La dissuasion nucléaire est l'un des aspects majeurs de la guerre froide entre les États-Unis et l'URSS, non que l'arme nucléaire soit à l'origine de leur face à face, mais parce qu'elle joue un rôle central dans les stratégies de sécurité nationale et les relations internationales durant toute cette période de l'histoire.
L'histoire de l'ère nucléaire commence le par le bombardement d'Hiroshima suivi le par celui de Nagasaki par les États-Unis. L'Union soviétique devient à son tour une puissance nucléaire en 1949, le Royaume-Uni en 1952, la France en 1960 et la Chine en 1964. Le face-à-face nucléaire des deux Grandes puissances mobilise des moyens considérables et polarise l'attention du monde entier jusqu'à l'effondrement de l'URSS en 1991. Cependant, l'Europe des blocs de l'Ouest et de l'Est est une zone de concentration de populations, de richesses, et de moyens militaires nucléaires et conventionnels où se développent des stratégies nucléaires complémentaires ou en marge de celles développées par les deux Grands dans leur face à face, d'autant que la Grande-Bretagne et la France, quoique alliées aux États-Unis, sont des puissances nucléaires et ont une politique étrangère en propre.
La dissuasion consiste à prévenir un acte en persuadant celui qui l'envisage que les coûts qui en résulteraient inéluctablement en excèderaient les bénéfices attendus.. L'application de la théorie de la dissuasion aux relations internationales et aux questions de défense n'est pas nouvelle : l'idée que la possession de moyens militaires puissants soit de nature à dissuader un pays ennemi d'attaquer remonte à l'AntiquitéLa locution latine « Si vis pacem, para bellum » exprime déjà cette idée, et Sun Tzu affirme que la plus grande victoire est celle obtenue sans faire la guerre.. Mais l'arme atomique renouvelle complètement la place de la dissuasion dans les stratégies de défense car sa puissance sans égale dans l'histoire et l'instantanéité de sa mise en œuvre rendent possible la destruction en quelques heures de pays comme les États-Unis ou la Russie, dont l'immensité ou la position géostratégique leur avaient permis de vaincre leurs adversaires dans la durée même après avoir subi des attaques surprises dévastatricesComme l'ont montré la Campagne de Russie pendant les Guerres napoléoniennes ou l'opération Barbarossa d'invasion de l'URSS, ainsi que l'attaque japonaise à Pearl Harbor pendant la Seconde Guerre mondiale..
La dissuasion nucléaire déplace la question centrale que se posent les stratèges pendant la guerre froide, de « Comment gagner la guerre ? » à « Comment éviter la guerre ? » Bernard Brodie. The Atomic Bomb and American Security, in .. La dissuasion repose sur la peur du recours par l'autre à l'arme nucléaire. Lorsque les deux adversaires la possèdent, la dissuasion réciproque dépend avant tout de la capacité de l'agressé à conserver des moyens suffisants de frappe nucléaire contre l'agresseur après avoir subi une première frappe atomique : c'est la « capacité de seconde frappe », élément moteur de la course aux armements qui oppose les deux superpuissances durant la guerre froide et qui caractérise l'équilibre de la terreur.
Pour fonctionner, la dissuasion suppose que les adversaires soient capables d'évaluer les coûts et les avantages de leurs actions selon des critères rationnels comparables. Faute d'une telle compréhension réciproque des objectifs et des valeurs de chaque partie, les décisions de l'un pourraient conduire à des décisions rationnelles pour l'autre, donc la surprendre et déclencher un engrenage dangereuxL'histoire du met en évidence de nombreux exemples de telles situations, comme le déclenchement de la guerre du Pacifique en 1941 ou l'engagement américain au Viêt Nam... Les critiques formulées quant à la validité du concept de dissuasion mettent également en avant les risques d'altération du jugement des décideurs en période de crise ou la possibilité d'une mauvaise interprétation des intentions de l'autre qui peuvent conduire à des décisions irrationnelles au regard du principe sur lequel repose la dissuasion R. N. Lebow et J. G. Stein, We all lost the Cold War, 1994, 566 p..
