Elizaveta Tomanovskaïa (), dite Élisabeth Dmitrieff, est une révolutionnaire et militante féministe russe, née le de l'année 1850 — ou de l'année 1851 — à Volok, village de l'ouïezd de Toropets (gouvernement de Pskov, Empire russe), et morte entre et , selon des sources divergentes.

Elle est issue d'une famille aristocratique russe, ce qui lui donne accès à une éducation privilégiée, mais son statut de fille, et d'enfant née hors mariage, ainsi que la nationalité allemande de sa mère la marginalisent au sein de cette aristocratie, provoquant son intérêt pour la philosophie du marxisme et les idées radicales de Nikolaï Tchernychevski. Elle se marie pour échapper à sa famille et aller étudier à Genève, où elle codirige La Cause du peuple et participe à la fondation de la section russe de l'Association internationale des travailleurs.

Envoyée par Karl Marx à Paris pour suivre les évènements après la proclamation de la Commune de Paris le , elle devient l'une des femmes les plus actives de l'insurrection. Elle fonde l'Union des femmes, la première association à promouvoir les droits des femmes, et spécifiquement leur droit à des conditions de travail décentes en France. Elle participe à la défense de Paris pendant la semaine sanglante puis s'enfuit à Genève, retourne enfin en Russie. Elle se marie en 1877 avec le chef d'une bande de malfrats, Ivan Davidovski, afin de pouvoir le suivre dans son exil en Sibérie lorsqu'il est condamné pour escroqueries et meurtre. Obligée de cacher son identité car recherchée par les polices française, suisse et russe, elle ne peut révéler son passé de communarde et passe les dernières années de sa vie dans l'oubli. La date de sa mort est incertaine.

Une place porte son nom à Paris et un musée lui est consacré dans son village natal de Volok. Si Élisabeth Dmitrieff est un temps tombée dans l'oubli et a été éclipsée par Louise Michel, sa participation à la Commune de Paris et l'histoire de sa vie ont ensuite inspiré nombre de biographes.

Biographie Enfance dans l'aristocratie russe vignette|alt=Portrait photographique de Modeste Moussorgski, musicien et professeur de musique russe, réalisé en 1865.|Modeste Moussorgski en 1865, un des professeurs de Dmitrieff.

Elizaveta Loukinitchna Koucheleva () naît le . Notice issue de Women in World History. ou le . à Volok, village de l'ouïezd de Toropets, dans le gouvernement de Pskov de l'Empire russe. Son père est Louka Ivanovitch Kouchelev, né le , un pomechtchik. ancien officier de l'armée russe, et sa mère est Carolina Dorothea (dite Natalia Iegorovna) Troskiévitch, une infirmière luthérienne allemande..

La famille Kouchelev Les ancêtres de la famille reçoivent des terres et des titres du prince de Novgorod Alexandre Nevski pour leurs faits d'armes. Originaires de Novgorod, ils s'établissent à Volok, carrefour fluvial sur la voie commerciale menant du nord de la grande Russie à la Turquie. Le grand-père de Dmitrieff est sénateur sous le règne de et conseiller spécial d'. Louka Kouchelev, son père, a deux frères : l'un meurt en combattant en Géorgie, l'autre administre très mal le domaine familial, le conduisant presque à la faillite. Kouchelev reçoit l'éducation d'un jeune aristocrate et intègre le corps des cadets au sein duquel il participe aux guerres napoléoniennes. Sa première femme, Anna Dmitrievna, née Bakhmetieva, est la fille d'un seigneur et d'une serve, héritière riche anoblie par l'empereur. Son mari la bat et la trompe et les disputes du couple sont fréquentes. En 1832, Kouchelev enlève ses trois filles mais malgré ses tentatives, elles demeurent auprès de leur mère.

La cruauté de Louka Kouchelev envers ses serfs est notoire, au point que sa femme conseille aux serfs de s'en plaindre aux autorités communales. En 1848, Kouchelev hérite du domaine familial à la mort de son frère Nikolaï. Durant sa maladie, ce dernier est soigné par une infirmière allemande et luthérienne de , Carolina Dorothea Troskiévitch. Elle devient la maîtresse de Louka et accouche de leur premier enfant, un garçon mort-né.

