Abū Yūsuf Yaʿqūb ibn Isḥāq al-Kindī (en arabe : أبو يوسف يعقوب بن إسحاق الكندي ) (Koufa, 801 – Bagdad, 873)(), plus connu sous son nom latinisé d'Alkindus ou Al-Kindi, est considéré comme l'un des plus grands philosophes arabes « hellénisants » (faylasûf) ., en étant surnommé « le philosophe des Arabes ».« Il fut le premier à faire une synthèse originale entre la pensée grecque et la pensée religieuse musulmane. » (A. Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 477)Esprit encyclopédique, il a cherché à synthétiser, organiser et évaluer l'ensemble des savoirs de son temps, en s'intéressant à des domaines très variés : philosophie, mathématiques, astronomie, physique, chimie, technologie, musique...
Biographie Sa date de naissance n'est pas connue avec certitude, les sources la situent autour de 800. Il est issu de la tribu sud arabique de Kindah et naît à KoufaSelon Abderrahman Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 386, il est né peut-être à Bassora ou, plus probablement, à Koufa. https://www.google.fr/books/edition/Histoire_de_la_philosophie_en_Islam/I0ANAAAAIAAJ?hl=fr, première capitale abbasside. Il fait ses études à Bassorah, dont son père était gouverneur<ref>Jean Jolivet, dans l'article de lEncyclopædia Universalis comme Henry Corbin dans son Histoire de la philosophie islamique, p. 217, l'affirment.
Mais pour Badawi (Histoire de la philosophie en islam, p. 386), son père était gouverneur de Kufa, et c'est dans cette ville qu'il serait né. De même pour Al-Jubouri, dans History of Islamic Philosophy, p. 199.</ref>, puis à Bagdad, nouvelle capitale abbasside depuis 762. Ces trois villes (Koufa, Bassorah et Bagdad) étaient les plus prestigieuses du monde musulman de l'époque pour leur rayonnement intellectuel.
Il bénéficie du mécénat des trois califes mutazilites abbassides, Al-Ma’mūn qui fonde la Maison de la sagesse (Baït al-hikma) en 830, où un grand nombre de traducteurs traduisent en arabe tous les livres disponibles persans, indiens, syriaques et surtout grecs. Puis al-Mu'tassim, qui le nomme précepteur de son fils, et à qui il dédie son Kitâb ilâ al-Mu'tasim bi Allâh fî al-falsafah al-ûlâ (« Sur la Philosophie première »)Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 388., enfin al-Wathiq. Avec ses collègues Al-Khwârizmî et les frères Banou Moussa, il était chargé de la traduction de manuscrits de savants grecs. Il semblerait qu'en raison de ses faibles connaissances en grec, il ait seulement amélioré les traductions faites par d'autres, et ajouté ses propres commentaires aux œuvres grecquesBadawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 395-396.. Il aurait ainsi corrigé la Théologie attribuée à tort à Aristote et traduite par . Eustathios (ou Eustâth) a traduit pour lui une partie de la Métaphysique.
Dans ce contexte, Al-Kindi devient le précurseur de l'aristotélisme arabe. Si al-Kindi a bénéficié de la liberté de pensée accordée aux savants sous le règne des califes mutazilites, et s'il faut lui reconnaître un penchant pour le mutazilismeJ. Jolivet et R. Rashed. «Al-Kindi» in Encyclopædia of islam, Brill, 1986, vol. V, p. 122., il serait cependant réducteur d'identifier la philosophie d'al-Kindi à ce courant théologique.
En 847, le nouveau calife Jafar al-Mutawakkil renonce au mutazilisme. Muhammad et Ahmad ibn Moussa, devenus ses rivaux, intriguent pour faire tomber Al-Kindi en disgrâce en 848Badawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 387.. Sa bibliothèque est confisquée, mais elle lui sera rendue quelque temps avant sa mort, survenue vers 870 (probablement 873).
