Nadejda Konstantinovna Kroupskaïa (en ), née à Saint-Pétersbourg le et morte à Moscou le , est l'épouse de Lénine. Pédagogue de métier (docteur en éducation«Універсальная Беларуская энцыклапедыя». У 18 тамах / Рэд. кал.: Г. П. Пашкоў, Б. І. Сачанка і інш. — г. Мінск: Выд. «Беларуская Энцыклапедыя імя Пятруся Броўкі», 1999 г. — Т. 8, С.487. ), elle est surtout connue en tant que militante bolchévique et collaboratrice politique de son époux.
Biographie vignette|gauche|Nadejda Kroupskaïa. Nadejda Kroupskaïa, née à Saint-Pétersbourg le , est la fille de Konstantin Krupski et d'Elizaveta Vassilievna Tistrova. Son père est un officier d'infanterie dont la carrière militaire a été brisée par ses opinions politiques, du moins il aurait été suspecté d'être en lien avec des révolutionnaires. Après sa mort, en 1883, sa mère, née Elizaveta Vassilievna Tistrova (1843-1915), ancienne gouvernante, l’élève en défendant elle aussi des idées libérales, celles d’une intelligentsia qui accepte de plus en plus mal les principes de l’autocratie. Cette éducation influence nettement la jeune fille qui démontre par ailleurs d’évidentes capacités scolaires ainsi qu’une insatiable curiosité intellectuelle.
Après avoir brillamment achevé ses études secondaires, Kroupskaïa étudie la pédagogie aux cours Bestoujev pendant une année (1889-1890), mais ne parvient pas, ensuite, à trouver un emploi d’institutrice ni en province, ni dans la capitale. Elle doit alors se contenter de donner des leçons particulières. Elle exerce aussi comme répétitrice dans un internat. Elle y fait preuve d’un véritable don pour l’enseignement.
Marquée par son éducation, Nadejda a très vite épousé les idéaux progressistes. Elle s’intéresse aux théories marxistes, qui supplantent peu à peu en Russie le courant populiste. Son engagement politique appuie une activité pédagogique de plus en plus tournée vers les pauvres. À partir de 1891, elle se consacre ainsi à l’alphabétisation des enfants et des adultes de familles ouvrières en donnant des cours du soir aux travailleurs dans une école du dimanche de Saint-Pétersbourg.
Confrontée à la dure réalité d’une vie ouvrière issue du vigoureux développement industriel de la Russie à la fin du Dopé par les transferts financiers en provenance des pays occidentaux, en premier lieu par les capitaux français, le décollage économique s’affirme à travers une concentration industrielle très élevée. Ainsi, les usines Poutilov de Pétersbourg comptent en 1910 plus de sur un seul site., Kroupskaïa s’attache à dénoncer ces contrastes sociaux. Grande lectrice, elle dévore les ouvrages à résonance sociale, avec un intérêt de plus en plus marqué pour les fondateurs du communisme, Karl Marx et Engels, auteurs dont elle remarque elle-même que les traductions dont elle dispose se limitent à des fragments du Capital tandis que les autres œuvres des philosophes, en premier lieu le Manifeste du parti communiste, sont introuvables en Russie.
Dès 1890, Kroupskaïa devient membre d’un cercle d’étudiants marxistes. Elle travaille dès lors vigoureusement à répandre les idées révolutionnaires parmi les travailleurs qu’elle côtoie lors de ses leçons d’alphabétisation. Ces cinq années d’activisme lient définitivement la jeune fille noble aux milieux prolétaires, puis, un peu plus tard, à Vladimir Oulianov. Durant , en effet, elle découvre ce en lisant un de ses textes, une étude économique dans laquelle elle apprécie, en bonne pédagogue, la clarté d’expression et la netteté d’analyse.
