Félix Neff, né le à Genève et mort le dans la même ville, est un pasteur protestant suisse qui exerce la quasi-totalité de son ministère en France, essentiellement dans le Dauphiné, où il œuvre en tant qu'évangéliste, enseignant, agronome et ingénieur. Il contribue à faire évoluer la situation de ces hautes vallées sur le plan moral, social et économique. Il est souvent comparé à Jean-Frédéric Oberlin, le pasteur de Waldersbach (Le Ban de la Roche) en Alsace.
Jeunesse et conversion Félix Henri Neff est né dans une famille protestante séparée. Le père, Jean Henri Neff, se désintéressera très tôt et totalement de son fils. Il vivait à Paris où il s'était réfugié après avoir participé aux événements révolutionnaires de Genève, à la fin du . D'esprit voltairien et tout à fait acquis à l'esprit des Lumières de l'époque, il croyait en l’avenir d’une humanité « éclairée » et fit encore le coup de feu sur les barricades en 1830 à LyonDr Jean Baridon, Félix Neff face à la maladie, in Bulletin de la Société d'Études des Hautes-Alpes, 1980, .. Sa mère, Jeanne-Pernette Bonneton, n'étant pas pratiquante et tout au plus déiste, il a été baptisé, le au temple de Saint-Germain, mais il n'a pas eu d'éducation religieuse ; il aimait cependant fréquenter les assemblées des « Chrétiens pour la Nouvelle Église », lisait les Psaumes, Plutarque, Jean-Jacques RousseauGuers- Notice sur Félix Neff – J.J. Risler, Paris, 1831 et un pasteur lui donnait des cours de latin. Très jeune, il est placé chez un jardinier qui laisse penser à sa mère qu'il facilitera son entrée au Jardin des Plantes, à Paris. Il travaille ensuite chez plusieurs fleuristes où il fait preuve d’un grand intérêt pour son activité, allant même jusqu’à écrire un livre sur la culture des arbres. La situation économique de la famille devenant difficile, sa mère l'adresse à un pasteur qui lui propose une place d'aide-pharmacien que Félix Neff refuse. Faute d'autres solutions, il accepte de s'engager dans le régiment d'artillerie de la GardeUn régiment d’artillerie et deux d’infanterie chargés de garder les portes de la ville et d’assurer l’ordre dans les rues. de la ville, ce qu'il fait à dix-sept ans, accédant même au grade de sergent deux ans plus tard. C’est à l’occasion de l’exercice de ses fonctions de sous-officier qu’il fait connaissance des « Momiers »Nom donné en Suisse romande au début du aux protestants évangéliques dissidents de l’église établie. de l’Église indépendante née du Réveil. Cette « secte » étant mal perçue par la population, ses membres sont l’objet de nombreuses vexations et violences et c’est pour les défendre que la Garde intervient. Neff ne partage absolument pas leurs conceptions du christianisme et il s’offusque même que l’on veuille les défendre. À ce moment, il est bien entendu loin de se douter qu’il allait bientôt adhérer à leurs idées. C’est après la lecture d'un petit traité traduit de l’anglais, « Le miel découlant du rocher »Wilcox Thomas, Le miel découlant du rocher, qui est Christ, Société des Traités religieux de Lausanne, entre 1870 et 1889., qu’il passe par une conversion personnelle profonde et qu’il décide de consacrer sa vie à l'annonce de la Parole de Dieu. Il quitte alors l'armée, en 1819, et part annoncer l'évangile, d’abord en Suisse.
