Le judéo-espagnol, ou ladino ( en hébreu, aussi judesmo, spanyolit, djudyo, tetuani ou haketiya, spanyol selon les lieux), est une langue judéo-romane dérivée du vieux castillan (espagnol) du et de l'hébreu. Elle est encore parlée de nos jours par un certain nombre de Juifs séfarades descendants principalement des Juifs expulsés d'Espagne en 1492 par le décret de l'Alhambra, dans une vaste aire géographique qui s'étend autour du bassin méditerranéen, qui l'ont préservée.
Distinction Selon le professeur Haïm Vidal-Sephiha, contrairement au judéo-espagnol, « le ladino est un judéo-espagnol qui ne se parle pas »« Cette définition du ladino est contestée par certains auteurs pour qui il est strictement synonyme de judéo-espagnol et constitue une langue parlée ». Lire en ligne sur Academ. ; il se définit comme une langue calque, soit le produit de la traduction littérale de l'hébreu en espagnol avec la syntaxe hébraïque.Le terme « judéo-espagnol calque » est celui utilisé par le linguiste Haïm Vidal Séphiha pour désigner cette langue ladino traduisant au mot à mot l'hébreu sans respecter la syntaxe espagnole, par opposition au judesmo, le « judéo-espagnol vernaculaire ». Voir aussi sur « La question de la langue dite calque » () : ....
Le judéo-espagnol vernaculaire appelé djudeo-espanyol. ou ladino. Judith Cohen, , sur , 2001. ou judesmo est différent du judéo-espagnol calque appelé aussi ladino., qui est une variété stylistique écrite du judéo-espagnol, au vocabulaire castillan mais à la syntaxe hébraïque, inventée pour traduire les textes sacrés hébreux et araméens à l'intention des locuteurs de judéo-espagnol. Cependant le judéo-espagnol parlé, dont l'espagnol ne s'est différencié linguistiquement qu'à partir de 1620 environ, était généralement confondu avec le judéo-espagnol écrit à usage religieux, qui était simplement considéré comme un judéo-espagnol plus pur et plus littéraire.
Dénomination vignette|Affiche en ladino pour les Jeunes amis du club juif de Bitola (Monastir) en Macédoine, 1917. gauche|vignette|Lettre de Jamila Buzaglo au peintre Delacroix écrite en haketia, Tanger, . La langue était appelée ladino (variante du latin...) et également par de nombreux noms locaux (djudezmo, djudyo, espanyoliko, tetuani, haketia), mais depuis que la plupart des locuteurs du judéo-espagnol se trouvent dans une société turque occidentalisée ou israélienne, ils ont préféré le nom ladino, probablement parce qu'il désignait moins que les autres l'identité juive.. C'est ainsi qu', la langue est pratiquée par les descendants des Juifs expulsés d'Espagne à la fin du qui se réfugièrent en Turquie, en Grèce et dans la partie « séfarade » de la Bulgarie, langue essentiellement composée d'espagnol du , de quelques mots d'hébreu (surtout concernant la religion), et d'autres mots provenant des différents pays d'accueil (turcs, grecs, arabes, italiens, slaves ou bulgares.), est appelée par eux « ladino » et non « judéo-espagnol ». est par exemple le dialecte judéo-espagnol haketia parlée par les Juifs du Maroc espagnol.
Selon et le professeur Vidal Sephiha : ladino () est utilisé par les non-spécialistes, surtout en Israël ; djudezmo (aussi écrit judesmo) par les Juifs de Turquie et par les linguistes juifs ; judéo-espagnol par les philologues des langues romanes ; hakitia par les Juifs du Maroc septentrional ; tetuani en Oranie ; spanyol, espanyol, djudezmo, djudyo, djidyo, spanyolith, spanyolisch, espanyoliko par certains locuteurs..
Polysémie Autrefois, le mot Djudyo (Juif) désignait à la fois la langue (le judéo-espagnol vernaculaire) et le locuteur du judéo-espagnol (le Judéo-espagnol). « En castillan médiéval, un ladino désigne un musulman ou un juif qui parle la langue des chrétiens, c'est-à-dire une langue romane dérivée du latin. Ladinar, c'est traduire un texte d'origine sémitique en hébreu ou arabe) en langue romane, en particulier en castillan ».
