La Leçon d'anatomie du docteur Tulp (ou La Leçon d'anatomie du docteur Nicolaes Tulp ou La Leçon d'anatomie du professeur Tulp) est une peinture à l'huile sur toile de réalisée par Rembrandt en 1632.

C'est le plus célèbre des portraits de groupe de Rembrandt, avec La Ronde de Nuit (1642). L'œuvre représente une démonstration anatomique sur les muscles du bras, par le professeur Tulp, devant des assistants animés par la curiosité et une crainte respectueuse.

Historique et provenance La guilde des chirurgiens d'Amsterdam est fondée en 1552, et la dissection des cadavres mâles est autorisée en 1555. Elle ne peut être faite que par un praelector nommé par la ville. Sa fonction est d'enseigner les apprentis-chirurgiens par un nombre annuel limité de dissections, dont une au moins est faite en public en théâtre d'anatomie.

À partir de 1603 (et jusqu'en 1758), la guilde commande des portraits de groupe autour du praelector. Ces portraits sont des mises en valeur, magnifiant la dignité des personnes, mais de façon plutôt statique. Les personnes paient pour être représentées, bien que le tableau reste la propriété de la guilde.

En 1632, la guilde des chirurgiens demande à Hendrick van Uylenburgh (1587-1661), marchand d'art et personnalité influente d'Amsterdam, de proposer un peintre pour le prochain portrait de groupe. Plutôt que choisir un peintre déjà établi, Uylenburgh désigne une « étoile montante », Rembrandt.

Pour le jeune Rembrandt, alors âgé de 26 ans, c'est sa première grosse commande, et son premier portrait de groupe. Il est aussi le premier à vouloir introduire du mouvement et un sens du drame (raconter une histoire) dans ce genre de peinture. Cette nouveauté ne peut être acceptée que s'il satisfait pleinement l'ego du principal commanditaire : Nicolaes Tulp (1593-1674).

Le tableau est resté la propriété de la guilde jusqu'en 1828, lorsque fut décidée sa vente publique au profit de la caisse des veuves de chirurgiens. Le roi Guillaume fit empêcher cette vente et donna l'ordre d'acheter ce chef-d'œuvre pour son « cabinet royal de tableaux ». On peut maintenant le voir au Mauritshuis de La Haye.

Dans les années 1996-1998, la toile fait l'objet d'une nouvelle restauration, dont une analyse radiographique détectant une composition initiale et des modifications plus tardives effectuées par Rembrandt.

Le tableau a fait l'objet d'une exposition organisée par le Mauritshuis ( - ) intitulée « Rembrandt sous le scalpel ».

Description Personnages Le maître (personnage au chapeau) au-dessus du cadavre, est Nicolaes Tulp.

Les autres personnes composent les assistants à la leçon : Frans van Loenen (le plus haut dominant la scène), devant lui Jacob Block, et tenant une feuilleCette feuille porte un dessins anatomique, mais à l'origine elle indiquait la liste des noms des personnages représentés. Hartman Hartmanszoon, en dessous, les deux plus penchés Jacob de Witt (au-dessus de la tête du cadavre) et Mathijs Kalkoen. Les deux au premier rang à gauche sont Jacob Koolvelt de profil regardant Tulp, et Adriaen Slabraen qui tourne la tête pour regarder le livre.

La radiographie aux rayons X a montré que Hartmanszoon et Koovelt étaient absents lors de la composition initiale et qu'ils ont été rajoutés par la suite.

Le cadavre est celui d'un condamné à mort, Aris Kindt, de son vrai nom Adriaen Adriaenszoon, âgé de 41 ans, ou plutôt de 28 ans selon des études récentes. Kindt, ainsi surnommé pour sa petite taille (Kind = enfant en néerlandais), vient de Leyde où il a été condamné pour vols et agressions, et amputé pour cela de la main droite. Arrivé à Amsterdam, il récidive avec l'aide d'un complice afin de dérober le manteau d'un passant, mais en voulant l'empêcher de crier, il l'étouffe à mort. Arrêté, son interrogatoire se termine le , et il est pendu le .

