Le mouvement des droits civiques aux États-Unis (« civil rights movement ») se réfère principalement à la lutte des Noirs américains pour l'obtention et la jouissance de leurs droits civiques. Si on peut considérer, dans un sens large, qu'il se réfère à toute lutte pour les droits civiques aux États-Unis, en particulier depuis la fin de la Guerre de Sécession (1861-1865) et jusqu’à aujourd'hui, et comprenant donc l'American Indian Movement, le Chicano Movement, le Black Panther Party, le Black feminism, le Gay Liberation Front, etc., on entend habituellement par cette expression les luttes menées entre 1945 et 1970 afin de mettre un terme à la ségrégation raciale, en particulier dans les États du Sud. Il s'agissait principalement d'un mouvement non violent afin d'obtenir l'égalité de droit de tout citoyen américain, ce qui passait par l'abrogation des lois racistes en vigueur dans les États sudistes. Cependant, certaines composantes du mouvement, surtout après la Première Guerre mondiale, ont récusé cette méthode d'inspiration pacifiste en appelant à l'auto-défense face à la violence des Blancs (laquelle incluait lynchages, etc.).

Symbolisé par la figure emblématique de Martin Luther King, un pasteur protestant noir et l'un des grands fondateurs de l'usage de méthodes non violentes en politique, le mouvement des droits civiques a eu une influence durable sur la société américaine, à la fois dans les tactiques employées par les mouvements sociaux, la transformation durable du statut des Noirs américains, et l'exposition au grand jour d'un racisme persistant au sein de la société, en particulier, mais pas seulement, au Sud.

Composé d'un grand nombre de groupes divers, le mouvement était hétérogène. Au cours de la première partie du , certains mouvements, tels l'Universal Negro Improvement Association and African Communities League (UNIA) de Marcus Garvey, qui prônait le séparatisme et le « retour aux sources », obtinrent de grand succès sans toutefois laisser d'héritage probant. D'autres, au contraire, comme la NAACP, fondée en 1909, et qui luttait principalement sur le terrain juridique en déposant des plaintes contre la ségrégation gouvernementale, n'ont atteint que des résultats modestes à leurs débuts, avant d'obtenir une conquête majeure par l'arrêt rendu par la Cour suprême en 1954 lors de Brown v. Board of Education, qui déclarait anticonstitutionnelle la ségrégation raciale dans les écoles publiques. La complémentarité et la tension entre ces deux pôles de la lutte pour les droits civiques, l'un insistant sur la lutte juridique et la reconnaissance par la société WASP des droits civiques des citoyens noirs des États-Unis, l'autre mettant l'accent sur les nécessités de s'auto-organiser et de porter la lutte dans le champ économique et culturel, a persisté tout au long de l'existence du mouvement. La question, cruciale, de l'usage, ou non, de la non-violence, face à la domination de la société blanche, a aussi divisé le mouvement des droits civiques, lequel fut dès le départ soutenu par une grande partie de la communauté juive américaine avant d'être rejointe, après-guerre, par les libéraux américains.

Aux origines de la ségrégation aux États-Unis : La reconstruction (1865-1877)

Après la Guerre de Sécession (1861-1865), dont l'un des enjeux fut l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud, le gouvernement fédéral a étendu les droits légaux des Noirs. Le Congrès vota en 1865 le treizième amendement à la Constitution, ratifié par les États, qui abolissait l'esclavage. Celui-ci, néanmoins, n'accordait ni la citoyenneté ni, a fortiori, des droits égaux aux Afro-Américains. Le quatorzième amendement, voté en 1868 et également ratifié, leur accorda la citoyenneté. Les Noirs nés aux États-Unis jouissaient désormais de l'égalité devant la loi, tandis que le quinzième amendement, en 1870, accorda le droit de vote à tous les individus de sexe masculin, quelle que soit leur « race ». Lors de la reconstruction (1865-1877), les troupes du Nord occupèrent le Sud et imposèrent cette nouvelle législation avec l'aide du Freedmen's Bureau (Bureau des Hommes libres). Plusieurs Noirs affranchis occupèrent des positions plus importantes dans la société, y compris électorales (élection de George Washington Williams en Ohio).