La crise de Cuba conduit à prendre des mesures qui visent à diminuer les risques inhérents à la dissuasion nucléaire grâce à des moyens de communiquer en temps de crise, grâce à la possibilité de mieux connaître les intentions de l'adversaire par des moyens d'observation et d'espionnage, et grâce à la maîtrise des décisions d'emploi de ces armes par la centralisation et le renforcement de la sécurité de la chaîne de commandement. Américains et soviétiques cherchent en permanence à évaluer le caractère essentiellement défensif ou agressif de la politique de l'autre camp vis-à-vis de leurs intérêts vitaux, chacun ayant tendance à prêter à l'autre des intentions plus agressives que la réalité telle qu'elle peut être connue aujourd'hui grâce aux archives disponibles.
Winston Churchill exprime dans son discours d'adieu à la politique, en ce paradoxe qui fait dépendre la sécurité du monde d'armes capables de le détruire : . Cette prise de conscience ne se limite pas à un cercle restreint de politiciens et de militaires, mais s'étend à l'ensemble de la population, notamment en Europe, alertée par les médias sur les effets terrifiants de l'arme atomique, auprès de qui elle engendre une crainte de dévastation de la civilisation plus ou moins aigüe en fonction des périodes de crise ou de détente des années de la guerre froide.
Le face-à-face nucléaire des États-Unis et de l'Union soviétique Supériorité stratégique des États-Unis Les tâtonnements de la politique nucléaire des États-Unis Dans les années 1945-1950, l'arme nucléaire ne représente encore qu'un potentiel stratégique limité et son emploi éventuel ne relève pas encore de doctrines bien établies. Du côté américain, Truman s'interroge sur la légitimité de cette arme. Il engage une démarche d'interdiction qui aboutit au plan Baruch présenté aux Nations unies en mais rejeté par l'URSS à l'issue de discussions qui durèrent jusqu'en 1948.
vignette|upright=0.75|alt=|droite|Le général Curtis LeMay dirige le SAC de 1948 à 1957, dont il renforce considérablement les moyens. Parallèlement, Truman fait poursuivre le programme de développement des armes nucléaires en décidant notamment en de poursuivre les études sur la bombe H, beaucoup plus puissante que la bombe A utilisée à Hiroshima. Il confie au général LeMay le commandement du Strategic Air Command avec l'objectif de développer une puissante force de bombardiers stratégiques à capacité nucléaire, dans le prolongement de la culture militaire américaine fortement axée sur le bombardement stratégique comme ce fut le cas pendant la Seconde Guerre mondiale. vignette|Revue pour le retrait du Convair B-36 Peacemaker en 1958. En dix ans, le SAC est passé d'un appareil conçu durant la Seconde Guerre mondiale à des appareils bisoniques tel le Convair B-58 Hustler, mais le Boeing B-52 Stratofortress reste encore de nos jours l'emblème de la puissance aérienne américaine.
Staline, de son côté, prend conscience dès 1945 du bouleversement créé par l'arme atomique. Il ne se laisse pas impressionner. par le monopole nucléaire américain du fait du petit nombre de bombes disponibles, des freins politiques et psychologiques à leur emploi et dans le pire cas de la relative faiblesse des dommages qu'elles pourraient infliger à l'URSS comparée à ceux subis pendant les années précédentes de son pouvoir. Sa politique consiste d'une part à faire avancer à marche forcée le programme nucléaire soviétique., avec pour résultat l'explosion d'une première bombe en 1949, et d'autre part à dérouler méthodiquement sa politique de constitution d'un bloc autour de l'URSS afin de garantir la sécurité de son territoire et la pérennité du système politique communiste. Les armes nucléaires stratégiques des soviétiques n'ont pas immédiatement la capacité à atteindre les États-Unis depuis le sol russe, mais l'obtiennent assez rapidement au vu des essais de la bombe atomique RDC-3 larguée depuis un Tupolev-4 en , les deux engins étant produits en série. Cependant, la dissuasion soviétique s'appuie en majorité sur des armes à portée intermédiaire capables d'atteindre l'Europe. Ces armes sont aussi à l'origine de la crise des missiles de Cuba d'où elles menacent directement le sol américain.
