Médée (Medea) est un péplum ouest-germano-franco-italien réalisé par Pier Paolo Pasolini et sorti en 1969. Il met en vedette Maria Callas dans le rôle-titre.
Il s'agit d'une adaptation libre du mythe grec de Médée, de Jason et des Argonautes et plus particulièrement de la version qu'en a donnée Euripide dans sa Médée en 431 av. J.-C..
Dans Médée, Pasolini met en scène la rencontre de deux cultures dans des paysages impressionnants. L'incompatibilité de ces cultures fait que la relation des deux personnages principaux, le Grec pragmatique et rationaliste Jason et la prêtresse archaïque et animiste Médée, se termine en une tragédie sanglante.
Conçu comme une critique des sociétés de consommation occidentales et de leur culture de masse, le film tente de se soustraire à la logique commerciale grâce à une structure narrative fragmentée et à son langage cinématographique expérimental. Bien qu'il ait reçu un accueil plutôt positif de la part de la critique cinématographique, le film a eu très peu de succès en salles.
Synopsis À Iolcos, en Grèce antique, le roi Éson a été évincé par son demi-frère Pélias, qui règne avec cruauté et sans pitié. Jason, le fils d'Éson, est envoyé au centaure Chiron pour être caché là où Pélias ne peut pas l'atteindre. En Colchide (Scythie), on a recueilli une puissante relique appelée la Toison d'or, qui avait autrefois appartenu à Phrixos. La Toison d'or appartenait à un bélier sacré, envoyé par les dieux pour sauver Phrixos et sa sœur Hellé d'une mort certaine. Le bélier a fait voler Phrixos et Hellé à travers le détroit des Dardanelles jusqu'en Colchide, mais a perdu Hellé au-dessus du détroit dans lequel elle s'est noyée, d'où le nom d'Hellespont. En arrivant en Colchide, Phrixos et le bélier sont accueillis par le roi Aiétès. Phrixos est sacrifié, et le bélier est dépecé. La dépouille du bélier magique est donnée en cadeau au dieu de la guerre, Arès. Les sacrifices sont présidés par Médée, la fille d'Aiétès, la grande prêtresse du temple.
Le film commence par un prologue : le fils du roi Jason est élevé par le centaure Chiron. Chiron transmet à Jason, dans un monologue d'à peine dix minutes, une vision mythologique du monde, dans laquelle toutes les choses sont animées et imprégnées de sens. Si Jason est encore un petit enfant au début de ce monologue, il apparaît déjà comme un jeune homme à la fin de celui-ci. Chiron a lui aussi changé, il n'est plus un centaure, et il parle maintenant de ce monde comme d'un monde passé qui a perdu depuis longtemps son essence mythique. Le centaure annonce finalement à Jason qu'en raison de ses origines, il a droit au trône de Pélias à Iolcos, mais qu'en échange, celui-ci exigera la Toison d'or des Colches. Jason voyage à Iolcos et défie Pélias pour le trône. Pélias dit qu'il peut avoir le royaume s'il récupère la Toison d'or en Colchide, à l'autre bout du monde. Jason donne son accord. Pendant ce temps, Médée a une vision de Jason et elle est tellement séduite par lui qu'elle demande à son frère Apsyrte de l'aider à voler la toison en prévision de son arrivée.
Ils voyagent loin dans le désert, où ils finissent par rejoindre les Argonautes qui ont marché jusqu'en Colchide. En voyant Jason, Médée a le coup de foudre pour lui et elle livre la toison à Jason et s'enfuit avec lui en compagnie d'Apsyrte. Mais ils sont pris en chasse par l'armée du roi et Médée tue Apsyrte et le découpe en morceaux qu'elle sème sur son passage, retardant ainsi les poursuivants qui s'arrêtent à chaque fois pour les récupérer, ce qui donne aux Grecs l'avance qui leur permet de s'échapper vers leurs navires. Après avoir récupéré les morceaux de son fils mort, le roi retourne en Colchide, où il fait procéder à une cérémonie funéraire pour son fils afin d'apaiser sa femme en pleurs. Pendant ce temps, Médée retourne en Grèce avec les Argonautes, où elle traverse une crise spirituelle après avoir réalisé à quel point les pratiques grecques sont complètement étrangères aux rituels de sa patrie orientale.
