vignette|Ce drapeau, créé en 2013 par l'artiste français Arnaud Balard, est devenu le drapeau officiel de la communauté internationale des Sourds, depuis son adoption par la fédération mondiale des sourds en 2023. L'histoire des sourds, aussi appelée histoire sourde, décrit comment ont vécu les personnes ayant divers degrés de surdité, à différentes époques et dans différents contextes sociaux, comment elles ont été perçues par les entendants et, souvent, marginalisées, comment elles ont été éduquées à partir de l'époque moderne, comment elles ont formé des communautés partageant des modes de communication de plus en plus normalisés, jusqu'à la formalisation des langues des signes au début de l'époque contemporaine, et comment ces communautés ont lutté pour faire valoir leurs droits, principalement à partir de la seconde moitié du , et faire reconnaître et respecter leur langue et leur culture sourde.
Certains historiens considèrent que, de la même manière que l'Histoire commence avec la création de l'écriture, l'histoire sourde commence avec le développement des langues des signes.
Cette histoire recoupe certains des principaux axes de recherche sociologique dans le domaine des études sur le handicap : les réactions des personnes extérieures à celles qui présentent une différence physique, l'évolution de la conception de la normalité et celle des communautés basées sur un univers sensoriel différent de celui de la majorité de leur entourage.
« Préhistoire » sourde
Les entendants associent automatiquement le langage à l'oral. Le terme même de langue en est révélateur, tout comme l'association entre langage oral et raison dans le concept de logos utilisé dès la Grèce antique.
Cette pensée est restée marquée très longtemps dans l'histoire. La stupidité était liée de facto à la surdité. On ne pouvait imaginer l’intelligence chez une personne sourde. Des expressions comme « sourdingue » en témoignent encore aujourd’hui. Seuls les privilégiés pouvaient espérer trouver un professeur pour tenter d’enseigner la parole aux jeunes sourds.
De même, on attribuait une psychologie uniforme, propre aux personnes sourdes : même au début de l'époque contemporaine, le médecin Jean Itard décrivait leur caractère comme méfiant et crédule. D'autres affirmaient que les sourds étaient toujours agressifs et colériques.
Antiquité
Les sourds étaient perçus différemment selon les cultures et les religions.
Les Égyptiens et les Perses pensaient que cette infirmité était un signe de la faveur céleste.
Au contraire, dans d'autres cultures, les parents cachaient l'existence d'un enfant sourd.
Premières traces de communication par signes
Selon Martha Lynn Rose, il n'existe aucune preuve de l'existence d'une langue des signes dans le monde antique, et il est peu probable qu'il y ait eu une communauté de personnes sourdes en nombre suffisant pour en créer une cite deux publications de Rose qui l'étayent : The Staff of Oedipus : Transforming Disability in Ancient Greece (2003) et Deaf and Dumb in Ancient Greece (2006)..
Toutefois, on trouve une possible allusion à la communication des sourds par signes dans un texte égyptien datant d'environ 1200 avant l'ère commune, dans lequel un magistrat réprimande ainsi un scribe paresseux : « Tu es sourd et tu n'entends pas, et les hommes te font des signes de la main » l'étaye en citant Hittite Deaf Men in the 13th Century BC : introductory notes with annotated bibliography de M. Miles (p.27)..
Le Cratyle de Platon est le plus ancien texte connu qui se réfère explicitement à une forme primitive de communication par signes. Il met en scène Socrate, qui se réfère ainsi aux signes utilisés par les sourds : Traduction de Louis Méridier, Les Belles Lettres, p. 110..
Quelques sources romaines attestent l'existence d'utilisations sophistiquées de gestes : Ammien Marcellin décrit un garçon muet capable d'expliquer ; Augustin, dans Le Maître, se réfère aux sourds qui sont capables par des gestes de demander, de répondre, d’enseigner, ou d’indiquer tout ce qu’ils désirent, et pas seulement les choses visibles, mais aussi les sons, les goûts et encore d’autres chosesAugustinus, De magistro : ..
Chez les Hébreux Le verset 14 du chapitre 19 du Lévitique ordonne de ne pas insulter les sourdsBible du Rabbinat, traduit sous la direction de Zadoc Kahn..
Une personne sourde et muette était exclue de l'accomplissement des mitzvot, même si certaines sources rabbiniques questionnent l'incapacité des sourds à apprendre cite le chapitre Disability in Rabbinic Judaism de l'ouvrage Disability in Antiquity..
Dans la Grèce antique vignette|Portrait d'Aristote, d'après un original en bronze de Lysippe. En grec ancien, les mots κωφός (kôphos, ) et ἐνεός (eneos, ) sont utilisés comme des synonymes et peuvent également signifier . En effet, selon plusieurs enseignants pour sourds comme Martha "Mossie" Mc Gann en 1888Margret A. Winzer, The History of Special Education: From Isolation to Integration, Gallaudet University Press, 1993, p.18. et Kenneth Walter Hodgson en 1954, à la page 89, cite la page 62 de The Deaf and Their Problems, publié en 1954 par Kenneth Hodgson., qui étayent leur propos par des citations attribuées à Aristote, les sourds ont surtout été considérés dans la Grèce antique comme des personnes dépourvues de raison et d'intelligence., qui ne pouvaient pas être plus éduquées que des animaux sauvages.
Cependant, selon la chercheuse Ellen Adams en 2020, il s'agit de citations erronées, bien que largement diffusées, et la citation exacte sur les sourds qu'on trouve dans les écrits d'Aristote est Traduction de René Mugnier, dans l'édition des Petits traités d'histoire naturelle publiée par Les Belles Lettres en 1953. dans son traité De la sensation et des sensibles (Περὶ αἰσθήσεως καὶ αἰσθητῶν), à la page 89, cite la page 912 de l'ouvrage Sign Language: An International Handbook dans lequel a été publié en 2012 l'article History of Sign Languages and Sign Language Linguistics de Susan Lloyd McBurney.. La chercheuse Margret A. Winzer cite pour sa part le livre IV de l'Histoire des animaux d'Aristote : ..
