Tremarctos ornatus, l’Ours orné, mais plus communément désigné sous le nom d’Ours à lunettes, et moins communément sous ceux d’Ours de la cordillère, Ours des Andes ou bien sous le nom local de Jucmari, est une espèce de mammifères carnivores de la famille des Ursidés. Il s’agit du seul représentant actuel du genre Tremarctos, ainsi que de sa sous-famille des Tremarctinae, et du seul de sa famille qui est indigène d'Amérique du Sud.
C'est un ursidé de taille moyenne au pelage généralement noir à brun foncé, caractérisé par des marques faciales beiges ou blanchâtres très variables qui entourent souvent les yeux et le museau sous la forme de « lunettes ». L'espèce présente un fort dimorphisme sexuel, les mâles pesant en moyenne le double des femelles. Son anatomie est marquée par un crâne court et haut, une denture adaptée au broyage de végétaux coriaces, ainsi que des membres antérieurs allongés dotés d'un « faux-pouce » sésamoïde et de griffes non rétractiles facilitant la locomotion arboricole.
Endémique de la cordillère des Andes et de ses piémonts, son aire de répartition s'étend du Venezuela à la Bolivie en passant par la Colombie, l'Équateur et le Pérou. Il fréquente une grande variété d'habitats, depuis les zones côtières semi-arides jusqu'aux steppes de haute altitude (páramo et puna) à plus de , avec une préférence pour les forêts de nuages humides de montagne. Non hibernant, solitaire et principalement diurne, il grimpe avec agilité et construit souvent des plateformes de branches dans les arbres pour s'abriter et s'alimenter.
Après le panda géant, il est l'ursidé actuel au régime le plus herbivore, la viande ne représentant que 5 à 7 % de son alimentation. Il consomme principalement des cœurs de broméliacées, des fruits, des feuilles et noix de palmiers et des bambous, tout en complétant son bol alimentaire avec de petits invertébrés, des rongeurs, des charognes ou occasionnellement des vertébrés plus grands. Ce comportement lui confère un rôle écologique d'espèce clé de voûte en tant que disperseur majeur de graines. L'espèce est polyœstrienne et présente une implantation différée, donnant naissance dans une tanière à un ou deux oursons qui restent avec la femelle pendant près de deux ans.
L'ours à lunettes est classé comme « vulnérable » (VU) sur la Liste rouge de l'UICN et figure en annexe I de la CITES. Ses populations sauvages, estimées entre 13 000 et 18 000 individus, sont menacées par la déforestation, l'expansion agricole et minière qui fragmente son habitat, ainsi que par le braconnage et les conflits avec les éleveurs. Des programmes de conservation régionaux œuvrent à la protection des massifs résiduels et à la mise en place de corridors biologiques pour assurer le déplacement fluide de ses populations dans son habitat naturel. Dénominations Nom scientifique valide : Tremarctos ornatus (Cuvier, 1825) selon ; Synonymes :
Nom normalisé anglais : Spectacled bear ; Nom vulgaire typique en français : Ours à lunettes ; Autres noms vulgaires : Ours orné, Ours du Chili (erroné), Ours de la Cordillère du Chili (erroné), Ours de la cordillère, Ours des Cordillère, Ours des Andes, Ours andin, Ours à lunettes des Andes ; Noms vernaculaires : Ours, Jucmari.
Étymologie Tremarctos ornatus est communément appelé « ours à lunettes », en raison des marques claires sur son poitrail, son cou et sa face qui peuvent évoquer des lunettes chez certains individus ; il est également nommé « ours de la cordillère » ou « ours des Andes » en raison de sa répartition le long de la cordillère des Andes.
Sur le plan taxinomique, le nom scientifique se décompose ainsi : Le nom de genre Tremarctos est composé du grec ancien (trēma), « trou » ou « orifice », et de (arktos), « ours », en référence à une perforation caractéristique (le foramen entépicondylaire) présente sur la palette distale de son humérus. L'épithète spécifique « orné » () est un participe passé latin signifiant « orné », « décoré », « paré » ou « magnifique » (dérivé du verbe ornare, « orner »), faisant référence aux motifs faciaux distinctifs qui lui valent son nom vernaculaire..
