L'aurochs de Heck (nom vernaculaire français)Sur cette utilisation, voir la page qui lui est consacré, sur le site du Domestic Animal Diversity Information System de L’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, ou FAO., ou « néo aurochs » ou « aurochs-reconstitué » selon son nom officiel pour la Commission nationale d'amélioration génétique (code de race ), est issu d'une sélection de races bovines domestiques menée en Allemagne dans les années 1920 et 1930 par le biologiste Lutz Heck et son frère Heinz, biologiste, directeur du zoo de MunichLe mot « aurochs » est invariable et prend toujours un « s », même au singulier. L'expression « aurochs-reconstitué » s'écrit avec un tiret pour insister sur le fait qu'il ne s'agit ni véritablement d'un aurochs, ni d'un animal reconstitué (cf. infra).. Ce mélange visait à recréer le phénotype sauvage des bovins domestiques, le plus proche possible de l'aurochs originel Bos primigenius. L'idée viendrait du zoologiste polonais Feliks Paweł JarockiErik Stokstad, "Bringing back the aurochs", Science, 4 December 2015: Vol. 350 no. 6265 ; DOI: 10.1126/science.350.6265.1144.
La méthode utilisée consistait à croiser des races domestiques « rustiques », supposées plus proches de l'aurochs des origines, afin de recréer une diversité génétique moins marquée par les transformations découlant de la domestication puis de sélectionner dans le groupe d'animaux ainsi obtenus, ceux ressemblant le plus à l'apparence physique initiale de l'espèce. Ce phénotype était supposé être un bon indicateur d'une proximité avec le génotype (patrimoine génétique) originel, qui a pu être décrit en 2015 grâce au séquençage d'ADN fossile vieux de . Pour ce qui est de la ressemblance, le résultat n'a été que partiel. L'apparence physique est plus rustique mais la taille reste inférieure à celle de l'aurochs sauvage, les cornes sont souvent nettement plus petites et la couleur est souvent plus claire. La capacité à vivre en liberté est par contre bien documentée et montre qu'une partie au moins des aptitudes de son ancêtre est toujours présente.
La méthode utilisée et la personnalité des frères Heck, adeptes du régime nazi (Lutz Heck ayant rejoint la SS dès 1933Benoit Grison, « Corne d'Aurochs ! : la saga scientifique mouvementée de Bos primigenius », in : Espèces n° 50, déc. 2023, p. 33, ), a entraîné après-guerre de vives polémiques, plusieurs biologistes considérant l'« aurochs reconstitué » comme une « supercherie nazie »Jean Aikhenbaum ou Piotr Daszkiewicz, L'aurochs, le retour d'une supercherie nazie, éd. Histoire, sciences, totalitarisme, éthique et société, 1999, . D'autres, surtout en Allemagne et aux Pays-Bas, séparent la démarche du contexte idéologique et défendent l'introduction de l'animal dans des espaces sauvages.
Depuis la fin des années 1990, des éleveurs allemands ont entrepris d'introduire de nouvelles variétés bovines domestiques dans des groupes reproducteurs d'aurochs de Heck. Ces variétés, aux cornes et à la taille plus imposantes, ont donné des petits groupes d'animaux plus proches en apparence de l'aurochs sauvage. Les lignées actuelles regroupent donc une forte majorité d'animaux dont l'apparence et les caractéristiques génétiques sont fixées depuis les frères Heck et une petite minorité d'animaux dont les caractéristiques sont en train d'être revues pour se rapprocher de l'idée que chaque éleveur se fait du phénotype sauvageBenoit Grison, Op. cit. 2023, p. 34..
Problématique L'idée de « recréer » un aurochs sauvage, au moins au plan phénotypique, implique trois questions : à quoi ressemblait l'aurochs original sauvage ? quel est l'impact génétique, morphologique et comportemental de la domestication sur le phénotype et le génotype du bétail domestique devant servir de base à la « reconstitution » ? les bovins domestiques actuels appartiennent-ils encore à l'espèce Bos primigenius ?
L'aurochs sauvage
L'aurochs est un bovidé disparu, ancêtre des races actuelles de bovins domestiques. Son nom scientifique est Bos primigenius.
