Etemenanki (du sumérien , « la maison-fondement du ciel et de la terre ») est une tour à étages ou ziggurat dédiée au dieu Marduk à Babylone, construite au nord du temple dédié à ce dieu, l'Esagil. Sans doute érigée au sous le règne de Hammurabi ou d'un de ses successeurs, elle connaît plusieurs phases de reconstruction, la dernière étant conduite par Nabopolassar (625-604 av. J.-C.) et son fils Nabuchodonosor II (605-562 av. J.-C.).

Il ne subsiste plus rien de l'édifice, à l'origine haut de sept étages, hormis les restes de sa base. Plusieurs textes fournissent des informations sur son aspect, mais leur interprétation est discutée. De ce fait, aucune des propositions de reconstitution de l'aspect de la tour ne fait l'objet d'un consensus.

Les sources

Les sources babyloniennes

Conservée au musée du Louvre, la tablette dite « de l’Esagil », datée de 229 av. J.-C. est la copie d’un document supposément rédigé au . Une autre copie, plus fragmentaire, est conservée au British Museum. Il se présente comme l'exposé d'un problème mathématique, concernant des mesures architecturales. Comme son nom l'indique elle s'intéresse au temple de Marduk dans son ensemble, mais s'arrête essentiellement sur les mesures de la ziggurat de Babylone. C'est autant un texte métrologique que théologique : il donne les dimensions de l'édifice en partant des réalités, mais les modifie de manière à lui conférer des proportions idéales qui renvoient à sa fonction cosmologique. En effet il s'inscrit dans un cube parfait de 90 m de côté, ce qui correspond bien aux dimensions de sa base observées in situ, mais en revanche est peu réaliste pour l'élévation. Il donne les hauteurs des sept étages, en s'intéressant surtout à la base, ainsi qu'une description détaillée du temple haut. Il s'attarde donc surtout sur les fondations de l'édifice, reliées à la terre, et son sommet, qui s'élève vers le ciel, ce qui renvoie manifestement au rôle cosmique de la tour à étages.

Une autre source cunéiforme importante pour la reconstitution de l'aspect de l'édifice est une stèle de Nabuchodonosor II commémorant la reconstruction des ziggurats de Babylone et de Borsippa. De provenance inconnue, elle est conservée à la Collection Schøyen et n'a été publiée qu'au début du . A. R. George, Cuneiform Royal Inscriptions and Related Texts in the Schøyen Collection, Bethesda, 2011, p. 153-169.. Elle représente le roi devant un dessin en coupe de la ziggurat, ainsi qu'un plan du temple de son sommet. Une inscription courte identifie l'édifice comme étant Etemenanki. C'est donc un document exceptionnel complétant par des images les données de la Tablette de l'Esagil, et permettant des reconstitutions de l'aspect de l'édifice reposant sur des indications antiques plus précises.

En dehors de cela, Etemenanki est mentionnée dans des inscriptions royales assyriennes et babyloniennes, notamment celles commémorant ses reconstructions, ainsi que des textes mythologiques (Enūma eliš) et topographiques (Tintir = Babilu) concernant Babylone et sa théologie, et des listes de ziggurats.

Les fouilles archéologiques thumb|L'emplacement des ruines d'Etemenanki.

Les ruines d'Etemenanki se trouvent sur le site archéologique de Babylone (Babil en arabe), au lieu appelé Sahn (صحن « plat »), un espace plat et humide. Il ne reste plus que ses fondations, qui sont très dégradées car les briques cuites qui s'y trouvent sont de bonne qualité et ont été employées par les locaux : en 1886 certains d'entre eux ont repéré les briques en creusant des puits, et en ont extrait un grand nombre, en utilisant des pompes à eau pour accéder aux espaces immergés.