Un premier exil au service du marxisme et de Lénine vignette|gauche|Photographie d'identité judiciaire de Nadejda Kroupskaïa. L’année suivante, elle rencontre Lénine lors d’une conférence organisée à Saint-Pétersbourg. Elle remarque son énergie comme son sens très vif de la polémique, voire du sarcasme. En 1895, Kroupskaïa adhère à l’Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière, fondée à Saint-Pétersbourg par Oulianov. Dès lors, les destins des deux militants se rencontrent, vie privée et vie publique s’associant alors définitivement aux yeux de l’histoire. Collaboratrice attentive, Nadejda prépare les congrès et les conférences du mouvement mais ne se cantonne pas à ce rôle secondaire. Elle participe activement, entre arrestations et emprisonnements, aux débats du Parti et à la diffusion d’articles de propagande.
En , Vladimir Oulianov est arrêté puis exilé pour trois ans en Sibérie. Condamnée peu après, Kroupskaïa est envoyée à Oufa en Bachkirie, à des milliers de kilomètres du premier, assigné à résidence dans la bourgade de Chouchenskoïe, sur le fleuve Ienisseï, à l’est de Novossibirsk. Pour le retrouver, Nadejda se déclare sa « fiancée », ce qui lui permet de le rejoindre en toute légalité en pour l’épouser en suivant.
Leurs conditions de vie ne sont pas celles du bagne. Libre d’aller et venir, le couple Oulianov, auquel s’est rapidement associée la mère de KroupskaïaUn peu prévenue contre ce gendre curieux qui n’assumera jamais la moindre profession tout au long de sa vie, Elizaveta Vasilevna accompagnera cependant le couple durant ses pérégrinations, assurant avec sa fille les détails d’intendance jusqu’à sa mort à Berne en ., mène aux confins de l’empire une vie studieuse. De multiples lectures s’associent à des travaux de traduction d’ouvrages britanniques, moyen pour le couple d’apprendre l’anglais qui va lui servir plus tardKroupskaïa traduit notamment l'histoire des syndicats anglais de Sidney et Béatrice Webb.. Ils entretiennent aussi une correspondance très active, reçoivent et visitent tous les militants exilés comme eux dans la région.
En , la libération d’Oulianov permet au couple de quitter la Russie. Avec un décalage de quelques semaines, Kroupskaïa rejoint son époux à Munich. L’émigration marxiste russe en AllemagneLe Parti ouvrier social-démocrate de Russie a été fondé, en absence de Lénine, au congrès clandestin de Minsk en . est alors tout entière tournée vers la publication d’un journal de propagande, Iskra, qui paraît en à Stuttgart avec le soutien efficace des militants du SPD.
« De l’étincelle jaillira la flamme (de la Révolution) » ainsi que l’annonce un premier numéro où se retrouvent tous les leaders du POSDR, à cette époque encore alliés sur les mots d’ordre marxistes : Julius Martov, Alexandre Potressov, Georgui Plekhanov, Véra Zassoulitch, Pavel Axelrod. Ces trois derniers, fondateurs, dix ans plus tôt, du groupe « Libération du Travail » ne suivent pas toujours les choix stratégiques de Lénine auquel Nadejda, à l’inverse, donne un soutien absolu alors même qu’elle gère l’intendance au quotidien avec une grande abnégation. vignette|Nadejda Kroupskaïa. Kroupskaïa découvre en Allemagne le milieu des intellectuels exilés, leurs qualités et leurs défauts. Elle remarque leur éloignement des réalités russes, Plékhanov surtout, selon elle incapable de saisir les nouveaux équilibres sociaux au sein de l’empire. Elle côtoie en revanche les militants ouvriers qui, prenant tous les risques, parcourent des milliers de kilomètres pour délivrer des messages. Sans en connaître elle-même toute la rigueurLe couple bénéficie des « expropriations » qui permettent au Parti de se constituer des ressources. Il s’agit soit des coups de main commis par des militants au nom de la cause (dont le plus célèbre est le fameux hold-up de Tiflis commis par Staline et Kamo en ), soit plus souvent des dons ou des legs effectués par des partisans fortunés. Certains d’entre eux vont même jusqu’à léguer leur fortune au mouvement, ainsi Nikolaï Pavlovitch Schmidt, neveu d’un riche industriel, dont Lénine a su habilement capter l’héritage en mobilisant, par des mariages fictifs, quelques militants dévoués., elle partage aussi les incertitudes d’une vie de révolutionnaire professionnel où, à de banales difficultés matérielles, s’associent les impératifs d’une existence clandestine basée sur le secret.