Philosophie Contre ceux qui condamnent la pratique de la philosophie, Al-Kindi fait l'éloge de la recherche de la vérité. La vérité scientifique et la vérité révélée ne sont pas en conflit, mais en harmonie. Selon lui, les contempteurs de la raison sont les véritables mécréants, car le Prophète recommande de poursuivre la vérité dans les sciencesA. Badawi 1972, p. 403.. « Le vrai doit être acquis, quelle que soit sa source ».
Sources aristotéliciennes Al-Kindi reprend la philosophie aristotélicienne, tout en refusant de trop la couper du platonisme. Il reprend chez Aristote la distinction de deux niveaux de réalité : la réalité mouvante et instable sera source d'une connaissance pratique, inférieure. La raison se tournera utilement vers l'intemporel, l'immobile, l'immuable, source de la connaissance la plus pure ; ainsi celle des mathématiques.
Pour étudier la philosophie, il faut commencer par les mathématiques, dans l'ordre suivant : arithmétique, géométrie, astronomie, musique. Cette prééminence donnée à l'étude des mathématiques rappelle PlatonAl-Jubouri, History of islamic philosophy, p. 202.. Puis continuer par la logique, la physique et la métaphysique, puis la morale, et enfin toutes les autres sciences qui découlent des premières.« Celui qui veut connaître les démonstrations logiques doit longtemps s'attarder aux démonstrations géométriques et en recevoir les règlesA. Nagy. Die philosophischen Abhanglunden des Ja'qub ben Ishaq al-Kindi, cité par Émile Bréhier, Histoire de la philosophie, tome I, livre III, chap. IV, p. 547.. »vignette|Aristote enseignant, miniature d'un manuscrit arabe, Haute-Mésopotamie, . Son Épître des définitions (Risâlah fî hudûd al-ashyâ) précise le sens de termes techniques de la philosophie. Le temps est défini : « une durée dénombrée par le mouvement ». La matière, « sujette à porter les formes », est passive. La nature est « le principe du mouvement ». L'influence d'Aristote est manifesteBadawi 1972, p. 402.. Sa reprise de la théorie des quatre causes en témoigne également.
Dans son ouvrage Philosophie première, il définit la métaphysique comme Thomas d'Aquin fera de même en des termes à peine différents au début de sa Somme théologique.. Le terme de « philosophie première » est celui qu'emploie Aristote, tandis que celui de « métaphysique » a été attribué à une partie de son œuvre par ses éditeursAristote, Métaphysique. Introduction par Jean Tricot, p. 23. https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/M%C3%A9taphysique.pdf. La métaphysique viserait la connaissance des raisons des choses, la connaissance physique étant simplement la connaissance des choses et correspondant à l'aristotélisme pur et simple. La physique a pour objet, selon al-Kindi, le mouvement, tandis que la métaphysique étudie ce qui est immuableA. Badawi 1972, p. 406. : « le Vrai premier qui est la cause de tout vrai ». Cette « philosophie première », « science de la Cause première », est une théologie (le Réel premier) dans le cadre d'une « platonisation » et d'une « islamisation » de l'héritage philosophique aristotélicien. La connaissance des Grecs par al-Kindi ne se limite pas au péripatétisme, mais inclut aussi Platon et les néo-platoniciens - en particulier la « Théologie », que l'on croyait d'Aristote, mais qui correspondait à une partie des Ennéades de PlotinBadawi 1972, p. 398-400..
Dieu est l'Un Al-Kindi reprend dans ce cadre une preuve par Aristote de l'existence de Dieu reposant sur la nécessaire finitude du temps : selon lui, il est impossible d'arriver au temps présent en franchissant une distance de temps infinie : il y aurait donc nécessairement un début. Cette prémisse oblige à postuler l'existence de quelque cause première, qui sera parfaitement et nécessairement une, à la différence de toute chose. Le théologien al-Juwayni, en s'inspirant de cet argument, introduit les méthodes des falasifa dans le kalâmBadawi, Histoire de la philosophie en islam, p. 362..