Le couple a cinq enfants : un fils mort-né, Sophia, Alexandre, Élisabeth et Vladimir. Ils sont considérés comme « bâtards » car nés d'une union illégitime, ce qui marque profondément Élisabeth. Leur père, fidèle à son statut d'aristocrate, ne veut pas risquer de déposséder ses trois filles nées de son premier mariage et refuse de reconnaître les enfants nés hors mariage alors même qu'ils vivent sous son toit. La situation évolue en 1856, lorsque le couple se marie.

La famille vit dans une maison proche des isbas des serfs du domaine et Élisabeth accompagne souvent sa mère dans ses tournées pour leur rendre visite. Les familles du domaine, serfs comme maîtres, vivent donc proches les unes des autres et connaissent les conditions d'existence des unes et des autres. Ainsi, Dmitrieff prend conscience du fait que son père maltraite ses serfs.

La légende veut qu'une nuit d'été, les serfs de Louka se révoltent et une poignée d'hommes armés entrent dans la maison. Alors qu'ils s'apprêtent à le tuer, Carolina s'interpose et empêche le meurtre. Pour la remercier de son geste, sa première femme étant morte du choléra, Louka l'épouse. Il est âgé de , Carolina en a 35. Elle se convertit à la religion orthodoxe à cette occasion et adopte le nom de Natalia Iegorovna.

Louka Kouchelev meurt d'apoplexie en 1860 juste avant la réforme agraire de 1861.

Une éducation privilégiée Sous l'influence de Carolina, la propriété accueille souvent d'autres familles aristocrates du voisinage, dont certaines ont des fils connus pour leurs idées révolutionnaires : les Tkatchev, les Pissarev, les Lavrov. Alexis Nikolaïevitch Kouropatkine devient l'ami des enfants Kouchelev, et plus tard leur mémorialiste.

Leur statut d'enfants illégitimes et le fait que leur mère soit une étrangère influent négativement sur la position des enfants, marginalisés dans l'aristocratie russe. Dans son testament, Kouchelev octroie à ses enfants illégitimes nés avant son second mariage le statut de pupilles, leur permettant d'hériter d'une partie de sa fortune, les trois filles de son premier mariage étant décédées, mais cela ne leur permet pour autant pas d'hériter du titre de leur père.

Élisabeth Dmitrieff bénéficie d'une bonne éducation et lit les ouvrages en anglais, allemand et français de la bibliothèque de son père, ainsi que les revues auxquelles est abonnée sa mère. Elle jouit de privilèges dus à la position de son père dans l'aristocratie russe, mais son double statut de « bâtarde » et de fille lui porte préjudice : sa sœur et elle ne peuvent s'inscrire à l'école pour filles, alors que son frère, également illégitime, peut intégrer les rangs d'une école renommée. En revanche, elle reçoit une bonne éducation grâce à des enseignants à domicile. Parmi ces enseignants se trouvent des vétérans de 1848, dont une Anglaise dénommée miss Betsy, un Prussien, von Madievaïz, ainsi que le compositeur russe Modeste Moussorgski (peut-être un cousin éloigné de Dmitrieff), note 15... Celui-ci vient en 1862 soigner une dépression et correspond le temps de son séjour à Volok avec ses camarades artistes du Groupe des Cinq : Balakirev, César Cui, Rimski-Korsakov et Borodine..

Le père d'Élisabeth Dmitrieff possède une bibliothèque réunissant les nouvelles idées de son temps, et, fait paradoxal pour cet homme autoritaire et violent envers ses serfs, il aime s'entourer de personnes aux idées progressistes, comme la famille Zielony. C'est dans la propriété des Zielony que vient chaque été Nikolaï Tchernychevski, sans qu'il soit possible de savoir si Élisabeth Dmitrieff a rencontré l'écrivain dont le livre aurait par la suite une grande influence sur ses choix de vie.

Le jeune frère de Dmitrieff aurait fréquenté les membres de la première Zemlia i Volia.