La reconstruction prit fin avec le compromis de 1877 entre les élites blanches du Nord et celles du Sud. Le compromis appelait au retrait des troupes fédérales, permettant ainsi aux Blancs du Sud (en majorité des WASPs) de réinstaurer des pratiques de discrimination raciale. En échange, ils promettaient de soutenir Rutherford B. Hayes, candidat des États du Nord, à la présidence, contre son adversaire Samuel Jones Tilden. Nombre de Noirs du Sud ont répondu à ce nouvel état des choses en quittant massivement le Sud, dans ce qui a été appelé l'Exode du Kansas de 1879.

Les Républicains radicaux, qui avaient été responsables de la reconstruction, ont tenté d'éliminer, au moyen du droit, les discriminations raciales publiques et privées. Mais la Cour Suprême mit un terme à ces initiatives, en jugeant lors des Civil Rights Cases (Cas sur les Droits Civiques), en 1883, que le n'autorisait pas le Congrès à mettre hors-la-loi la discrimination raciale opérée par des individus ou des entreprises privées.

Ségrégation raciale

vignette|Un Noir boit à un distributeur d'eau réservé aux à un terminal de tramway en 1939, à Oklahoma City.

Au quotidien La décision de la Cour suprême lors de l'arrêt Plessy v. Ferguson, en 1896, officialisa la ségrégation raciale, par le gouvernement, dans les transports publics. À cette fin, elle élabora la doctrine « separate but equal » (séparés mais égaux) afin de se plier à la Clause de protection égale (« Equal Protection Clause ») prévue par le Quatorzième amendement. Bien que la Cour suprême ait auparavant cassé des statuts discriminatoires de certains États, excluant les Noirs des jurys populaires, ou se prononçant systématiquement en faveur de leur affranchissement de leur statut d'esclaves, et qu'elle continue à le faire dans les années suivant Plessy v. Ferguson, elle se prononçait néanmoins en faveur de la ségrégation dans pratiquement toutes les autres sphères publiques ou privées. Elle légalisa ainsi la ségrégation scolaire en 1908 (arrêt ). Beaucoup d'États, en particulier au Sud, considèrent ces jugements comme appuyant, de fait, l'ensemble des lois Jim Crow mis en place au lendemain de la Reconstruction. D'esclaves, les Noirs américains étaient devenus des citoyens de seconde zone, qui ne pouvaient pas aller aux mêmes écoles que les Blancs, prendre le bus avec eux, ou boire dans la même fontaine. Dans beaucoup de villes, ils ne pouvaient pas partager un taxi avec des Blancs, ou entrer dans un bâtiment par la même porte que les Blancs. Ils étaient enterrés dans des cimetières distincts, et ne pouvaient pas jurer sur la même Bible. Ils étaient aussi exclus des restaurants, des bibliothèques, des jardins publics (où l'on pouvait lire des signes tels que « Negroes and dogs not allowed », « les Nègres et les chiens ne sont pas admis »). Les Noirs devaient systématiquement s'effacer devant les Blancs, en laissant le passage dans la rue, tandis que sous aucun cas un homme noir ne pouvait regarder dans les yeux une femme blanche. On les appelait « Tom » ou « Jane », mais jamais Monsieur, Madame ou Mademoiselle.

Bien que la Cour suprême ait déclaré anti-constitutionnelle le fait de priver de droits civiques les Noirs, ceux-ci étaient de fait privés du droit de vote, à l'aide de « primaires blanches », d'un système de cens électoral, d'examens d'alphabétisation, de punitions économiques, de manipulations électorales de toutes sortes, et enfin d'une utilisation ciblée de la violence afin de les décourager de s'enregistrer sur les listes électorales.