Les premières fouilles régulières du site de Babylone ont lieu de 1899 à 1917. Elles sont accomplies par une équipe allemande dirigée par Robert Koldewey. Le site de la ziggurat est sondé en vue de fouilles en 1913 par F. Wetzel, qui relève ses dimensions et identifie son cœur de briques crues. Aucune fouille n'a lieu dans les années qui suivent. Des archéologues allemands reviennent sur le site entre 1957 et 1962 pour réaliser des fouilles courtes visant à clarifier des informations apportées par les premières campagnes. Dans ce contexte, Hansjorg Schmid conduit de nouvelles fouilles plus poussées en 1962, qui ont pour but de préciser les relevés de 1913 et de mettre en lumière l'histoire de l'édifice.

L'enceinte de la ziggurat fait quant à elle l'objet de fouilles ponctuelles lors des premières campagnes allemandes par F. Wetzel et lors de la seconde série de campagnes par H. Lenzen.

Les connaissances archéologiques d'Etemenanki peuvent être complétées par l'apport des fouilles d'autres ziggurats mieux conservées, en particulier la ziggurat de Borsippa (Birs Nimrud), qui a également été reconstruite par Nabuchodonosor II et présente de nombreuses similitudes architecturales avec elle.

Les sources grecques

Hérodote (), historien grec (484-406 ), donne une description de la tour (I, 182-183), qu'il présente de manière fantaisiste comme une tour de forme hélicoïdale, ce qui indique qu'il s'agit d'une description faite par ouï-dire :

Diodore de Sicile, historien du , évoque la tour (II, 9) alors qu'elle n'est plus qu'un tas de ruine, mais que le souvenir de sa splendeur passée est encore dans les mémoires. Il précise que c'est un lieu qui servait pour l'observation des astres.

Historique

Etemenanki pourrait avoir été construite par Hammurabi de Babylone (1792-1750 av. J.-C.), le principal artisan de la montée en puissance du royaume babylonien, qui dit dans son célèbre Code que le sanctuaire de Marduk dont elle fait partie, l'Esagil, a des « fondements (...) aussi solides que ceux du ciel et de la terre », ce qui renvoie au sens du nom Etemenanki. Mais il n'y a aucune preuve décisive en ce sens, les travaux entrepris par les rois babyloniens de cette époque à Babylone même étant très peu documentés. Mais étant donné qu'on sait par des inscriptions retrouvés dans des cités voisines comme Kish et Sippar que Hammurabi et son fils Samsu-iluna y ont construit des ziggurats, les spécialistes estiment qu'il est peu probable qu'ils n'en aient pas construits une dans leur capitale pour le dieu Marduk. Les plus anciennes traces écrites de la tour de Babylone se trouvent dans une liste qui pourrait remonter à l'époque kassite (v. 1350-1150), et les textes post-kassites célébrant l'aspect sacré de Babylone et la grandeur de son dieu Marduk, le récit mythologique Enuma Eliš et le texte topographique Tintir = Babilu, datés du règne de Nabuchodonosor (1125-1104) ou peu après. En l'absence d'inscriptions de fondation de ces périodes commémorant des restaurations de l'édifice, son histoire n'est pas connue. La question de savoir si le noyau et le manteau de briques crues identifiés lors des fouilles de l'édifice correspondent à l'état de la tour du est discuté (voir plus bas).

La première inscription royale mentionnant la ziggurat est celle du roi assyrien Sennachérib à Bavian, qui mentionne qu'il l'a détruite en même temps que les murailles et autres monuments majeurs de Babylone, lors de la répression d'une révolte en 689. L'ampleur de ces destructions est discutée, car il est possible que la propagande assyrienne les ait exagérées. En tout cas cela est suffisant pour que le roi assyrien suivant, Assarhaddon, entreprenant de restaurer Babylone dans une tentative de se concilier la région, ordonne la reconstruction d'Etemenanki ; une de ses inscriptions donne à l'édifice une base de 90 m de côté. Son fils et successeur Assurbanipal poursuit ces travaux. Il est possible que les travaux n'aient pas été menés à leur terme en raison de la révolte qui secoue la Babylonie entre 652 et 648, se concluant par une nouvelle prise de la ville et des dégâts dont l'importance n'est pas déterminée.