La dissuasion nucléaire devient une composante essentielle des stratégies de sécurité et de défense des principaux pays protagonistes de la guerre froide à partir du début des années 1950, avec l'expérimentation des premières armes thermonucléairesLa première expérimentée par les Américains a une puissance 700 fois supérieure à celle d'Hiroshima. américaines et des premières bombes nucléaires soviétiques.. Les États-Unis formalisent leur stratégie vis-à-vis de l'Union soviétique pour la première fois dans le document NSC-68 approuvé en par Truman, qui conclut à la nécessité d'un renforcement des moyens militaires conventionnels et nucléaires pour faire face à la menace soviétique que les auteurs de ce rapport, dont Paul Nitze, décrivent en termes très inquiétantsTexte NSC-68 présenté à Truman, sur Wikisource.. L'éclatement de la guerre de Corée, en , conforte cette vision et consacre définitivement l'état de guerre froide et la course aux armements nucléaires.
vignette|gauche|alt=MacArthur en uniforme discourt depuis une estrade avec de nombreux micros.|MacArthur faisant un discours dans le Soldier Field de Chicago en 1951. Confronté au dilemme d'employer ou non la bombe atomique, Truman applique le principe de base de la dissuasion nucléaire en affirmant en que l'usage de l'arme nucléaire, comme de celui de tous les moyens militaires des États-Unis, fait partie des hypothèses considérées sans pour autant préciser les circonstances qui pourraient conduire à son emploi. Mais il réaffirme aussi que seul le Président des États-Unis peut en autoriser l'emploi. En , le limogeage du célèbre général MacArthur, qui pousse fortement à des bombardements nucléaires en Corée et en Chine et veut avoir l'arme nucléaire à sa libre disposition, démontre avec force la prééminence des autorités politiques civiles sur les militaires.
Eisenhower hérite en 1952 d'une situation où les États-Unis possèdent encore une supériorité stratégique très nette sur l'Union soviétique mais où l'économie souffre de l'importance des dépenses militaires résultant du conflit coréen et de l'aide apportée aux alliés européens. La doctrine stratégique d'emploi des armes nucléaires est formalisée en par la directive NSC 162/2., dite « New Look Defense Policy ». Fort de son passé militaire et de sa crédibilité en découlant, Eisenhower rend publique par la voix de John F. Dulles, en , la doctrine des représailles massives. en riposte à toute attaque ennemie, dont l'avantage est de permettre d'économiser sur les dépenses militaires mais dont la crédibilité peut être mise en doute par un adversaire déterminé.
La diplomatie nucléaire « au bord du gouffre » Jusqu'à la crise des missiles de Cuba en 1962, les deux Grands pratiquent à plusieurs reprises la diplomatie nucléaire « au bord du gouffre », c'est-à-dire la menace plus ou moins explicite d'emploi de ces armes si la partie adverse n'accède pas à leurs demandes. En 1949, lors du blocus de Berlin, Truman agite la menace de l'emploi de cette arme et envoie en Angleterre des bombardiers stratégiques B-29, qui en réalité ne sont pas en état opérationnel de larguer des bombes atomiques. En Corée, il n'envisage pas vraiment l'emploi de cette arme même si publiquement il ne l'exclut pas. Dans les années 1950, Eisenhower met en alerte les forces nucléaires à plusieurs reprises pour appuyer sa politique vis-à-vis de la Chine communiste ou dans le contexte de la crise du canal de Suez en 1956. Kennedy fait de même en réponse aux initiatives soviétiques à Berlin et à Cuba.