Droit pénal et lynchages vignette|redresse|Carte postale représentant le lynchage de Lige Daniels, , à Center au Texas, le 3 août 1920. Malgré l'arrêt de la Cour suprême dans Strauder v. West Virginia de 1880, qui interdisait l'exclusion des Noirs américains des jurys populaires, ceux-ci étaient systématiquement écartés de ces fonctions. Ils étaient par conséquent laissés à la merci du système judiciaire blanc. Dans certains États, tel l'Alabama, l'État utilisait le système pénal afin de rétablir une sorte de servage, en condamnant les hommes noirs à des années d'emprisonnement, durant lesquels ils travaillaient gratuitement pour des employeurs privés tels que la Tennessee Coal, Iron and Railroad Company, une filiale de la U.S. Steel, qui payait l'État en échange de leur travail forcé.

Les punitions imposées hors du système judiciaire étaient encore plus brutales. Des milliers de Noirs ont été victimes du lynchage par des Blancs s'autoproclamant « justiciers », parfois avec l'aide explicite de responsables officiels, dans les États du Sud et au-delà. Ces lynchages se transformaient parfois en véritables pogroms, ainsi lors des émeutes raciales d'Elaine en 1919 ou des émeutes raciales de Tulsa en 1921. Les coupables de telles exactions se sentaient à ce point à l'abri de toute poursuite judiciaire qu'ils prenaient souvent des photographies de leurs victimes, et en faisaient des cartes postales.

Le Ku Klux Klan, qui avait à peu près disparu après une apparition brève mais brutale au début de la Reconstruction, se reforma en 1915, en partie sous l'influence du film de D. W. Griffith, Naissance d'une nation (), qui exaltait le premier Klan. Ils combinaient la rhétorique raciste à la xénophobie envers les immigrants, l'antisémitisme, l'anti-Catholicisme et l'anti-syndicalisme. À ces discours violents, ils ont ajouté l'usage systématique du lynchage et de mises en scène spectaculaires (croix incendiées dans les quartiers noirs, etc.) visant à instaurer un véritable climat de terreur sur la population noire. Le lynchage de Thomas Shipp et d'Abram Smith, en 1930 dans l'Indiana, inspira la chanson Strange Fruit composée par Abel Meeropol (sous pseudonyme), un artiste et sympathisant communiste qui adopta les enfants des époux Rosenberg après leur exécution en 1953. Reprise par l'Afro-américaine Billie Holiday en 1939 à New York, la chanson, qui constituait un réquisitoire émouvant contre les multiples cas de lynchage dans le Sud, devint un hit populaire pendant la Seconde Guerre mondiale. Toujours dans les années 1930, le New Dance Group se bat contre la ségrégation et dénonce le lynchage des Noirs dans le SudRosita Boisseau, « Quand la danse américaine partait en guerre contre les injustices », dans Le Monde du 15-02-2008, mis en ligne le 14-02-2008, .

Ségrégation économique

Outre priver les Noirs de tout droit civique et de toute possible participation à l'espace public, la société WASP maintenait aussi les Noirs dans une position subalterne au niveau économique. Les fermiers Noirs étaient souvent liés aux propriétaires terriens, souvent cantonnés au statut de tenanciers. Dans le secteur secondaire, les employeurs et les syndicats leur réservaient les tâches les plus pénibles et les moins bien payées. Des fonctions modestes, tels que travailler chez la compagnie de wagons-lits Pullman Porter ou être portier d'hôtel, devinrent des positions enviables aux yeux de la majorité des Noirs, car ils offraient une relative sécurité d'emploi et un salaire correct. Les lois Jim Crow excluaient les Noirs de nombreux secteurs de la vie économique, menant à la création d'un véritable « marché noir » au sens littéral du terme : une presse noire surgit au Nord, tandis que les propriétaires noirs de compagnies d'assurances pour Noirs, ou de services de croque-mort pour Noirs, devinrent de véritables notables au sein de la société noire.

Églises noires