Beaucoup d'auteurs distinguent trois sous-espèces, largement répandues à travers l'ancien monde : les aurochs européens et moyen-orientaux (Bos primigenius primigenius) ; les aurochs indiens (Bos primigenius namadicusGrisson (1980), a proposé de faire de ce taxon une espèce à part mais n'a guère été suivi.) ; l'aurochs nord-africain (Bos primigenius africanus ou Bos primigenius opisthonomous ou Bos primigenius mauretanicus)Margret Bunzel-Drüke, « Ecological substitutes for Wild horse and Aurochs », WWF Large Herbivore Initiative, 2001, PDF. ». Des formes régionales mal connues existent et il est possible qu'il ait existé des sous-espèces non décrites. L'aurochs de Sicile avait ainsi une taille inférieure de 20 % aux aurochs continentauxD'après Brugal en 1987 et Van Vuure en 2003..
L'aurochs présentait une taille plus importante que les races actuelles de bovins. Les chercheurs ont cependant revu à la baisse leurs estimations. Herre, en 1953, estimait la taille au garrot des mâles à et celle des femelles à . Boessneck, en 1957, proposait cependant une estimation allant de pour les mâles de l'Holocène. Les estimations récentes sont plutôt de 1,60 à au garrot pour les mâles et d'environ pour les femellesT. van Vuure, « History, morphology and ecology of the aurochs (Bos primigenius) », 2002, PDF et the extinction web site même si certains auteurs restent encore partisans d'une taille dépassant les Guintard, en 1999 : « On the size of the ure-ox or aurochs », dans G.-C. Weniger, Archäologie und Biologie des Auerochsen: 7-21, Neanderthal Museum, Mettmann.. Ces variations d'estimations s'expliquent par le faible nombre de squelettes complets disponibles. Si les os retrouvés sont nombreux, le nombre de squelettes plus ou moins complets n'était que de quinze en 2002Selon Van Vuure, en 2002..
Le poids pouvait atteindre s.
Le crâne était volumineux, avec un front plat et étroit muni de grandes cornes en forme de lyre tournées vers l'avant en faisant un angle d'environ 60° avec le front. La pointe pouvait parfois remonter vers le hautD'après O. Von Leithner, en 1927, Der Ur. Berichte der Internationalen Gesellschaft zur Erhaltung des Wisents, Volume II, cahiers 1 et 2.. La forme précise de ces cornes pouvait légèrement varier d'un individu à l'autre. Celles des mâles pouvaient aller jusqu'à en longueurD'après P. Stone, en 1961, « Some famous drinking-horns in Britain ». Apollo, a journal of the arts. Part I: P. 102 - 104 et Part II : P. 43 - 145. quand celles des femelles étaient plus petites, jusqu'à de longueur. Claude Guintard indique même une taille maximale pour les mâles de mais des tailles moyennes bien inférieures à ces maximums : pour les mâles et pour les femelles. Il s'agit ici de la taille de la base osseuse, la taille totale avec l'étui kératinisé étant supérieure d'environ 20 %Claude Guintard, « Le cornage primigène (ou primigenius), caractéristiques, variabilité et intérêt pour lʼaurochs-reconstitué - PDF », revue de paléobiologie, , 2005. (soit des moyennes totales d'environ 74 et ).
L'animal avait un dos rectiligne et les jambes étaient proportionnellement plus longues que celles des bovins domestiques actuels.
Le dimorphisme sexuel était prononcé chez cette espèce. Les mâles étaient plus gros, avaient des cornes plus longues et avaient un pelage brun-noir avec une raie plus pâle le long de l'épine dorsale. Les femelles et les jeunes des deux sexes avaient un pelage plus rougeâtre, sans cette raie dorsale. D'après les descriptions des derniers témoins, il y avait une zone plus claire autour du museau chez les deux sexes.
Contrairement aux actuels bovins domestiques, les femelles avaient des mamelles discrètes, difficilement visiblesD'après H. Von Lengerken, en 1955, « Ur, Hausrind und Mensch - Versuch eines Überblicks » (aurochs, bovins domestiques et humains). Deutsche Akademie der Landwirtschaftswissenschaften zu Berlin (Académie allemande des sciences agricoles de Berlin). Wissenschaftliche Abhandlungen nr 14..