Localement, l'espèce est désignée sous les noms indigènes de jukumari (aymara et quechua), ou (quechua), signifiant littéralement « ours troué » ; les marques faciales beiges couvrent la face mais contournent généralement le pourtour immédiat des yeux, donnant l'illusion visuelle que l'ours a des trous à la place des yeux.
Taxonomie vignette|gauche|Illustration de l’« Ours de la cordillère du Chili » (Ursus ornatus) dans le cinquième tome de Histoire naturelle des mammifères avec des figures originales, coloriées, dessinées d'après des animaux vivans, 1824.
La description scientifique de l’espèce intervient dans un contexte où la communauté naturaliste débattait encore de la présence réelle d’ours sur le continent sud-américain. Le zoologiste français Frédéric Cuvier officialise cette découverte en juin 1825 en lui attribuant uniquement l'épithète spécifique Ornatus, sans préciser de nom générique latin, tout en soulignant qu'elle possède des caractères morphologiques fixes, distincts de ceux des ours connus en Europe ou en Asie. L'espèce est initialement décrite sous le nom vernaculaire d’« Ours de la cordillère du Chili » à partir d'un jeune mâle rapporté du même paysLa localité-type déclarée par Cuvier (« Cordillères du Chili ») est erronée, l'espèce ne vivant pas au Chili. Cuvier note des traits distinctifs singuliers, notamment un pelage brun « fauve sale », contrastant avec des marques claires caractéristiques sur les joues, la gorge, le poitrail et autour des yeux, ainsi qu'un crâne court marqué par une dépression frontale. Il propose le nom spécifique ornatus en référence à ces motifs ornant la tête.
En 1827, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire rectifie l'omission du genre et reclasse l'animal dans le genre Ursus (Ursus ornatus), qui regroupe la plupart des ours actuels comme l'ours brun, l'ours polaire ou l'ours noir. En 1855, dans son Histoire naturelle des Mammifères, Paul Gervais place l'ours orné dans les Tremarctos, mais au rang de sous-genre dUrsus, avant que le genre indépendant Tremarctos ne finisse par s'imposer.L'ours à lunettes n'appartient pas à la sous-famille principale des Ursidés (Ursinae) qui regroupe les genres des Ours proprement dits (Ursus), le Mélours (Melursus) et l’Hélarcte (Helarctos), mais constitue l'unique représentant actuel de la sous-famille des Termarctinés (Tremarctinae) et le membre le plus récent de la famille des Ursidés. Cette lignée comptait autrefois de grands prédateurs disparus, comme l'ours à face courte (Arctodus simus), qui peuplait l'Amérique du Nord jusqu'à son extinction il y a environ 20 000 ans et atteignait près de 800 kg, ou encore l’Ours à lunettes de Floride (Tremarctos floridanus), une espèce fossile du Pléistocène d'Amérique du Nord environ 50 % plus grande que l'ours à lunettes moderne. D'autres genres fossiles de la sous-famille, tels qu'''Arctotherium et Pararctotherium, ont également colonisé l'Amérique du Sud jusqu'au sud du Chili au début du Pléistocène.
Phylogénie
Spécimen type et sous-espèces En 1959, le mammalogiste et paléontologue Ángel Cabrera a restreint la localité type aux « montagnes situées à l'est de Trujillo, dans le département de La Libertad, au Pérou ».. L'holotype est un jeune individu qui pourrait être le spécimen MNHN-ZM-MO-2001-356, une dépouille naturalisée d'un jeune mâle est conservé dans les collections du Muséum national d'histoire naturelle à Paris.
Aucune sous-espèce n'est actuellement reconnue chez l'ours à lunettes, en dépit d'une variabilité individuelle et géographique notable dans les motifs du pelage. Les études génétiques révèlent un flux génique historiquement très restreint entre les différentes populations isolées, une structure génétique fragmentée qui préexistait déjà aux perturbations environnementales majeures induites par les activités humaines en Amérique du Sud.
