vignette|Victor Hugo en 1867, par Bertall. Victor Hugo s'est peu exprimé sur la question de la colonisation de l'Algérie, qui a constitué pourtant la principale aventure coloniale de la France de son époque. Ce silence relatif ne doit pourtant pas être trop rapidement assimilé à un acquiescement de sa part. En effet, si Hugo a été sensible aux discours légitimant la colonisation au nom de la civilisation, une analyse attentive de ses écrits montre qu'à propos de la « question algérienne » ses positions furent ambiguës.

Le contexte : la colonisation de l'Algérie

La conquête C'est un coup d'éventailCf. Pour tout ce chapitre, . donné par le Dey d'Alger au visage du consul de France qui fournit en 1827 le prétexte à Charles X pour rompre ses relations diplomatiques avec le Royaume d'El Djazaïr à laquelle la France devait une forte somme d'argent depuis l'époque du Directoire. C'est l'occasion pour le premier ministre du souverain, Polignac, en difficultés auprès de la Chambre des représentants, de détourner l'attention du public vers une entreprise présentée comme prestigieuse et nécessaire : le châtiment du camouflet reçu par la France et la conquête de l'Algérie. Le général de Bourmont, conduit les opérations qui aboutissent à la prise rapide de la ville d'Alger en .

La victoire n'est pas accueillie avec un grand enthousiasme par les Français, et elle ne permet pas de redonner confiance dans le régime de Charles X, renversé au même mois de juillet 1830. Après quelques tergiversations, Louis-Philippe décide de maintenir la présence française en Algérie, où son administration doit bientôt faire face à toute une série de révoltes des tribus arabes et berbères, bientôt fédérées par l'émir Abd el-Kader.

Celui-ci finit par être vaincu par le général Bugeaud, qui mène, à la suite du général Lamoricière, une campagne de razzias systématique« Il ne s'agit pas là d'excès ponctuels, explique F. Laurent, mais d'une stratégie visant à ruiner l'économie indigène afin de saper les fondements mêmes de la puissance d'Abd el-Kader, et de ses successeurs éventuels. » ()., ponctuée par des destructions de récoltes, des villages pillés et brûlés, des massacres de population (notamment les « enfumades » des villageois réfugiés dans des grottes), etc. Pour autant, durant toute la période du Second Empire, la région sera l'objet de soulèvements sporadiques contre l'envahisseur, notamment en Kabylie. Ce n'est qu'en 1871 que l'Algérie est finalement « pacifiée », après une dernière campagne de régression visant « à obtenir un effet de terreur destiné à dompter définitivement les indigènes, mais aussi à procurer terres et argent à la colonisationCharles-Robert Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, cité par .. »

Le statut de l'Algérie après la « pacification » 300px|vignette|Carte de l'Algérie française, A. Vuillemain, 1877 Les populations arabo-berbères paient un lourd tribut lors de cette conquête : plusieurs centaines de milliers de morts du fait des combats, des raids de représailles, et surtout des famines, notamment celles planifiées par les autorités militaires. Le reste de la population est considérablement appauvri et les structures sociales sont en ruineAlexis de Tocqueville, pourtant fervent partisan de la colonisation, dresse un bilan accablant de sa visite de l'Algérie dans son rapport aux députés de 1847 (cf. ).. Le pays est sous administration militaire, et ce sont les lois militaires (qu'on appelle alors le « régime du sabre ») qui sont en vigueur.

Plusieurs types de colonisations sont tentés durant cette période : la colonisation par des militaires (les soldats laboureurs), préconisée par Bugeaud, est un échec, de même que la tentative de résoudre la « question sociale » en envoyant des prolétaires en Algérie pour les transformer en petits propriétaires. La tentative de Napoléon III d'instaurer un « royaume arabe », dans lequel les Arabes et les Européens auraient joui de droits identiques n'a pas plus de succès : combattu vigoureusement par les colons, le projet est enterré dans les années 1860. La formule finalement retenue par la République restaurée après 1871 est celle du gouvernement civil, de la colonisation massive et de l'« assimilation » de l'Algérie à la France. Seuls les colons (environ ), ainsi que les juifs indigènes (Décret Crémieux), ont les mêmes droits que les citoyens de la métropole. Les populations arabo-berbères et kouloughlies musulmanes sont quant à elles « à peu près totalement dépourvu[e]s de pouvoir économique, politique et social.. »

Un malentendu subsistera néanmoins toujours entre l'autorité coloniale et l'opinion métropolitaine : là où les colons entendent par « assimilation » le rattachement étroit des populations européennes émigrées en Algérie, et elles seules, à la France, « les Métropolitains crurent au contraire que l'assimilation visait avant tout les Arabo-Berbères dans la voie de notre civilisation. L'application de nos lois amènerait en Algérie la fusion des deux races. C'est pourquoi, conformément au vieil idéal universaliste français, la Métropole se montra en général favorable aux revendications faites au nom de l'assimilationCh-R. Ageron, Histoire de l'Algérie contemporaine, cité par .. »