Durant cette période d’émigration, secrétaire d’Iskra, Kroupskaïa visite écoles et bibliothèques, rencontre des enseignants, s’intéresse aux méthodes pédagogiques locales. Ces travaux lui permettent de dresser un bilan critique des enseignements. Elle associe théorie et pratique pédagogiques aux préceptes marxistes, ce qui sera son apport le plus original dans ce domaine car personne, avant elle, n’avait relié l’enseignement à ces concepts. Elle partage aussi des discussions avec Lénine, alors tout entier concentré à l’écriture de son fameux Que faire ?.
En , Kroupskaïa arrive à Londres, rejointe quelques mois plus tard par sa mère. Soucieux d'approfondir ses bases théoriques dans la ville où Karl Marx a vécu la dernière période de sa vieIl y est mort en 1883., Lénine travaille à la bibliothèque du British Museum au moment où les clivages au sein du POSDR se font plus rudes. En , échappé de Sibérie, Trotski rejoint l’Angleterre, émissaire de l’Iskra à l’exemple de ses camarades qui recueillent des renseignements, alimentent les publications, nouent des liens entre la Russie et les milieux d’émigration, sélectionnant les militants d’envergure qui assurent la relève des camarades emprisonnés.
En , le couple s’établit à Genève où s’édite Iskra tandis que le congrès de Bruxelles, au mois de de la même année, marque la rupture au sein du Parti entre Menchéviques et Bolchéviques. Peu après, les premiers prennent le contrôle du journal ce qui oblige les seconds, menés par Lénine, Alexander Bogdanov, Anatoli Lounatcharski, Stepanov, Vladimir Alexandrovich Bazarov, à lancer en un nouveau titre, Vperiod (En avant).
Une révolutionnaire professionnelle dévouée à la Révolution vignette|redresse=0.7|gauche|Kroupskaïa (date inconnue, probablement avant 1910). En , elle retourne en Russie, à la suite de la révolution qui oblige le tsar à libéraliser les institutions, ouverture politique fugace dont profitent toutefois tous les opposants au régime, SR, Menchéviques et surtout Bolchéviques. Pour des raisons de sécurité, elle ne partage pas la vie de Lénine durant ce séjour dans la capitale mais devient secrétaire du Comité Central. Peu après, en décembre, l’échec de l’insurrection oblige le couple à quitter la Russie. Dès lors, Kroupskaïa va connaître une période d’errance à travers l’Europe au gré des refuges que le couple obtient auprès de ses appuis extérieurs.
Après la Finlande et un court passage à Berlin et le retour en Suisse, Nadejda débute alors ce qu’elle nomme elle-même la « seconde émigration », la divisant en trois périodes d’inégale importance. La première de 1908 à 1911 est celle de la répression policière mais aussi celle de l’incertitude pour Lénine et les Bolchéviques, attaqués de toutes parts par leurs adversaires, menchéviques, « otzovistes », « constructeurs de Dieu » ou autres opposants internes ou externes. La seconde de 1911 à 1914 voit le parti bolchévique se développer, structuré sur les principes léninistes qui commencent à faire leurs preuves contre les factions adverses. La troisième, enfin, de 1914 à 1917 est celle où la guerre, qui bouscule tous les repères, offre peu à peu aux bolchéviques les conditions tant attendues de la prise du pouvoir.