Premières missions N'ayant pas fait d’études bibliques, Félix Neff commence à se perfectionner dans l’étude de la Bible avec les pasteurs de l’Église indépendante, notamment Émile Guers, puis, fin 1820, il commence une campagne d’évangélisation comme évangéliste indépendant et itinérant. Après Genève, il passe dans les cantons voisins (Neuchâtel, Bâle, Jura bernois), prêche dans les prisons, et ce tout en travaillant pour gagner sa vie. Son style de prédication est très peu académique, faisant preuve d'une grande liberté de ton, essentiellement axé sur la corruption de l'homme et le besoin de conversion. Ce discours ne plaît pas beaucoup aux pasteurs établis qui l'accusent de provoquer des troubles dans leurs églises. Il se sent vite incompris dans son pays et cherche à partir pour gagner un peu d’indépendance. Ayant entendu dire que le pasteur de Grenoble, César Bonifas, recherchait un évangéliste pour le remplacer pendant quelque temps, Félix Neff part aussitôt. Il est vite déçu car il retrouve le même conformisme qu'à Genève et la pesanteur du formalisme ecclésiastique dans un milieu « réfractaire essentiellement ». C'est donc avec soulagement qu'il répond à l'appel du pasteur Raoux de Mens dans le Trièves, qui cherche à son tour un remplaçant temporaire.
Mission à Mens dans le Trièves thumb|left|400px|Mens et les montagnes du Trièves (Isère). L’Obiou (2.793 m.) et le Grand-Ferrand (2.761 m.). Neff arrive à Mens le où, en l'absence du pasteur Scipion RaouxNé dans le Gard, il a été auparavant pasteur de Vinsôbres (Drôme) de 1812 à 1823 , il travaille avec son collègue Aimé Blanc. Il pensait y trouver une paroisse dont les habitants, de mœurs plus simples, seraient, au moins par tradition, plus attachés à la foi chrétienne que ceux de Grenoble. Les auditoires étaient considérables (environ douze cents personnes) mais, pour Félix Neff : « Tout ce beau monde est mort. » Son opinion sur son collègue est d’ailleurs semblable : « Blanc à mon avis, quoique très orthodoxe, bon enfant et même très zélé, dort encore de toutes ses forces dans le protestantisme ». Très rapidement il doute fort de pouvoir rester à Mens car les Suisses ont écrit au pasteur et au Consistoire pour les mettre en garde contre son enseignement et ses méthodes. Félix Neff ne se décourage pas et se met à l’œuvre avec zèle, allant jusqu’à apprendre le patois pour se faire comprendre de son auditoire. Bientôt le Réveil éclate dans toutes les paroisses, surtout parmi les jeunes et Félix Neff écrit : « J'ai vu du réveil dans deux communes qui jusqu'ici avaient dormi du plus profond sommeil » . Le pasteur titulaire étant revenu, la plupart des chefs de famille s’adressent au Consistoire pour lui demander de retenir Félix Neff comme pasteur catéchiste, s'offrant de le payer de leurs deniers, ce que ledit Consistoire accepte le . Pendant l’absence du pasteur titulaire, Neff a vécu en parfaite harmonie avec son collègue Blanc, qu’il a su attirer insensiblement dans ses vues, mais le pasteur Raoux qui était de retour, n'aime pas les « mystiques de Genève, les novateurs » et il reproche à Neff les assemblées du soir et celles que, pendant l'été, il tient en pleine campagne le dimanche après-midi. L'affaire se corse, aussi Neff doit-il aller à Paris pour justifier son action devant le Consistoire. Mais pendant son absence le Réveil s’est étendu à un point tel que les croyants organisent eux-mêmes des assemblées chez eux. À son retour, Neff poursuit son œuvre avec le même zèle et le même succès. Il juge cependant alors nécessaire d’être ordonné par une église officielle, ne serait-ce que pour faciliter son insertion dans une église protestante très sensible au formalisme ecclésial.
Cependant, n'ayant fait aucune étude régulière, il doit aller chercher cette ordination auprès des églises indépendantes d'Angleterre qui exigent moins de connaissances et privilégient la ferveur et la profondeur spirituelle. Félix Neff part donc pour Londres où il est consacré le dans la chapelle congrégationaliste de PoultryLa chapelle de Poultry a été détruite en . Elle était située pas très loin de l’actuelle station de métro Saint-Paul’s.. Il ne s’attarde pas dans la capitale britannique et, dès le il est à Paris, envisageant même de rejoindre Mens le plus vite possible. Il y restera cependant jusqu’au parce qu’entre temps il a reçu de très mauvaises nouvelles pour son avenir pastoral dans le Trièves.