Le mot ladino signifie également en espagnol « rusé » ; Joan Coromines explique dans son dictionnaire étymologique de la langue espagnole que l'on est arrivé à ce sens à l'époque d'Al-Andalus : ladinar signifiait « traduire en latin une langue étrangère », et les ambassades arabes utilisaient des interprètes arabes (el mauro ladino : Maure comprenant l'espagnol - cette langue ayant été latinisée) dont on avait fini par se méfier en tant qu'espions dans les cours des royaumes chrétiens.
Ainsi, le mot ladino en espagnol a pris le sens de « rusé » ou « astucieux » et le garde jusqu'à nos jours.
Graphie vignette|Bible de Ferrare écrite en ladino aux caractères latins de style gothique, publiée en Italie en 1553. « En Espagne, on eut recours aux deux alphabets, latin et hébreu. Le ladino de la Biblia de Ferrara sera écrit en caractères latins, style gothique car destinée aux Marranes d'Espagne qui revenaient au judaïsme et ignoraient tout de l'hébreu. Bientôt, en Turquie, vers 1928, sur l'ordre du nouveau pouvoir républicain de Mustapha Kemal Pacha, l'écriture latine se substituera à l'écriture hébraïque. Cependant, longtemps encore, les anciens utiliseront le solitreo, écriture hébraïque manuscrite, qui leur servira de graphie clandestine dans les camps d'internement ».
, les Judéo-Espagnols écrivent leur langue selon les normes graphiques de leurs pays et en France, en adoptant « la graphie francocentriste de l'Association Vidas Largas de Paris, association pour la défense et la promotion de la langue et de la culture judéo-espagnole ».
Histoire
Origines Après les expulsions des Juifs (notamment après les persécutions espagnoles de 1391) et principalement celle des Juifs d'Espagne par le décret de l'Alhambra, signé le par les Rois catholiques d'Espagne Isabelle de Castille et , près de séfarades se dispersent dans tout le bassin méditerranéen. La diaspora juive espagnole adopte la langue de son pays d'accueil, mais conserve le castillan ancien qui deviendra le judéo-espagnol comme langue des affaires, notamment en Afrique du NordFès, Tanger, Tétouan, Oran, Rabat-Salé, Meknès, Taza, Ksar el-Kébir, Marrakech, Oujda, Tlemcen, Alger, Bejaïa, Tunis, Sfax, Kairouan., dans l'Empire ottoman. ou aux Provinces-Unies.
En 1553, la Bible de Ferrare d'Abraham Usque et Yom-Tob Atias est rédigée en ladino sous l'Inquisition et inspire de nombreuses bibles espagnoles chrétiennes..
Évolution vignette|Calendrier en ladino publié dans le journal américain La Amerika, à New York en 1916. Évoluant de la sorte en dehors de la péninsule Ibérique, le judéo-espagnol, langue castillane archaïsante du (outre les inclusions du léonais et de l'aragonais), est bientôt considéré comme spécifiquement juif : à partir de 1620, les voyageurs espagnols péninsulaires ne reconnaissent plus leur langue dans cet espagnol archaïque parlé par les descendants des expulsés d'Espagne. Ce judéo-espagnol vernaculaire évoluera à son tour.
Aussi, le judéo-espagnol va s'enrichir lentement d'apports linguistiques à partir d'emprunts au turc, à l'hébreu, au slave, à l'arabe ou au français (contactologie) , que le professeur Vidal-Sephiha appelle le judeo-fragnol.
Au , les communautés juives hispanophones de la façade atlantique, des villes de l'ouest de la France comme Bordeaux et de Hollande, comme Amsterdam, connaissent le judéo-espagnol calque (ainsi Baruch Spinoza.) ou ladino, cette traduction littérale de l'hébreu réservée aux textes sacrés ; mais ces Juifs ne parlent pas en revanche ce qu'on appelle désormais le djudezmo ou judéo-espagnol vernaculaire.
Au début du , le judéo-espagnol est la langue utilisée pour la propagande socialiste d'un parti antisioniste comme la Fédération socialiste ouvrière de Salonique, qui veut s'ancrer dans la population juive de Macédoine.