Dans l'Empire romain
Dans la Rome antique, au début de l'ère commune, sous le règne d'Auguste, Quintus Pedius est le premier peintre sourd dont le nom est connu, cité par Pline l'Ancien dans son Histoire naturelleLivre XXXV, chapitre 7, alinéa 3. Gallaudet University Library , Earliest Known Deaf People..
Dans les premières institutions religieuses chrétiennes, le canon 47 des Constitutions apostoliques, rédigé au , justifie l'exclusion des personnes atteintes de certains handicaps de l'épiscopat, non pas en raison de leur perversion morale, mais à cause de leur présumée incapacité : Ninon Dubourg, Disabled Clerics in the Late Middle Ages : Un/suitable for Divine Service?, Amsterdam University Press, 2023, p.76..
Moyen Âge
Le peu d'écrits retrouvés sur les sourds laisse à penser qu'ils participaient à la vie des villages en se faisant comprendre par des gestes et des mimes tout en étant considérés comme les « débiles » ou « idiots » du village.
Selon la médiéviste Julie Singer, la surdité n'empêchait pas systématiquement de participer à l'activité économique de la communautéA Cultural History of Disability : in the Middle Ages, Introduction, page 7., notamment par rapport à d'autres formes de déficience, même si l'intégration sociale des sourds variait en fonction de leur classe sociale et de leur lieu de vie : ceux qui étaient issus de milieux plus aisés pouvaient être plus lésés car ils perdaient souvent leurs droits d'héritage et d'autres privilèges familiauxA Cultural History of Disability : in the Middle Ages, 5.3. « Social attitudes and integration », pages 88 et 89..
De manière générale, les sourds étaient invisibilisés, comme on peut l'observer au niveau des guérisons miraculeuses recensées par l'Église catholique, parmi lesquelles la surdité est très sous-représentée par rapport aux estimations de sa prévalence et par rapport aux autres déficiencesA Cultural History of Disability : in the Middle Ages, 5.4. « Viewing, testing, and communicating with the deaf », page 90..
D'un point de vue légal, le Décret de Gratien, une œuvre majeure du droit canonique, composée vers le milieu du , établit que les sourds, tout comme les , ne peuvent pas porter une affaire devant un juge, car on considère qu'ils n'ont pas la faculté d'entendre ou de comprendre ce qui leur arrive. Cette condition pouvait être invoquée pour disculper des individus dans certains cas, notamment d'automutilationNinon Dubourg, Disabled Clerics in the Late Middle Ages : Un/suitable for Divine Service?, Amsterdam University Press, 2023, p.88..
Renaissance vignette|Jérôme Cardan, le premier médecin à reconnaître la capacité des sourds à raisonner, au . Les prêtres chargés de l'instruction des enfants des familles nobles commencèrent à éduquer les enfants sourds. Ils leur apprenaient à parler, à lire et à écrire. Certains d'entre eux utilisaient les gestes des sourds pour leur faire comprendre la langue orale, mais considéraient ces signes comme trop pauvres pour pouvoir exprimer une pensée. Le but poursuivi était la « démutisation » des sourds.
Il existait tout de même quelques exemples de sourds qui enseignaient à d'autres sourds en langue gestuelle.
Au , Jérôme Cardan a été le premier médecin à reconnaître la capacité des sourds à raisonner..The SAGE Deaf Studies Encyclopedia, SAGE Publications, 2016 : , p.468..
D'un point de vue légal, les sourds restent traités par les juges, par défaut, comme des « idiots », c'est-à-dire des déficients intellectuels, sauf si la preuve de leur capacité à comprendre peut être apportée, et cette situation va continuer pendant l'époque moderne, ainsi que le démontrent les écrits du Matthew Hale à la fin du Emily Lathrop, « Learning Difficulties : The Idiot and the Outsider in the Renaissance », in A Cultural History of Disability in the Renaissance, 2020..
Histoire moderne : les débuts de l'éducation des sourds en langue des signes
La conceptualisation de l'existence d'une langue spécifique aux personnes sourdes, distincte de la langue orale parlée dans leur environnement, et d'une communauté et une culture sourde, n'ont commencé à germer qu'au cours des trois ou quatre derniers sièclesA Cultural History of Disability : in Antiquity, préface., à partir du moment, en particulier, à l'époque moderne, où l'urbanisation s'est développée et où des groupes d'enseignement spécialisé pour sourds ont été créés dans les pays les plus riches.
En Espagne vignette|Monument au frère Pedro Ponce de León, précurseur de la dactylologie, dans le parc du Retiro de Madrid.
En 1620, Juan de Pablo Bonet publie une Réduction des lettres à leurs éléments primitifs et art d'enseigner à parler aux muets à la suite de la prise en charge de l’éducation de Luis de Velasco, marquis du Frêne (1610 – 1664), fils sourd du connétable de Castille, Juan Fernández de Velasco y Tovar (1550 - 1613).
Cet ouvrage fait de lui l’un des pionniers de l'éducation oraliste des sourds, et l'auteur du premier manuel d'orthophonie, de logopédie et de phonétique en Europe. L’Espagne de Philippe III est à l'apogée de sa puissance et de sa richesse, le connétable de Castille est, protocolairement, le second personnage du royaume et l'éducation des fils (fût-il puiné et sourd, ce qui est le cas du petit Luis) constitue une obligation sociale.