Diagnose de l’espèce L'ours à lunettes se distingue morphologiquement des représentants de la sous-famille des Ursinés. Bien qu'il soit couramment qualifié d’ « ours à face courte », cette apparence résulte de la hauteur et de la compacité de son crâne plutôt que d'un raccourcissement réel du museau. Ses condyles mandibulaires sont alignés sur le plan occlusal des dents, conférant une grande amplitude d'ouverture buccale. Sa denture présente des molaires proportionnellement plus courtes et un nombre fréquemment supérieur de prémolaires par rapport aux autres genres d’Ursidés. Son squelette appendiculaire se compose d'os plus graciles avec des membres antérieurs plus longs que les membres postérieurs, résultant d’une adaptation à des habitudes arboricoles marquées, et sa tête présente une posture habituelle inclinée à 29°.
Évolution vignette|gauche|Squelette d'ours à lunettes découvert dans le gouffre de Chaquil au Pérou. La sous-famille des Tremarctinae trouve son origine dans le centre-ouest de l'Amérique du Nord. C'est là qu'au Miocène moyen, il y a environ 13 millions d'années, la lignée du genre Plionarctos diverge du genre basal Ursavus. Contrairement aux autres lignées d'ursidés qui ont également colonisé l'Eurasie et l'Afrique, les Tremarctinae sont restés strictement inféodés au continent américain, s'étendant de l'Alaska jusqu'à la Patagonie. Le clade basal de cette sous-famille comprend le genre éteint Plionarctos et le genre Tremarctos, ce dernier étant représenté dès le début du Pliocène par l'espèce nord-américaine Tremarctos floridanus.
L'ours à lunettes moderne s'est individualisé tardivement, à la fin du Pléistocène ou au début de l'Holocène, ce qui en fait le plus jeune représentant actuel de la famille des Ursidés et le seul survivant de la radiation des Tremarctinés après l'extinction des formes géantes comme Arctodus ou Arctotherium.
L'ours à lunettes n'apparaît dans le registre fossile sud-américain qu'à l'Holocène. Cela suggère que l'espèce actuelle descend d'un événement de dispersion indépendant et plus tardif depuis l'Amérique du Nord, distinct de celui des Arctotherium, possiblement après l'extinction de Arctotherium wingei à la fin du Pléistocène, il y a 12 800 ans. Comme T. floridanus a vécu en Amérique du Nord d'il y a 2,7 millions d'années jusqu'à au moins 23 000 ans avant le présent, il est possible qu'il ait évolué par cladogenèse en T. ornatus en Amérique du Sud, soit au Pléistocène supérieur, soit à l'Holocène.
Cependant, les données paléontologiques suggèrent que A. wingei a pu bloquer l'expansion de T. floridanus vers l'Amérique centrale et du Sud jusqu'à sa disparition, moment à partir duquel le genre Tremarctos apparaît dans les registres fossiles sud-américains. L'analyse génomique de l'ours à lunettes révèle en outre des traces d'hybridation ancienne avec Arctotherium, survenue lors de contacts en Amérique centrale au cours du Pléistocène ou lors de son entrée en Amérique du Sud.
Si l'ours à lunettes côtoyait les derniers Arctotherium à la fin du Pléistocène, la compétition écologique était atténuée par une nette ségrégation entre les différentes altitudes des milieux : l'ours à lunettes privilégiait les forêts de montagnes entre 1 800 et 3 100 m d'altitude, tandis quArctotherium occupait principalement les plaines et vallées les plus basses, les fossiles de A. tarijense et A. wingei n'excédant pas 1 860 m à Tarija.
L'histoire démographique de T. ornatus sur le dernier million d'années montre une baisse continue de sa population, ponctuée d'un pic d'effectif reproducteur il y a 450 000 ans à la fin d'une glaciation, passant de 30 000 à 25 000, puis remontant à 40 000 individus. Un déclin prononcé a suivi sous l'effet des fluctuations climatiques interglaciaires réduisant la surface forestière, pour atteindre seulement environ 2 000 individus pouvant se reproduire à l'Holocène.