Le corps de Kindt a été choisi pour la leçon d'anatomie (qui a lieu en hiver pour la conservation du corps), pour trois raisons : il s'agit d'un criminel exécuté (qui continue à payer sa dette, ce qui contribue aussi à son salut), d'un homme (Amsterdam n'autorise la dissection du corps féminin qu'à partir de 1684), et d'un étranger (non-citoyen de la ville).

Scène Le noir et le blanc, l'ocre et le gris, dominent en clair-obscur. On ne voit pas l'origine de la lumière, mais celle-ci éclaire les visages, les mains, et la plus grande partie du cadavre. Sa main gauche et son avant-bras disséqué attirent le regard par son alternance de teintes rouges et blanches (muscles, tendons et aponévroses).

Le cadavre « le seul qui n'a pas payé pour être sur le tableau » occupe une place centrale inférieure, en diagonale. Ses pieds sont dans l'ombre, avec un livre ouvert (probablement d'anatomie) dans le coin inférieur droit du tableau. Des critiques estiment que ce livre d'anatomie pourrait être la Fabrica d'André Vésale (1514-1564), édition révisée de 1627 par d'Adrien van den Spiegel (1578-1625) avec des planches anatomiques de Giulio Casserio (1552-1616).

Le tableau s'organise en triangles et en losanges. La personne de Tulp forme en elle-même un triangle massif, qui s'impose et s'oppose, seul sur la droite du tableau, et seul à porter un chapeau. Tulp tient une pince de la main droite, exposant un muscle fléchisseur, et de la main gauche, il semble esquisser un mouvement.

Les assistants forment aussi des triangles. Un triangle externe est celui des personnages droits qui semblent plutôt regarder soit le spectateur, comme une invitation à voir, soit le livre ouvert pour comparer ou vérifier. Une analyse aux rayons X a révélé que le personnage debout au dernier rang portait d'abord un chapeau, que Rembrandt a finalement enlevé.

Un triangle interne est celui des personnages penchés en avant, dont l'un masque la tête du cadavre, la laissant à moitié dans l'ombre. L'effet produit est un mouvement horizontal, fait de regards, de tensions, d'attentes ou d'attentions.

Interprétations Le tableau a fait l'objet de multiples analyses, commentaires et interprétations, parfois parfaitement contradictoires. Le fait que la toile ait été restaurée dans les années 1996-1998, et étudiée aux rayons X, n'a pas éteint les discussions, bien au contraire. Ces discussions portent sur le caractère réaliste (vérité historique d'une scène de dissection ? vérité anatomique du bras disséqué ?...) et sur le caractère symbolique (qu'a voulu signifier Rembrandt ?).

Réalisme

La toile ne donne pas d'indications sur le lieu de la leçon, mais selon les spécialistes elle aurait eu lieu au premier étage de la Kleine Vleeshal (Petite halle aux Viandes) d'Amsterdam.

Selon les données historiques, une leçon d'anatomie à Amsterdam, dans la première moitié du , se déroulait en trois jours, en hiver, à la lueur de chandelles. Le premier jour était consacré à l'éviscération de l'abdomen et du thorax, le deuxième à l'étude de la tête et du cerveau, le troisième aux membres ; pourtant le cadavre parait intact alors qu'il s'agit d'une dissection d'un bras.

Cadavre intact Le cadavre lui-même parait réaliste, portant des marques de corruption comme un teint grisâtre ou une rigor mortis (rigidité cadavérique). Mais un examen plus attentif montre des anomalies : le bras droit du cadavre est beaucoup trop court, son thorax est proéminent de type pectus carinatum, et sa tête, dont on ne voit pas le cou, n'est pas dans l'axe médian de son corps.

L'analyse radiographique a montré que la main droite a été ajoutée dans un deuxième temps sur un moignon initial. Le condamné exécuté a eu la main coupée, les Pays-Bas de cette époque pratiquant une mutilation juridique (couper les oreilles, le pouce, ou la main). Quant à la malposition de la tête, ce n'est pas une anomalie en soi, si l'on fait remarquer que le cou est rompu après une pendaison.