Les aurochs avaient également une certaine réputation d'agressivité, encore que celle-ci ait pu être exagérée par les traditions populaires comme dans le cas des loups. Les derniers rapports historiques de Pologne, juste avant la disparition de l'animal, indiquent d'ailleurs que les aurochs n'avaient pas peur des humains et ne se sauvaient pas quand ceux-ci approchaient, ne devenant agressifs que lorsqu'ils étaient chassés ou trop importunésSchneeberger dans Gesner, 1602, rapporté par T. van Vuure, 2002.
D'après les rapports historiques, les femelles vivaient en groupe avec leurs veaux, les mâles vivant à part en petits groupes. Certains mâles restaient solitaires. À la saison des amours (août à septembre), les mâles rejoignaient les femelles, s'affrontant parfois violemment pour pouvoir se reproduire. Les jeunes naissaient en mai et juin.
« S'il fréquentait les milieux plutôt ouverts à la fin du Pléistocène (Crégut-Bonnoure & Guérin, 1996)E. Crégut-Bonnoure et Cl. Guérin (1996), « Famille des Bovidés », Les grands mammifères plio-pléistocènes d'Europe, Masson, coll. Préhistoire., il semble devenir de plus en plus forestier pendant l'Holocène comme en témoigne le résultat des analyses isotopiques menées sur des restes d'aurochs du Néolithique moyen de Normandie (Bocherens & Tresset, inédit). Ce changement d'habitat est attribuable à une réponse de l'espèce au dérangement par l'HommePascal et autres, 2003, « Évolution holocène de la faune de Vertébrés de France : invasions et disparitions », annexe E : « notes relatives aux espèces autochtones disparues de France ou éteintes sur l'ensemble de leur aire mondiale de répartition », PDF. ». Il semble avoir également apprécié un environnement marécageux.
Comme le montre la carte de sa répartition, la sous-espèce vivant en Europe occupait aussi les steppes allant de la Hongrie à la Mandchourie.
Après sa disparition dans les autres régions du monde, il est resté relativement abondant dans les forêts d'Europe jusqu'au Moyen Âge, date à laquelle quelques mesures de protection sont prises, afin de protéger un gibier de choix pour la noblesse. Ces mesures restreintes sont restées de peu d'effets et le dernier aurochs sauvage identifié est tué dans la forêt de Jaktorów, en Pologne, en 1627.
Le projet de « restauration » de l'aurochs sauvage initié par les frères Heck vise à retrouver les apparences et les comportements ci-dessus décrits.
La domestication de l'aurochs
La domestication de l'aurochs sauvage, Bos primigenius, remonterait de H. Epstein et I.L. Mason, 1984, « Cattle », dans Evolution of domesticated animals, Longman, London & New York. à av. J.-C., au Moyen-Orient puis en IndeSource : Laboratoire de Préhistoire et Protohistoire de l'Ouest de la France (palissy.humana.univ-nantes.fr). Sur la domestication en Inde (en fait dans l'actuel Pakistan), voir aussi G.L. Badam, 1984, « Holocene faunal material from India with special reference to domesticated animals », dans J. Clutton-Brock et C. Grigson : Animals and Archaeology. Early herders and their flocks, BAR International..
Chacune des trois sous-espèces aurait été domestiquée et serait à l'origine de races domestiques : les aurochs européens et moyen-orientaux (Bos primigenius primigenius) seraient à l'origine des bétails sans bosse domestiques (Bos primigenius f. taurus), les aurochs asiatiques ou indiens (Bos primigenius namadicus) ont vraisemblablement donné le bétail domestique à bosse ou zébu (Bos primigenius f. taurus ou Bos primigenius f. indicus) et l'aurochs nord-africain (Bos primigenius africanus ou Bos primigenius opisthonomous ou Bos primigenius mauretanicus) pourraient avoir contribué au patrimoine génétique des bétails domestiques africainsCLUTTON-BROCK, J. (1999) : A Natural History of Domesticated Mammals, , Cambridge University Press, The Natural History Museum..