Après la Shoah Encore parlé par d'importantes communautés avant la Seconde Guerre mondiale, principalement dans les Balkans (voir les travaux du linguiste Kalmi Baruch sur le judéo-espagnol de Bosnie), le judéo-espagnol est devenu une langue en danger de disparition, à l'instar du yiddish, en grande partie à cause de la Shoah qui a décimé les communautés grecques de Salonique, yougoslaves, roumaines ou bulgares, mais aussi parce que, lors de la décolonisation et surtout des guerres israélo-arabes, une grande partie de la communauté marocaine a quitté l'Afrique du Nord. En 1948, environ parlaient le judéo-espagnol à Tanger-Tétouan. Ainsi, le judéo-espagnol a perdu une partie de ses locuteurs. L’Unesco le classe parmi les en danger à travers le monde...
L'Autorité Nationale du Ladino (ANL) est un organisme israélien international créé en 1997, sur la base d'une loi adoptée par la Knesset, le parlement israélien, le . L' défend la langue et la culture judéo-espagnole en encourageant la création dans cette langue et en publiant les grandes œuvres de la littérature judéo-espagnole. Elle joue également un rôle de transmission et de commémoration en participant à la sauvegarde de l'héritage des communautés séfarades disparues dans la Shoah.
Regain Après la Seconde guerre mondiale, l'Université crée des chaires de judéo-espagnol (langues, culture et civilisation) à travers le monde, conduisant à un regain d'intérêt pour cette discipline :
1967 : à l'École des Langues et Civilisations Orientales Vivantes à Paris ; à la Sorbonne (Institut d'Études hispaniques) et à l'École pratique des hautes études ; 1972 : à l'Université Libre de Bruxelles (Institut Martin Buber) ; dans les établissements où enseigne le professeur Haïm Vidal Sephiha (plus de en judéo-hispanologie) ; après un premier temps de rejet, le judéo-espagnol s'enseigne désormais dans la plupart des universités israéliennes.
Au tournant du millénaire, le judéo-espagnol rencontre un regain d'intérêt grâce à la littérature et à l'enseignement universitaire, que d'aucuns appellent « renaissance ». Depuis la pandémie de Covid19 et les différents confinements, le ladino suscite encore un nouvel engouement mondial sur Internet par des locuteurs et des apprenants juifs et non-juifs.
Locuteurs vignette|Répartition historique des locuteurs du judéo-espagnol dans le bassin méditerranéen. Les points cerclés indiquent les communautés de locuteurs actuels.. Sur les quelque décomptés en 1925, ont péri.
De nos jours, les Judéo-espagnols sont au nombre approximatif de : Israël (), Bulgarie (), Turquie (), Maroc septentrional (), États-Unis (), Grèce (), France, Belgique et Angleterre (). Tous ces locuteurs sont bilingues voire trilingues.
Description La langue parlée a conservé des traits semblables au castillan ancien de la fin du , ce qui lui a donné sa spécificité par rapport à l'espagnol (castillan) moderne.
Phonologie Le judéo-espagnol est plus proche phonologiquement du castillan ancien que moderne. De façon générale, il a conservé les fricatives sonores (/v/ /z/) et les chuintantes (/ʃ/ /ʒ/) de l'espagnol médiéval, dont la phonologie s'est par la suite considérablement réorganisée entre le milieu du et le milieu du Voir ..
En particulier, le judéo-espagnol ne connaît pas le phonème guttural /x/ pour la lettre j (jota) espagnoleHaïm Vidal Séphiha, conférence en ligne « Le judéo-espagnol de Salonique ». - prononciation qui lui est postérieure. L'espagnol de la fin du possédait deux lettres différentes correspondant à l'actuel j : x se prononçait comme le « ch » français, et j se prononçait comme « j » ou « dj » français, et le judéo-espagnol a conservé tous ces sons. Le j de l'espagnol moderne correspond ainsi en judéo-espagnol au son « ch » français ou à « j » ou « dj » français : judéo-espagnol « caisse » (sh prononcé comme « ch » français) / espagnol (j prononcé /x/, son guttural ressemblant à un « h » fort) ; judéo-espagnol « fils » (« j » comme en français) / espagnol (h non prononcé et j prononcé /x/) ; judéo-espagnol « gens » (« dj » comme en français) / espagnol (g prononcé /x/).