Un rapport de police la décrit en 1871 en ces termes : « mesurant ; cheveux et sourcils châtains ; front légèrement découvert ; yeux gris bleu ; nez bien fait ; bouche moyenne ; menton rond ; visage plein, teint légèrement pâle ; démarche vive ; habituellement vêtue de noir et toujours d'une mise élégante. ».

Intérêt pour les inégalités sociales et le marxisme La famille passe l'été à Volok et rejoint Saint-Pétersbourg à l'automne. Là, les Kouchelev résident au , dans l'île Vassilievski, en face du corps des cadets où Kouchelev puis ses fils ont étudié. Dans les , ce quartier héberge la jeunesse révolutionnaire privilégiée, avec notamment Dobrolioubov, Dostoïevski, Netchaïev, Pissarev, Tkatchev, Lavrov, Tourguéniev, et surtout Tchernychevski. Dans la demeure d'à côté résident les Korvine-Kroukovski et, notamment, Sophia Kowalevski et Anna Jaclard. vignette|alt=Photographie de la couverture du troisième numéro du magazine Rousskoe slovo de 1859.|Dmitrieff lit la revue Rousskoïe slovo (Русское слово de 1859 ).

Son statut d'enfant illégitime et son rejet par l'aristocratie russe sont probablement à l'origine de la sensibilité d'Élisabeth Dmitrieff aux inégalités, qu'il s'agisse du servage à la campagne ou de la misère à Saint-Pétersbourg. Elle se lie d'amitié avec Anna Korvine-Kroukovskaïa, se rapproche des milieux estudiantins en faveur de l'émancipation des femmes et des serfs et apprend plusieurs langues .

Dmitrieff s'intéresse dès l'adolescence aux idées de Karl Marx qu'elle lit probablement dans la revue Rousskoïe slovo, ainsi qu'aux écrits de Nikolaï Tchernychevski. Ces deux hommes deviennent ses maîtres à penser et elle est déterminée à construire un pont entre les théories économiques de Marx et les idées de Tchernychevski sur les capacités émancipatrices du modèle de la commune paysanne russe.

Influence de Nikolaï Tchernychevski vignette|Page de couverture du roman Que faire ? de Tchernychevski publié en 1865.|alt=Reproduction de la page de couverture du roman Que faire ? de Nikolaï Tchernychevski publié en 1865. L'Empire russe connaît au milieu du de profonds changements. En 1857, Alexandre Herzen et Nicolas Ogarev lancent le journal révolutionnaire Kolokol. En 1861, le servage est aboli. Les Kouchelev sont influencés par cet environnement : le compositeur Moussorgski rejoint en 1863 une communauté de Saint-Pétersbourg fréquentée par l'écrivain Tourguéniev, le poète Chevtchenko et l'historien Kostomarov. La mère de Dmitrieff, amie du musicien, y emmène sa fille.

Alexeï Kouropatkine, un ami de la famille, plus particulièrement du frère d'Élisabeth, Alexandre, passe souvent ses étés à Volok au domaine, où après une cour infructueuse à sa sœur Sophia, il tombe amoureux d'Élisabeth, âgée alors de . En 1865, de retour du Turkestan à Volok, influencé par son commandant Achenbrenner, qui éduque ses jeunes recrues aux idées révolutionnaires, il ramène le roman Que faire ? en 1865 pour en discuter avec son ami Alexandre, mais c'est sa sœur Élisabeth qui se passionne pour les idées du livre. Dans le roman, Nikolaï Tchernychevski propose une remise en cause radicale de la façon de vivre et des conventions sociales, notamment le mariage et l'héritage. Le roman raconte l'histoire de Véra Pavlovna, une jeune femme émancipée qui vit en communauté avec d'autres jeunes gens et prône le système des coopératives pour émanciper les travailleurs. Elle fonde une coopérative de couturières, qualifiée d'obchtchina urbaine, qui servira de modèle à des initiatives similaires dans toutes les Russies. Le roman invite à sortir du rêve pour concrétiser une pratique quotidienne de l'idéal socialiste.