Les justifications idéologiques de la conquête Le prestige de la France L'idéologie colonisatrice, dans les années 1830-1840, n'est pas aussi intimement liée au nationalisme qu'elle le sera dans la dernière partie du siècleEntre 1875 et 1914, période que l'historien britannique Eric J. Hobsbawn baptisera « L'ère des empires » (cf. l'ouvrage du même nom publié en 1987).. Les plus sceptiques face à la conquête de l'Algérie, dans les premiers temps de l'expédition française, sont d'ailleurs plutôt des nationalistes inquiets et dubitatifs face à une aventure orientale qui envoie loin de la métropole une armée qui serait mieux employée à défendre les frontières de la France. Ce point de vue est notamment à une certaine époque celui du général Bugeaud (ibid.).. Ce n'est qu'à partir du début des années 1840, et notamment après l'humiliation du Traité de Londres de juillet 1840Au cours duquel l'Angleterre, la Prusse, la Russie et l'Autriche signent - sans la France - une convention qui a pour conséquence de faire perdre à la France son influence sur l'Égypte. ., que l'on enregistre une inflexion nette du discours sur la conquête de l'Algérie : celle-ci est alors utilisée comme prétexte à démontrer le prestige militaire et international de la France, où est notamment cité un texte de Tocqueville expliquant que « Si jamais la France abandonne l'Algérie, il est évident qu'elle ne peut le faire qu'au moment où on la verra entreprendre de grandes choses en Europe. » (A. de Tocqueville, Travail sur l'Algérie, 1841)..

Victor Hugo, s'il a perçu cet infléchissement, ne semble pas avoir vraiment été sensible à ces « discours qui faisaient de la conquête algérienne un élément essentiel du prestige national de la France et de son rayonnement en Europe, après avoir évoqué et analysé les quelques textes de Victor Hugo où ce dernier fait allusion à cet infléchissement.. »

« Éclairer les nations encore obscures » Un autre discours sur la colonisation, celui-là largement majoritaire, est à l'époque susceptible de rencontrer plus de sympathie de la part de Victor Hugo : il s'agit du discours sur les Lumières de la civilisation, qu'il s'agit d'exporter jusque dans les contrées barbares, que ce soit en Asie (les Anglais ayant montré la voie avec l'Inde), ou dans les pays soumis à ce que l'on a coutume depuis Montesquieu d'appeler le « despotisme oriental », en l'occurrence celui de l'Empire Ottoman. Ce discours est porté notamment par les Saint-Simoniens, mais aussi par des libéraux comme le philosophe Théodore Jouffroy. ou Alexis de Tocqueville, qui écrit en 1837 dans une « Lettre sur l'Algérie » :

[…] il faut bien s'imaginer qu'un peuple puissant et civilisé comme le nôtre exerce par le seul fait de la supériorité de ses lumières une influence presque invincible sur de petites peuplades à peu près barbares ; et que, pour forcer celles-ci à s'incorporer à lui, il lui suffit de pouvoir établir des rapports durables avec ellesCité par .. Cette doctrine est en règle générale intimement liée, du moins dans les années 1830, à la volonté d'unifier l'Europe par la révélation de l'unité de la civilisation qu'elle représente, et de mettre ainsi un terme à ses incessantes guerres intestines. Saint-Simon et son disciple Augustin Thierry écrivent ainsi que « le plus sûr moyen de maintenir la paix de la confédération [européenne] sera de […] l'occuper sans relâche par de grands travaux extérieursSaint-Simon et Augustin Thierry, De la Réorganisation de la société européenne, ou de la nécessité et des moyens de rassembler les peuples de l'Europe en un seul corps politique en conservant à chacun son indépendance (1814), cité par .. » C'est à cette vision de la colonisation, qui doit contribuer à unifier le continent européen dans un grand projet d'étendre la « civilisation » aux confins du monde, et notamment en Afrique, que semble souscrire Victor Hugo lorsqu'il rencontre en un général Bugeaud qui lui fait part de son hostilité face à une entreprise qui bloque les troupes françaises loin de ses frontières européennes : « C'est la civilisation qui marche sur la barbarie, aurait-il déclaré. C'est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les grecs du monde, c'est à nous d'illuminer le mondeCe texte, recueilli dans les Choses vues, n'est pas de Victor Hugo lui-même, mais de sa femme Adèle, et a été rédigé une trentaine d'années après cette rencontre supposée (cf. ). F. Laurent note toutefois que « rien ne permet de douter que Hugo ait tenu un propos de ce genre » (ibid.).. »

C'est encore cette vision de la colonisation que défend sans détour Victor Hugo lorsque le , sensiblement diminué par la congestion cérébrale qui a failli l'emporter l'année précédenteAinsi que le rappelle incidemment Franck Laurent ()., il prononce un discours au banquet pour la commémoration de l'abolition de l'esclavage, en présence de Victor Schœlcher. Après avoir rappelé aux « quatre nations d'où sort l'histoire moderne » (La Grèce, l'Italie, l'Espagne et la France) qu'elles doivent s'unir pour « alle[r] au sud » (en Afrique), rappelle ce qui lui semble être la mission de l'Europe : « Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation », en s'en emparant, « non pour le canon, mais pour la charrue ; non pour le sabre, mais pour le commerce ; non pour la bataille, mais pour l'industrie ; non pour la conquête, mais pour la fraternitéVoir le texte complet de cette déclaration sur wikisource : Victor Hugo, Actes et paroles. depuis l'exil. 1879. (II. Discours sur l'Afrique).. »

Cela dit, un des grands promoteurs de la colonisation était Jules Ferry dont les discours justifiaient l'expansion française en Afrique par les différences entre les races (ce discours fut interrompu en séance plusieurs fois par ses opposants) :

« Messieurs, il y a un second point, un second ordre d’idées que je dois également aborder (...) : c’est le côté humanitaire et civilisateur de la question. (...) Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. (...) Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. (...) Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l'histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l'esclavage dans l'Amérique centrale, ils n'accomplissaient pas leur devoir d'hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s'acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation.»