Les critiques divergent sur les questions de savoir s'il s'agit de détails factuels (réalistes), ou de négligences (intentionnelles ou pas) de Rembrandt. En 2018, une étude suggère que le condamné présenterait des malformations génétiques du type syndrome de Silver-Russel.

Selon les auteurs, soit la scène de dissection est exceptionnelle (ou imaginaire), débutant par le bras pour les besoins du tableau ; soit Tulp et Rembrandt se sont accordés pour masquer les deux premiers jours en évitant les horreurs macabres d'un cadavre déjà dépecé, ce qui ne sera pas le cas dans La Leçon d'anatomie du docteur Deyman peint 24 ans plus tard (et qui correspond à l'ouverture du crane au deuxième jour).

Quelle que soit la vérité exacte de la scène et du cadavre, la personne et la gestuelle de Nicolaes Tulp sont mises en valeur.

Anatomie du bras La question est de savoir si Rembrandt a voulu représenter une structure, ou montrer une fonction.

Structure La représentation du bras disséqué fait l'objet de discussions serrées entre spécialistes, à propos de son exactitude. Ces discussions qui portent sur « les erreurs de Rembrandt » durent depuis des décennies et ne sont pas terminées. Les explications sont multiples : erreurs de perspective, copie d'après un traité et non d'après nature, etc. En 2006, à l'occasion du 400e anniversaire de la naissance de Rembrandt, une équipe de chirurgiens a cherché à reproduire sur le cadavre, la dissection telle qu'on la voit sur le tableau, avec des résultats mitigés. Ainsi il semble que des éléments du ne soient pas en bonne position ou mal insérés, que certains muscles n'apparaissent pas, de même la structure longitudinale blanche que l'on voit sur le côté de l'os cubital n'a pu être mise en évidence.

D'autres critiques exonèrent Rembrandt, en mettant en avant l'existence de variantes anatomiques toujours possibles (différences d'insertion, muscles accessoires, branches et trajets nerveux...).

L'écrivain allemand W. G. Sebald propose dans son roman Les Anneaux de Saturne, que Rembrandt, loin de toute anatomie réelle, peint dans le bras gauche anatomisé en réalité le dos du bras droit laissé entier (en raison de la position du pouce gauche). Argument rejeté par les médecins historiens, car le bras gauche anatomisé serait ici tourné (en pronosupination), pour les besoins d'une démonstration non pas anatomique, mais fonctionnelle.

Fonction Le tableau ne serait pas une leçon d'anatomie, mais une leçon de physiologie. Rembrandt aurait parfaitement compris la leçon de Tulp qui consiste à démontrer l'anatomie fonctionnelle de la main par les muscles de l'avant-bras.

Rembrandt ne représente pas Tulp isolant ou exposant un muscle, comme sur une planche anatomique. Le tableau serait comme un instantané photographique ou un arrêt sur image : c'est l'instant où Tulp va exercer une traction pour provoquer un mouvement, mouvement qu'il annonce de sa propre main gauche, et qui va se produire : la flexion des doigts.

Symbolisme La symbolique du tableau fait aussi l'objet d'analyses différentes. Les uns se réfèrent à l'histoire des religions, aux sentiments religieux de Rembrandt, à sa vie et à son œuvre personnelle, d'autres se réfèrent à l'histoire des sciences, dans le contexte des débats intellectuels et scientifiques de son époque. Les premiers invitent à regarder le tableau de façon horizontale en se centrant sur le cadavre, les seconds à un balayage vertical se terminant sur la personne de Tulp.

Le disséqué comme image christique La véritable opposition du tableau serait celle entre le cadavre et ceux qui l'entourent. Le corps torturé et nu du cadavre, à peine revêtu d'un pagne comme le Christ en croix, se situe dans une lumière centrale, alors que les chirurgiens sont en lourds vêtements sombres avec leurs fraises. Ils ont leurs plus beaux atours, car la leçon d'anatomie se termine traditionnellement par un banquet de fêtes.