Gilles Deleuze est un philosophe français né le dans le , où il est mort le , par suicide.
Dès les années 1960 jusqu'à sa mort, Deleuze a écrit une œuvre philosophique influente et complexe, à propos de la philosophie elle-même, de la littérature, de la politique, de la psychanalyse, du cinéma et de la peinture. Jusqu'à sa retraite en 1988, il fut également un professeur renommé de philosophie à l'université.
D'abord perçu comme un historien de la philosophie, car il a écrit des ouvrages sur des philosophes aussi divers que David Hume, Friedrich Nietzsche, Emmanuel Kant, Baruch Spinoza, Henri Bergson, Deleuze évolue vers une nouvelle définition du philosophe comme dans la Cité, soit un créateur en philosophie de mots nouveaux, de sens différents. Il revient néanmoins à l'histoire de la philosophie à la fin de sa carrière universitaire, en consacrant des ouvrages à Michel Foucault, François Châtelet et Gottfried Wilhelm Leibniz.
Sa thèse de philosophie est centrée sur le concept de et , c'est-à-dire au rapport du même à la ressemblance, de la copie au double, et de l'effet de la répétition à l'infini par rapport à un original. Il y prend comme référence Gottfried Wilhelm Leibniz, qui était à la fois métaphysicien et mathématicien. Deleuze tente d'y développer une métaphysique, en accord avec la physique et les mathématiques de son temps (les années 1960), dans laquelle les concepts de multiplicité, d'événement et de virtualité remplacent respectivement ceux de substance, d'essence et de possibilité.
Deleuze s'intéresse ensuite aux rapports entre sens, non-sens et événement, à partir de l'œuvre de Lewis Carroll, de celle du philosophe Whitehead et du stoïcisme grec. Enfin il développe une métaphysique et une philosophie de l'art originales en s'intéressant au cinéma autant qu'au peintre Francis Bacon.
Avec Félix Guattari, il développe un cycle intitulé « Capitalisme et schizophrénie » qui comprend L'Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980). Ils écrivent ensemble deux autres ouvrages : