La Nuit est un récit d'Elie Wiesel fondé sur son expérience lorsque, jeune juif orthodoxe, il est déporté avec sa famille dans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz, puis dans le camp de concentration de Buchenwald dont il est libéré le , à l'âge de .
Issu d'un milieu hassidique, profondément religieux, sa confiance en Dieu et en l'humanité est fortement ébranlée par l'expérience concentrationnaire, qu'il décide de ne pas évoquer pendant dix ans. Il la transcrit au terme de cette période sous forme d'un manuscrit en yiddish, publié en 1955 sous le titre ...Un di Velt Hot Geshvign (...Et le monde se taisait), puis traduit (ou, selon certains, adapté pour un public plus large) en français. Cinquante ans plus tard, le volume de traduit en trente langues et décrit comme « dévastateur dans sa simplicité », est considéré comme un pilier de la littérature de la Shoah, aux côtés de Si c'est un homme de Primo Levi et du Journal d'Anne Frank.
La Nuit est le premier volume d'une trilogie reflétant l'état d'esprit de l'auteur pendant et après la Shoah. Les titres marquent sa transition de l'obscurité à la lumière, selon la tradition juive de compter le début d'un nouveau jour à partir du crépuscule, en suivant Gen 1:5 : « Il y eut un soir et il y eut un matin : jour un. »
Sujet vignette|droite|150px|alt=Carte géographique d'Europe avec mise en couleur de la Roumanie|Sighet sur la carte d'Europe.
Elie Wiesel est né le à Sighet, une ville dans les Carpates de la Transylvanie du Nord, qui fut annexée à la Hongrie le 30 août 1940, et abritait une communauté juive majoritairement orthodoxe d'environ depuis 1640.. Fils de Shlomo et Sarah Wiesel, il avait deux sœurs plus âgées, Hilda et Bea, et une sœur cadette, Tzipora (Judith sur son acte de naissance, âgée de ).
Lorsque l'Allemagne envahit la Hongrie à minuit le , peu de gens se crurent en danger ; La Nuit s'ouvre avec Moshé-le-Bedeau, survivant d'une opération de tuerie mobile, pressant en vain ses voisins de se sauver.
Alors que les Alliés se préparaient à libérer l'Europe en mai et juin de cette année, la famille Wiesel, ainsi que les de Sighet et Juifs des villages alentour, étaient déportés par les Allemands à Auschwitz. Sa mère et sa sœur Tzipora furent immédiatement envoyées dans les chambres à gaz. Hilda et Béa survécurent, séparées du reste de la famille. Elie et Shlomo Wiesel parvinrent à demeurer ensemble, survivant aux coups, aux privations, aux sélections et à la longue marche dans la neige jusqu'à Buchenwald, où Elie Wiesel vit son père Shlomo agoniser puis mourir, quelques semaines avant que les Alliés ne libèrent le camp.
Il reviendra également sur ces événements, ainsi que sur le processus d'écriture de La Nuit lui-même, dans le premier tome de ses mémoires.
L'histoire d'Elie Wiesel, telle qu'il la raconte dans La Nuit
On l'appelait Moché-le-Bedeau
Le narrateur de La Nuit est Eliezer, un jeune juif orthodoxe, studieux et profondément pieux, qui étudie le Talmud chaque jour, et court la nuit à la synagogue pour « pleurer la destruction du Temple ». Il y retrouve aussi Moshé-le-Bedeau (chamess en yiddish), responsable de l'entretien de la synagogue hassidique locale fréquentée par les Wiesel, et le plus pauvre habitant de la ville ; possédant la « gaucherie du clown », mais très apprécié, Moshé-le-Bedeau enseigne au jeune Eliezer la Kabbale et les mystères de l'univers. Il considère que « l'homme s'élève vers Dieu par les questions qu'il Lui pose » et que « toute question possède un pouvoir qui ne repose pas dans la réponse ». La Nuit revient fréquemment sur ce thème d'une foi spirituelle nourrie non par les réponses mais par les questions.
Lorsque le gouvernement hongrois décrète l'expulsion des Juifs incapables de prouver leur citoyenneté, Moshé-le-Bedeau et d'autres Juifs étrangers sont entassés dans un train de bestiaux et déportés en Galicie, dit-on. On pleure un peu, on oublie et l'on apprend qu'ils travaillent et sont satisfaits de leur sort.
Cependant, un Moshé hagard reparaît quelque temps plus tard à Sighet. « Il ne chantait plus. Il ne me parlait plus de Dieu ou de la Kabbale, mais seulement de ce qu'il avait vu. » Courant d'un foyer juif à l'autre « pour vous raconter [s]a mort », il leur apprend le destin du train des déportés : pris en charge par la Gestapo, la police secrète allemande, après avoir traversé la frontière polonaise, les Juifs furent menés en camions dans la forêt de Galicie, près de Kolomaye, où on leur fit creuser de larges fosses. Sitôt qu’elles furent finies, les hommes de la Gestapo les abattirent, sans passion ni hâte. Chaque prisonnier devait s'approcher du trou et présenter sa nuque. Des bébés étaient jetés en l'air et servaient de cibles aux mitraillettes. Moshé leur parlait de Malka, la jeune fille qui avait agonisé trois jours durant, et de Tobias, le tailleur, qui avait supplié d'être tué avant ses fils. Lui-même, Moshé, avait par miracle été blessé à la jambe et laissé pour mort. Son récit ne rencontre cependant que l'incrédulité, tandis qu'il pleure.
droite|vignette|redresse|alt= photographie en noir et blanc d'une rue déserte|Un ghetto vidé de ses Juifs.« Le dernier convoi quitta la gare un dimanche matin. […] Trois semaines à peine avant l'invasion de la Normandie par les Alliés. Pourquoi nous sommes-nous laissés prendre ? Nous aurions pu fuir, nous cacher dans les montagnes ou dans les villages. Le ghetto n'était pas très bien gardé : une évasion en masse aurait eu toutes les chances de réussir.Mais nous ne savions pas.. » La vie redevient cependant « normale » jusqu'au printemps 1944 ; la prise du pouvoir par le parti Nyilas, l'arrivée des Allemands à Sighet, que l'on trouve civilisés, cela ne suffit pas à inquiéter les Juifs de Sighet. Au septième jour de la Pâque, les Allemands arrêtent les chefs de la communauté juive, les assignent à domicile, confisquent leurs biens et leur imposent le port de l'étoile jaune. Consulté sur la situation par des notables de la communauté, Shlomo Wiesel, qui a des relations dans la police hongroise, tente de dédramatiser la situation :
Les mesures répressives se succèdent : restrictions de l'accès aux restaurants ou à la synagogue, couvre-feu à partir de six heures du soir. Il est ensuite décidé de transférer tous les Juifs de Sighet dans deux ghettos, dirigés conjointement comme une petite ville, possédant chacun son propre conseil, ou Judenrat. Cependant, les Juifs s'accomodent bien de cette mise à l'écart de l'hostilité ambiante, pensant vivre dans
En , le Judenrat est informé que le ghetto sera fermé sans préavis, et ses résidents déportés. On ne leur dit rien de leur destination ; seulement qu'ils peuvent chacun prendre quelques effets personnels. Le lendemain matin, à 8 heures, Eliezer, dont la famille ne doit partir qu'avec le dernier convoi, voit ses amis et voisins entassés dans la rue et acheminés vers le train. La scène lui paraît irréelle, tirée de quelque livre d'histoire ou de contes. Cependant, les coups des gendarmes hongrois, assenés sans distinction ni raison, sont bien réels.
Te souviens-tu de Madame Schächter dans le train ?
Eliezer et sa famille ne sont pas déportés tout de suite. Ils arrivent d'abord dans le petit ghetto de Sighet, qui n'est pas gardé, et dont chacun peut entrer et sortir librement. Leur ancienne bonne Maria vient les y trouver pour proposer de les cacher dans son village. Ils refusent, ne voulant pas se séparer.
Leur départ est prévu pour le samedi. Le Conseil juif a obtenu l'autorisation d'organiser le départ, afin que les Juifs ne soient pas soumis aux coups des gendarmes hongrois. Deux officiers de la Gestapo y assistent, tout sourire, depuis le quai.
Entassés dans des wagons à bestiaux, où règnent une promiscuité intolérable et une terreur permanente, leur voyage est rendu encore plus pénible par les cris de madame Schächter, une quinquagénaire autrefois paisible, dont le mari et les deux fils aînés ont été déportés deux jours plus tôt, par erreur. Cette femme qui n'a pas cessé de gémir depuis le départ, réveille soudain les occupants du train lors de la troisième nuit de voyage. « Un feu ! Je vois un feu ! Je vois un feu ! » On tente de la tranquilliser, de la battre, de la faire taire, elle n'en continue pas moins de pousser ces cris par intervalles toute la nuit, et le lendemain. Le train arrive en gare d'un lieu nommé Auschwitz. Deux hommes du train, envoyés pour chercher de l'eau reviennent avec des nouvelles rassurantes : les familles ne seront pas disloquées, seuls les jeunes iront travailler dans la fabrique, les vieillards et les malades seront occupés aux champs. Cependant, la nuit, madame Schächter se remet à crier. Et cette fois, tout le monde voit les flammes sortir d'une haute cheminée dans le ciel noir.
droite|vignette|alt= Photographie en noir et blanc avec perspective de rails menant à l'entrée du camp d’Auschwitz-Birkenau en 1945|L'entrée d'Auschwitz-Birkenau. (photo de mars ou avril 1945 par Stanislaw Mucha, Archives centrales de Bulgarie). Soudain, les portes s'ouvrent et de les font sortir à coups de bâton. C'est à ce moment, avec l'abandon des biens et bagages sur le quai, que prennent fin les dernières illusions.
Yitgadal veyitkadach chmé raba…
Eliezer est arrivé avec ses parents et ses sœurs en Pologne au camp d'Auschwitz-Birkenau, également connu sous le nom d'Auschwitz II, le camp de la mort (), l'un des trois principaux camps et des du , érigé par les Allemands sur les ruines de baraques de l'armée polonaise à l'abandon. Hommes et femmes sont séparés à l'arrivée : Eliezer et son père à gauche, sa mère, Hilda, Béatrice, et Tzipora à droite. Il apprit après la libération que sa mère et Tzipora avaient été, ainsi qu'il s'en était douté, envoyées directement dans la chambre à gaz.
Lui et son père sont également envoyés à la . Un ancien détenu leur enjoint de mentir sur leur âge et occupation. Un autre les insulte. En apercevant la « cheminée » et les flammes, une velléité de révolte se manifeste parmi quelques jeunes, rapidement éteinte par les plus vieux. Eliezer et son père se retrouvent devant le docteur Mengele, qui les envoie après un examen de quelques secondes « à gauche » c'est-à-dire vers le crématoire. Fils et père s'alignent dans une file aboutissant à une fosse où l'on met le feu. Un camion passe derrière la fosse et délivre sa charge de petits enfants et bébés encore vivants dans la fournaisePréface d'Elie Wiesel à la nouvelle édition, La Nuit, .. Le père récite le Kaddich, prière se disant traditionnellement pour les morts, tandis qu’Eliezer se révolte contre Dieu, pour la première fois. Il envisage de se jeter contre la clôture électrifiée et prononce lui-même le Kaddich mais, à deux pas de la fosse, son père et lui reçoivent l’ordre d'aller dans une baraque car les quotas du jour ont été atteints. Toutefois, celui qu'il était, s'est consumé dans les flammes. Et, depuis le départ du ghetto, il ne s'est écoulé qu'une seule nuit.
vignette|droite|alt= Photographie en noir et blanc d'une file d’attente composée d'enfants avec un garde en habit militaire|Des enfants juifs en attente d'être déportés.
En ou aux alentours de cette date, Eliezer, qu'on ne connaît plus que par son numéro, A-7713, et Shlomo sont transférés depuis Auschwitz II-Birkenau vers Monowitz-Buna. Sur le trajet, il s'aperçoit que la vie continue, que leurs gardiens taquinent les jeunes Allemandes, qui rient, heureuses. Dans le camp de travail, leur vie se réduit à éviter autant que possible les coups, à maintenir leurs maigres privilèges (des souliers neufs, une couronne dentaire, une cuillère) et à chercher de la nourriture en permanence, tandis qu'ils sont réduits à leur estomac affamé.