L'état final de la ziggurat est dû à l'action des fondateurs de l'empire néo-babylonien, Nabopolassar (626-625) et son fils Nabuchodonosor II (605-562). Le premier évoque ses travaux dans une inscription qui évoque l'état de délabrement avancé de l'édifice, qui nécessite un chantier important. Plutôt que de supposer que la tour ait été détruite à nouveau lors de la prise de la ville en 648, il faudrait supposer selon A. R. George qu'elle n'avait pas été achevée par les rois assyriens, et aussi que des infiltrations d'eau de la nappe phréatique aient affaibli sa base (ce phénomène concerne une grande partie de Babylone à ce moment-là). Au minimum cela nécessite de consolider les fondations de l'édifice. Nabuchodosonor II complète ces travaux et lui donne son aspect final, en surélevant son manteau de briques et érigeant son temple haut couvert de briques à glaçure.

Une inscription fragmentaire du dernier roi de Babylone, Nabonide (556-539), indique qu'il entreprend des travaux de réfection du mur d'enceinte entourant Etemenanki.

Les fouilles d'Etemenanki ont identifié des traces de destruction et de démantèlement de la tour, notamment au niveau de son escalier méridional. Il est généralement estimé que l'édifice est détruit lors de la répression d'une révolte de Babylone par le roi perse Xerxès en 484 et qu'il est délaissé après cela, car il n'apparaît plus dans la documentation textuelle, hormis les tablettes rituelles et savantes telles que la Tablette de l'Esagil qui préservent le souvenir d'une période passée. Mais il est également possible que cette disparition soit due au fait que les textes emploient désormais le terme Esagil pour désigner l'intégralité du sanctuaire de Marduk, ziggurat comprise. Il est au moins assuré que la ziggurat est dans un grand état de délabrement lorsque les Grecs d'Alexandre le Grand deviennent les maîtres de la région dans les dernières décennies du Lorsque les Séleucides consolident leur pouvoir à Babylone et fondent une cité grecque dans la cité, ils emploient les débris de la tour pour ériger une colline artificielle dans la partie orientale de la ville, contre laquelle est construit un théâtre. Les ruines de la ziggurat servent de base à plusieurs édifices par la suite, notamment à l'époque Sassanide et au début de l'époque islamique.

Aspect et reconstitutions

Situation

thumb|right|upright=1.4|Plan des zones fouillées dans le complexe du dieu Marduk à Babylone : au sud l'Esagil, et au nord la ziggurat Etemenanki dans sa grande enceinte.

Etemenanki est située dans le vaste complexe sacré dédié au dieu Marduk, situé sur la rive gauche de l'Euphrate, dans le quartier appelé Eridu. Elle borde sur son côté est la Voie Processionnelle, la principale artère de la ville. Sur son côté nord se trouve le Palais Sud, et sur son côté sud le temple de Marduk, l'Esagil.

Le sanctuaire de Marduk est en effet constitué de deux ensembles principaux : au sud, le temple bas, l'Esagil (« Maison/Temple au sommet élevé »), édifice de grande taille dont seule une partie a été dégagée, qui comprenait la statue de culte de Marduk et de son entourage, ce qui en faisait le principal lieu de culte du royaume babylonien ; au nord la ziggurat avec son temple élevé, enserrée dans une enceinte d'environ 400 mètres de côté.

L'enceinte intérieure dans laquelle se trouve la ziggurat est constituée par un mur épais dont l'extérieur a un dispositif à pilastres et redans, et qui comprend plusieurs pièces. Des portes monumentales permettent l'accès à la grande esplanade au milieu de laquelle est construite la tour.

Dimensions

Les relevés effectués lors des fouilles ont déterminé les dimensions d'Etemenanki. Sa base est carrée, d'environ de côté, plus précisément 91,52 × 91,66 m. L'escalier frontal commençait à 52 mètres de la facade et les marches subistantes mesurent 34 cm de giron et sont hautes de 17 cm. Les escaliers latéraux ont une largeur d'environ 6 à 8 m.