vignette|300x300px|La Remise des clefs à saint Pierre, fresque du Pérugin, chapelle Sixtine, 1481. La primauté pontificale est une doctrine « de foi » dans l'Église catholique. Cette notion théologique consiste à reconnaître le pape comme successeur de l'apôtre Pierre, aussi bien sur le siège épiscopal de Rome que comme chef du collège épiscopal.

Cette revendication de primauté, qui est pour l'Église catholique aussi bien d'honneur que de juridiction, est débattue depuis le christianisme primitif au sein même de l'Église latine au point d'y avoir généré des schismes à plusieurs reprises. Contestée par les Églises orthodoxes puis par celles issues de la Réforme, elle a en outre régulièrement constitué une pierre d'achoppement avec le pouvoir politique.

Doctrine vignette|Couverture du Code de droit canonique de 1983.|250x250px La doctrine de l'Église catholique romaine sur la primauté pontificale est définie dans le code de droit canonique de 1983 qui reprend et complète en son canon 331. des positions déjà affirmées dans les constitutions dogmatiques Pastor Æternus (1870) et Lumen Gentium (1964). Après avoir rappelé que le pape porte « la charge que le Seigneur a donnée d'une manière singulière à Pierre, premier des Apôtres, et qui doit être transmise à ses successeurs » puis qu'il « est le chef du Collège des Évêques, Vicaire du Christ et Pasteur de l'Église tout entière sur cette terre » — ce qui établit la supériorité de l'évêque de Rome sur le concile œcuménique et sur le collège épiscopal. —, le canon 331 définit la nature de la primauté pontificale.

Dans cette dernière définition en date, la primauté pontificale consiste ainsi en « un pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel que [le pape] peut exercer librement » : ordinaire, car il l'exerce habituellement et pas seulement dans des circonstances exceptionnelles ; suprême, car il n'y a pas d'instance au-dessus de l'évêque de Rome à laquelle avoir recoursLe canon 333, 3 précise : « Contre une sentence ou un décret du Pontife Romain, il n'y a ni appel ni recours ». ; plénier, car il touche à tous les aspects de la vie de l'Église ; immédiat, car il le détient directement de Dieu lui-même ; universel car il s'exerce sur l'ensemble de l'Église et de ses membres ainsi que sur toutes les Églises particulières et leurs regroupements ; enfin il est libre dans la mesure où il est indépendant de toute autorité humaine, séculière ou religieuse.

Cette doctrine est le fruit d'un processus long de plusieurs siècles dans la mesure où « avant que la primauté de l'Église de Rome ne puisse être conçue comme un pouvoir de juridictionLe pouvoir de juridiction est « la capacité d'agir et de contraindre dans un cadre normé par le droit » dans les domaines judiciaire et disciplinaire ; cf.. de son évêque sur l'Église universelle, bien des étapes ont été franchies. Les institutions se développent en fonction de besoins nouveaux, qui apparaissent dans des environnements changeants ».

Fondements scripturaires Dans le Nouveau Testament, la figure de Pierre est développée dans les quatre évangiles, dans les Actes des Apôtres et dans les Épîtres paulinienne, où il apparaît comme l'apôtre par excellence, à la fois comme disciple, témoin et missionnaire. La prééminence fondamentale de Pierre réside essentiellement dans le fait qu'il est, selon la tradition évangélique, le premier témoin d'une apparition de Jésus après sa résurrection. L'autorité de Pierre dans les premières communautés chrétiennes s'appuie sur le double choix opéré par Jésus envers lui, à la fois témoin privilégié de son ministère puis témoin privilégié des premières apparitions du ressuscité.

Figures de Pierre

vignette|Icône représentant l'apôtre Pierre, peinture à l'encaustique, , monastère Sainte-Catherine du Sinaï. Dans les récits des Évangiles synoptiques, c'est Pierre qui apparaît dans le plus grand nombre d'épisodes, tenant une place centrale au sein du groupe des disciples de Jésus, parmi lesquels il est invariablement cité en premier, qu'il s'agisse des Douze ou des quelques disciples plus proches.

Les évangiles lui confèrent une certaine autorité quand il devient le porte-parole et manifeste sa foiPar ex. : « Et vous, leur demanda-t-Il, qui dites-vous que je suis ? Pierre lui répondit : Tu es le Christ » ; au nom des quelques disciples — réduits aux Douze — qui ont continué à suivre Jésus lors de la « crise galiléenne »L'expression « crise galiléenne » est utilisée par l'exégèse pour désigner un épisode néotestamentaire de rupture dans le ministère de Jésus de Nazareth, à l'issue duquel ce dernier quitte la Galilée, où il a jusque-là prêché, pour rejoindre la Césarée de Philippe, puis la frontière syro-phénicienne (voir notamment , , et ). Abandonné par les foules et incompris de ses propres disciples, Jésus se demande alors s’il doit poursuivre sa mission et comment. Dans la relation de l'épisode que fait l'auteur de l'évangile selon Marc, Jésus — qui n’accepte pas qu’on l’appelle « messie » mais bien « Fils de l’homme » — adresse un dur reproche à Pierre qui ne l’a pas compris et a déformé tant sa personne que sa mission : « Arrière, Satan, car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » (). Ce passage tranche avec le parallèle qu'on trouve dans l'évangile selon Matthieu () où, au contraire, Jésus bénit Pierre pour sa foi et le nomme « pierre de l’Église » ; cf. .. L'évangile selon Jean est assez proche sur ce point des synoptiques, se singularisant toutefois par une forme de mise en concurrence de Pierre avec le « disciple bien-aimé » dans laquelle la figure de Pierre se trouve diminuée, perdant sa place de premier disciple au profit du personnage mis en avant par l'auteur johannique.