Pendant l’absence de Neff le pasteur Raoux n’a cessé d'intriguer contre lui. Opposé aux convictions et aux méthodes de Neff, mais ne pouvant le combattre sur ce terrain, il espère le faire éloigner en montant une cabale politique. Professant lui-même des opinions très royalistes, il présente Neff comme « l'envoyé du parti anglais pour aliéner les Français du gouvernement et des Bourbons ». Neff est même dénoncé à la police générale de Paris et le préfet de l'Isère est saisi de l’affaire. Le pasteur Bonifas, de Grenoble, outré et effrayé, conseille à Neff de ne pas revenir. « Le préfet, lui écrivit-il, est dans de telles préventions qu'il parle de vous faire arrêter si vous venez dans le département de l'Isère et de ne point vous souffrir. Blanc, également, redoute le retour de Neff et lui demande d'y surseoir. Bien plus, on avertit Neff qu'il serait tué s'il retournait à Mens !
Neff ne se laisse cependant pas intimider et le il est de retour à Mens où il reçoit un accueil enthousiaste, les habitants n’hésitant pas à faire des kilomètres pour venir entendre ses sermons. Il fait cependant tout pour empêcher que ce retour ne soit perçu comme un triomphe personnel et il évite de présider des réunions de veillée. Très vite, il comprend qu’il doit renoncer à toute assemblée et que toute réconciliation avec Raoux est impossible. Il fait alors dire au préfet que le Consistoire allait chercher un autre pasteur et qu’il était prêt à se retirer. Neff quitte Mens à la fin d'. Pendant le mois de septembre, il visite les églises de Bourgoin, Vienne, exhorte par lettre les Mensois, et se tient en contact avec eux. Il fait aussi une excursion dans la Haute-Drôme et un court voyage à Lyon. C’est alors qu’on lui propose deux postes, un dans les Hautes-Alpes, un autre près de Montpellier. Neff n’hésite pas très longtemps et dès la fin septembre il choisit les Hautes-Alpes car : « Dans les Alpes, je serais seul pasteur, et par conséquent libre ; dans le Midi, entouré de pasteurs, la plupart amis du monde, je serais sans cesse inquiété ».
Le champ de mission des Hautes-Alpes thumb|right|500px|Le champ de mission de Félix Neff. Neff part de Grenoble le , remonte la vallée de la Romanche et s'arrête au Chazelet, près de La Grave, premier hameau de sa future paroisse où il y a cinq ou six familles protestantes. Le peu de protestants de ce village sont tous nés catholiques ; ils ont été convertis au protestantisme vingt ans plus tôt par un homme de leur village, qui avait été instruit lui-même par le père du pasteur Blanc de Mens, qui habitait alors Briançon. Depuis, ils n’ont que très rarement reçu la visite de pasteurs mais Félix Neff constate qu’« ils connaissent la Bible mieux que moi-même ». Il descend ensuite à Briançon où le sous-préfet lui refuse l'autorisation de remplir les fonctions de pasteur, parce qu'il est étranger et qu'il n'a pas reçu de vocation du Consistoire des Hautes-Alpes à Orpierre.
Après Briançon, Félix Neff se presse d’aller visiter les autres villages de son immense paroisse dans les vallées de Freissinières, du Champsaur et du Queyras ; il ne les quittera que pour de rapides missions à Mens ou dans les Vallées vaudoises italiennes.
Un pasteur illégal mais toléré Félix Neff a en fait vécu et travaillé en France dans la situation d’illégalité la plus totale. En effet, les articles organiques de la loi du 18 germinal an X () faisaient obligation aux pasteurs d’être français et d’avoir reçu une vocation du consistoire locale, en l’occurrence de celui d’Orpierre ; ils devaient par ailleurs prêter serment au gouvernement. Ce dispositif allait être renforcé par une circulaire du ministère de l’Intérieur adressée le à tous les présidents de consistoires qui spécifiait que seuls les pasteurs titulaires du diplôme de bachelier en théologie délivré par les Facultés seraient autorisés.