Jason apporte la Toison d'or à Pélias, mais celui-ci lui refuse le trône. Décidant que la toison a peu de pouvoir, Jason accepte cette décision et renonce à Iolcos. Médée est dépouillée de ses vêtements ethniques ornés et revêt des habits traditionnels d'une ménagère grecque. Jason congédie les Argonautes et, après avoir passé la nuit à faire l'amour avec Médée, il décide de se diriger vers la ville de Corinthe. À Corinthe, Jason a la vision de deux centaures, Chiron, le centaure qui l'a élevé, et une version humaine « plus récente » de Chiron. Seul le nouveau Chiron humain est autorisé à parler car le dialogue de l'ancien serait incompréhensible pour Jason. Chiron a un dialogue philosophique avec Jason et lui dit que Médée est déchirée entre son ancien moi ritualiste, celui qui accomplissait les rituels humains en Colchide, et son nouveau moi grec moins spirituel. Médée porte les deux fils de Jason, mais celui-ci s'éloigne de plus en plus d'elle. Il se lasse de Médée et décide de poursuivre un mariage politique avec une princesse corinthienne, Glaucé. Le père de Glaucé, Créon, a peur de la colère de Médée, en particulier de sa magie noire. Il la fait exiler de son pays car il a peur pour sa fille, qui n'est pas responsable de l'infidélité de Jason.
Portée par les paroles de ses servantes, qui voient en elle une sorcière capable de tout, Médée prend conscience de sa perte de contact avec les dieux et de son destin tragique, allant jusqu'à méditer la vengeance. Elle convoque Jason, avec lequel elle feint le pardon et le félicite pour son nouveau mariage. Elle dit à Jason que son seul souhait est que le roi ne bannisse pas ses deux enfants chéris, qu'elle a donnés à Jason. Jason accepte et passe le message à Créon.
Pendant ce temps, Médée demande à ses enfants d'envoyer à Glaucé une tunique imbibée d'un onguent qui brûle la peau. Quand Glaucé revêt la tunique, elle voit le reflet de Médée dans le miroir et la tunique commence à lentement la faire souffrir. Il lui est impossible d'enlever la tunique qui prend feu et accablée par la douleur, elle se précipite vers les murailles de la ville, où elle se suicide en plongeant dans le vide. Le roi la poursuit et, saisi par le désespoir, il se suicide à son tour.
Cela ne suffit pas et la fureur de Médée est maintenant incontrôlable. Après avoir tué ses enfants, elle met le feu à sa propre demeure, une maison isolée juste à l'extérieur des murs de la ville. Retenu par le feu, Jason supplie Médée de donner aux enfants une sépulture digne de ce nom. Au milieu des flammes, elle refuse : « Rien n'est plus possible désormais ».