Dans cette perspective, Dieu se définissait alors comme le Principe Premier de toute chose, l'Un vrai, considéré comme unique, nécessaire et non lui-même causé (immanence), voire infini. Le concept d'Un révèle une influence des néo-platoniciens et renvoie au concept théologique de tawhid (unicité). Selon Al-Kindi, le créateur est un absolument, ce faisant Dieu n'a pas d'attributs distincts de son essence : il n'a ni matière, ni forme, ni qualité, ni relation, ni genre, ni intellect... La partie du livre sur la philosophie première qui a survécu s'achève avec une critique de ceux qui confèrent à Dieu des attributsJolivet et Rashed, Encyclopédie de l'islam, p. 123.. C'est l'unité pure créatrice, et en énumérant ce qu'il faut nier de Dieu, Al-Kindi utilise les concepts de la philosophie grecque. C'est aussi un argument en faveur d'une parenté entre al-Kindi et les mutazilitesMohyddin Yahiya, La pensée classique arabe. 3, L'aurore du kalâm, . (Lire en ligne).
Al-Kindi s'insère de plain-pied dans la tradition monothéiste, en se maintenant dans les limites de l'Islam : il définit la science prophétique ('ilm ilahi) comme révélation immédiate, tandis que la science humaine ('ilm insani) est progressive et nécessite du temps et des efforts. Mais il n'établit pas de hiérarchie entre elles, puisqu'il les voit comme deux voies différentes pour atteindre la même véritéH. Corbin 1964, p. 219-220.. Cependant, sa fidélité au Stagirite s'arrête là où la pensée d'Aristote entre en conflit avec le dogme de la création du monde ex nihilo. Al-Kindi rejette l'idée d'une éternité passée et affirme que le monde a un commencement. Il renonce pour la même raison au concept d'émanation des néo-platoniciens, pour penser la création de la Première Intelligence par Dieu, car ce terme suggère que la création est une nécessité, et non un acte de la volonté de DieuH. Corbin 1964, p. 220.. Il réserve la notion d'émanation pour désigner la naissance de la série des êtres inférieurs. Malheureusement, la partie du livre Sur la philosophie première qui traitait de l'émanation et de la hiérarchie des êtres n'a pas survécu. Il reste que le Dieu d'al-Kindi n'est pas une simple cause motrice, c'est un Dieu créateur, la cause efficiente et créatrice, le seul véritable agentA. Badawi 1972, p. 417.. En outre, alors que le Dieu d'Aristote n'est que pensée de soi-même, al-Kindi, dans une tradition plus plotinienne, conçoit un lien plus étroit entre le créateur et ses créatures, de sorte que Dieu connaît ses créatures. Ainsi, al-Kindi admet la connaissance par Dieu des particuliers, qui sera mise en question par al-Farabi et Avicenne.
La création du Coran Al-Kindi fait du Coran un agent intermédiaire, contingent et créé, puisque Dieu est selon lui sans attributs. Ce qui vaudra à Al-Kindi, quelques dizaines d'années plus tard, la colère de théologiens comme al-Achari n'admettant pas l'idée d'une causalité seconde et indirecte. En effet selon le fondateur de l'acharisme et la tradition sunnite, le Coran, au sens de l'attribut de la parole propre à Dieu, est incréé, et l'action humaine n'a aucune efficacité par elle-même, toute causalité s'expliquant par la volonté de Dieu. Cependant les disciples d'al-Ach'ari, al-Baqillani et al-Juwayni, feront une concession au mutazilisme en distinguant la parole éternelle de Dieu de son expression contingente et engendréeBadawi 1972 p. 375..
Il s'agit d'un second point d'accord entre al-Kindi et le mutazilisme, sur la question, essentielle à son époque, de la création du Coran ; le premier étant le concept de divinité d’al-Kindi (le concept d'Un) similaire à celui du mutazilismeHasan Abasi, Hossein Abadi. « Le concept de Dieu dans les réflexions d'Al-Kindi » New Intellectual Research.
De l'âme Al-Kindi établit que l'âme est distincte du corps, c'est-à-dire qu'elle n'est pas de même nature que lui : quand nous sommes en proie à la colère, l'âme ne parvient pas à dominer cette passion. Cela prouve selon lui que la passion a son origine dans une autre force que l'âme. Dans le cas contraire, l'âme saurait se dominer elle-même. Le conflit suppose le dualismeA. Badawi 1972, p. 427..