Les Actes des Apôtres présentent essentiellement Pierre comme une figure qui fait le trait d'union et garantit la continuité entre le ministère terrestre de Jésus de Nazareth et les premières communautés de ses disciples, dans un rôle à la fois de missionnaire, de porte-parole des apôtres et d'interprète essentiel de leur croyance en Jésus comme Christ. Il semble également avoir dirigé la communauté des disciples de Jésus à Capharnaüm et, de manière plus douteuse, à Jérusalem, dans la mesure où c'est Jacques qui semble avoir tenu le rôle. Il existe par ailleurs une version occidentale tardive des Actes qui se différencie des versions plus anciennes notamment en renforçant encore la prééminence de Pierre..

Dans la littérature paulinienne, Pierre apparaît dans la première épître aux Corinthiens et dans l'épître aux Galates dans un contexte essentiellement conflictuel. L'usage que le rédacteur fait de son nom, l'appelant exclusivement « Cephas » ou « Petros » — jamais « Simon » — semble néanmoins témoigner de l'estime dans laquelle il est tenu. De manière à asseoir sa propre légitimité d'apôtre, Paul présente Pierre comme le gardien prioritaire du « kérygme », cité par ..

Matthieu 16 Pour fonder la doctrine selon laquelle les successeurs de Pierre héritent de sa primauté, la tradition romaine s'appuie essentiellement et constamment sur passage 16,18 de l'Évangile selon Matthieu. — dans lequel l'apôtre tient une grande place— dans lequel Jésus de Nazareth dit à Simon-Pierre : « Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée [ou mon Église] » ; ..

Le passage vignette|Mosaïque de la Traditio clavium, absidiole de l'église Santa Costanza, Rome, . Replacé dans son contexte du , le passage signifie sans autre forme de précision que Pierre sera l'assise sur laquelle se fondera la nouvelle communauté, l'exégèse initiale de ce passage étant plutôt portée vers la christologie et la spiritualité qu'il ne le sera par la suite. Matthieu 16 n'évoque pas de successeurs de Pierre.. Tout lien entre le rôle personnel de ce dernier et la papauté est matière d'ecclésiologie ultérieure ou d'apologétique — et non d'exégèse critique— qui permet de forger le concept politique de « primauté ».

Le passage n'est d'ailleurs pas sans poser de problèmes, au point que la recherche est divisée sur son authenticitéPour les débats sur l'authenticité du passage de Mt 16:17 et suiv., voir notamment ., en particulier les versets 17 à 19 : on attribue parfois leur rédaction à une communauté d'Antioche voire de Jérusalem ou encore on y décèle une possible interpolation, les auteurs chrétiens ayant régulièrement pratiqué des harmonisations et des corrections intentionnelles.

En outre, certains aspects philologiques sont également questionnés, particulièrement sur la traduction du terme araméen kephas qui, rendue en grec par un jeu de mots combinant le masculin Petros (Pierre) et le féminin petra (la pierre)« Le passage de l'évangile de Matthieu 16, 18 sur la place de Pierre est bâti sur une traduction défaillante. Le texte grec dit : « kagô de soi legô hoti su eis Petros kai epi tautè tè petra oikodomèsô… », et distingue donc bien un masculin (petros) et un féminin (petra). On devrait traduire : «…tu es Pierre, et sur LA pierre je bâtirai… ». La Vulgate fait la distinction : « et ego dico tibi quia tu es Petrus et super hanc petram aedificabo… » ; ; voir également ., n'offre pas le même potentiel de traductibilité d'une langue à l'autre., laissant ouverte une question qui divise les exégètes depuis des sièclesvoir notamment ..

Quoi qu'il en soit, c'est l'exégèse occidentale — à travers notamment Hilaire de Poitiers, Jérôme de Stridon et les papes Damase puis Léon — qui va s'intéresser au passage dans une lecture plus institutionnelle pour progressivement élaborer l'idée selon laquelle Pierre continue à vivre à travers la personne de son successeur à l'épiscopat romain qui est ainsi dépositaire de sa primauté.

Interprétations Depuis Damase (366-384), l'exégèse latine considère en effet que dans le passage de Matthieu 16, le Christ aurait désigné « explicitement » Pierre comme le chef de son Église. Les églises orthodoxe et protestantes contestent l'interprétation romaine car ils considèrent que cette déclaration de Jésus suit l'affirmation de Pierre (« Tu es le Christ, Fils de Dieu ») ; selon elles, ce n'est ainsi par sur un homme mais c'est suivant cette profession de foi personnelle de l'apôtre ou sur Jésus lui-même considéré comme la « pierre angulaire » que Jésus « bâtit [s]on Église »..

Cette exégèse orientale s'appuie sur les écrits de Pères grecs, mais aussi des Pères latins, tels qu'Augustin d'Hippone, Optat de Milève, Hilaire de Poitiers ou encore Ambroise qui, évêque de Milan, reconnait à Pierre une « primauté de confession et non d'honneur » et n'accepte pas la revendication de primauté juridictionnelle de son collègue romain..

En tout état de cause, la tradition développée dans la partie occidentale de l'Empire sera la source de conflits avec l'Orient chrétien puis, plus tard, en Occident même au point de générer plusieurs schismes.

Évolution du concept de la primauté pontificale

Paléochristianisme vignette|Marbre gravé représentant Pierre et Paul sur le sarcophage d'un l'enfant nommé Asellus, c. 314, Musée de la Civilisation romaine. Dès le , la figure de Pierre passe généralement pour une sorte de « Chef de l'Église » au sein des différentes communautés disséminées dans l'Empire et l'apôtre est par exemple déjà une figure centrale pour les communautés de Syrie et d'Égypte.