Fiche technique
Titre original italien et allemand : ou (titre de travail) Titre français : Médée Réalisation : Pier Paolo Pasolini, assisté de Sergio Citti Scénario : Pier Paolo Pasolini d'après la tragédie d'Euripide Photographie : Ennio Guarnieri Montage : Nino Baragli Musique sélectionnée par Pier Paolo Pasolini et Elsa Morante Décors : Dante Ferretti Costumes : Piero Tosi Production : Franco Rossellini et Marina Cicogna, Bino Cicogna, Pierre Kalfon, Georges Chappedelaine, Klaus Hellwig, Rosima Anstalt Sociétés de production : San Marco (Rome), Les Films Number One (Paris), Janus Film und Fernsehen (Francfort-sur-le-Main) Sociétés de distribution : Euro International Film (Italie), Planfilm (France), France-Inter Cinéma (Belgique) Pays de production : • • Langue originale : italien Format : couleur • 1,85:1 • son mono • Genre : Péplum Durée : 110 minutes Dates de sortie : Italie : (Milan) France : (Paris) ; (sortie nationale) Allemagne de l'Ouest : (TV) Belgique : (Gand) ; (Liège)
Distribution Maria Callas : Médée Giuseppe Gentile : Jason Luigi Masironi : Jason à 5 ans Michelangelo Masironi : Jason à 13 ans Massimo Girotti : le roi Créon (Crésus) Laurent Terzieff : le centaure Chiron Margareth Clémenti : Glaucé Annamaria Chio : la nourrice Fabio Mauri : Pélias Gérard Weiss : le second centaure Sergio Tramonti : Absyrte, frère de Médée Luigi Barbini : l'Argonaute Graziella Chiarcossi : la servante de Glaucé : Une prêtresse Piera Degli Esposti : Une des femmes Mirella Pamphili
Analyse Inspiration littéraire Médée et la légende des Argonautes Le film est une adaptation libre de la tragédie Médée d'Euripide, mais qui se contente de « prélever quelques citations » (Pasolini) dans son modèle. De plus, le film utilise dans sa première moitié, de manière fragmentaire, des motifs de la légende des Argonautes, qui raconte l'histoire précédant celle de Médée ; le texte d'Euripide ne commence qu'à Corinthe. Ce sont surtout les éléments narratifs qui disparaissent, comme toutes les aventures des Argonautes. Mais des lacunes apparaissent également dans l'histoire de Jason et Médée, ce qui rend difficile la compréhension de l'action. Les personnages sont réduits au strict minimum, les nombreux héros célèbres de la légende des Argonautes, dont Héraclès et Orphée, sont réduits à une bande de jeunes aventuriers anonymes. Presque tous les autres personnages secondaires disparaissent complètement.
Pasolini focalise entièrement le film sur la rencontre entre Jason et Médée, dont la relation n'est toutefois pas racontée à proprement parler. Il utilise plutôt cette histoire comme cadre et arrière-plan pour le choc des cultures totalement opposées des deux personnages principaux :
Cette opposition se reflète jusque dans la distribution, lorsque Pasolini place aux côtés de la grande tragédienne Maria Callas l'acteur non professionnel Giuseppe Gentile, un sportif de haut niveau et orienté vers la réussite. En 1968, Gentile a remporté la médaille de bronze du triple saut pour l'Italie aux Jeux olympiques d'été.
Eliade, Frazer, Lévy-Bruhl vignette|gauche|La citadelle d'Alep représente la Corinthe de Pasolini. Pasolini a toujours souligné dans les interviews que le fondement du film ne se trouvait pas en premier lieu dans le mythe de Médée, mais surtout dans les textes théoriques de Mircea Eliade, James Frazer et Lucien Lévy-Bruhl sur l'histoire des religions, l'ethnologie et l'anthropologie. La critique cinématographique n'en a soit pas tenu compte, soit elle ne l'a considéré que comme une vague inspiration intellectuelle générale, soit elle n'en a vu traces que dans la séquence en Colchide via son caractère ethnographique. Des analyses scientifiques ultérieures montrent cependant une influence beaucoup plus profonde de ces textes, jusque dans les détails de la mise en scène et du décorcf. Angela Oster : Moderne Mythographien und die Krise der Zivilisation. Pier Paolo Pasolinis : Medea. 2006 ; Maurizio Viano : A certain realism : making use of Pasolini's film theory and practice. University of California Press, Berkeley, Los Angeles, London 1993, p. 236-249 ; Stephen Snyder : Pasolini. 1980..
Les trois théoriciens mentionnés s'intéressent, bien qu'avec des moyens et des résultats différents, aux questions du mythe et de la religion. Il s'agit notamment de savoir s'il existe une pensée mythique dans laquelle la logique, la , la cohérence du temps et de l'espace ainsi que la causalité ne jouent qu'un rôle secondaire. En outre, il s'agit d'examiner quel pourrait être le rapport entre cette pensée mythique et la pensée logique : s'agit-il de deux modes de connaissance humaine totalement indépendants, le modèle de pensée mythique est-il une préfiguration de la pensée logique ou s'agit-il de deux variantes d'égale importance, dont le degré de développement varie simplement selon les sociétés ? Pasolini prend position avec les mots du centaure :