travailleurs. Il rencontra Laura Marx lorsqu'il vint rendre visite au père de celle-ci. Après son exclusion de l'université en France, il revint à Londres finir ses études. Il fut élu au conseil général de l'Internationale et devint un habitué des Marx. Hormis Laura qu'il épouserait en 1868, il semble qu'Eleanor, alors de plus en plus surnommée « Tussy », ait été sa favorite. Il lui construisit même une balançoire dans le jardin de la maison familiale.

Elle fut en partie éduquée à domicile et en partie au South Hampstead College for Ladies qu'elle quitta à 14 ans. En 1868, Karl Marx demanda à Engels d'en payer des frais d'inscription (Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, 5 £ de 1868 correspondraient en 2011 à 368 £, soit autour de 480 € en tenant compte de la hausse des prix, mais £, soit autour de € en tenant compte de l'évolution des salaires.) ainsi que les frais du cours de gymnastique ( Le site universitaire Measuringworth permet de calculer des équivalents des sommes. Ainsi, 1 £ 5 s de 1868 correspondraient en 2011 à 92 £, soit autour de 120 € en tenant compte de la hausse des prix, mais 690 £, soit autour de 900 € en tenant compte de l'évolution des salaires.). Eleanor était en effet excellente en gymnastique. Cependant, il semblerait que ce qu'elle apprenait de son père ait été plus à son goût que ce que lui proposait l'école.

Premiers engagements En , Eleanor se rendit avec son père chez Engels à Manchester. Là, elle découvrit le sort des Fenians de l’Irish Republican Brotherhood. Commençant à se passionner pour l'indépendance de l'Irlande, elle se mit à lire assidûment l’Irishman, journal de ce mouvement. Au début du printemps 1869, elle fit deux courts séjours à Paris, chez les Lafargue ; elle alla au théâtre, sa grande passion. En mai, elle était de retour à Manchester où elle visita les quartiers ouvriers avec « Mrs Burns », Lizzie Burns, la compagne d'Engels. Elle s'intéressa à nouveau à la cause irlandaise que son séjour parisien lui avait un peu fait perdre de vue. Elle passa l'été 1869 chez les Engels à Manchester, alla au théâtre, joua du piano et compléta son éducation littéraire sous la houlette de Friedrich Engels qui lui fit lire tout Goethe, des Eddas et de la mythologie persane et serbe. En septembre, elle se rendit avec lui en Irlande (Dublin, Killarney et Cork), ce qui ranima sa passion. Ainsi, en octobre, de retour à Londres, elle réussit à convaincre ses parents et sa sœur Jenny de participer à une grande manifestation à Hyde Park pour l'amnistie de Fenians emprisonnés. Elle s'enthousiasma à l'annonce de l'élection au Parlement du Royaume-Uni de , Fenian alors incarcéré. En 1881, elle retrouva son intérêt pour la cause irlandaise lorsque fut voté un nouvel Irish Coercion Act. Elle alla même protester devant le poste de police où était retenu Michael Davitt.

En , Eleanor Marx et sa sœur Jenny se rendirent à Bordeaux où se trouvaient les Lafargue avec leurs enfants. Paul Lafargue tentait d'y organiser un soutien pour la Commune de Paris. Après la Semaine sanglante, pour éviter d'être arrêtés, ils trouvèrent tous refuge à Luchon. Finalement, Paul Lafargue dut passer secrètement en Espagne à Bossòst en août. Lorsque les femmes et les enfants tentèrent de le rejoindre, ils furent arrêtés à la frontière et ramenés sous escorte à Luchon. Eleanor protesta alors fortement, arguant du fait qu'un sujet britannique ne pouvait être traité de la sorte. Leurs chambres furent fouillées, à la recherche d'explosifs et de documents compromettants, sans succès (le seul document qui aurait pu les incriminer, une lettre de Gustave Flourens, avait été détruit par Jenny). Après une nuit d'interrogatoire à la gendarmerie, les sœurs Marx et les enfants furent libérés et purent gagner l'Espagne.

vignette|Prosper-Olivier Lissagaray.

De retour à Londres, elle assista, à la grande surprise de certains délégués, à la conférence de l'AIT en septembre quand commença l'opposition entre Marx et Bakounine. Elle assista aussi aux débats du congrès de La Haye l'année suivante. Elle était devenue en effet la secrétaire de son père. Elle participa aussi à l'accueil à Londres des réfugiés fuyant la répression versaillaise. En , les Marx donnèrent une réception en leur honneur. Parmi les invités se trouvaient Charles Longuet qui plut à Jenny (ils se fiancèrent presque immédiatement, malgré les réticences de Madame Marx) et Prosper-Olivier Lissagaray qui plut à Eleanor. Outre la différence d'âge (Lissagaray avait 34 ans, le double d'Eleanor), son individualisme et son refus d'accepter l'orthodoxie marxiste le mirent en porte-à-faux avec Karl Marx. Il n'était pas vraiment le bienvenu chez les Marx ou les Lafargue (alors installés à Londres). De plus, Madame Marx voyait d'un mauvais œil encore une de ses filles en passe de devenir une « épouse de politique », situation qu'elle considérait peu confortable.

Pour marquer son indépendance, en , Eleanor quitta le foyer familial et trouva un emploi d'enseignante dans une pension de jeunes filles à Brighton. Elle y passa seulement six mois. En effet, elle tomba malade (probablement de l'anorexie), ne connaissant de moments de répit que lorsque Lissagaray venait lui rendre visite. Elle considérait qu'ils étaient officiellement fiancés. Son médecin, Elizabeth Garrett Anderson, lui prescrivit d'aller prendre les eaux à Carlsbad, pensant qu'un changement d'air lui ferait du bien. Karl Marx étant alors fortement atteint par ses problèmes de foie, père et fille partirent ensemble. Cette simple nouvelle suffit à améliorer la santé d'Eleanor qui retrouva son appétit. Ils y passèrent plusieurs semaines fin août début septembre. Le séjour fut marqué par la rupture définitive entre Marx et Louis Kugelmann qui prenait aussi les eaux, avec son épouse. Sur le chemin du retour, les Marx rendirent visite aux Liebknecht à Leipzig. Eleanor leur annonça ses liens avec Lissagaray et exposa le travail d'historien de la Commune qu'il avait entamé, preuve que l'opposition de Karl Marx commençait à s'émousser. Elle participa, et tenta d'obtenir la participation de Liebknecht, à l'éphémère (trois numéros en octobre-) revue politique Rouge et Noir de Lissagaray, qui de son côté s'y montrait plus socialiste.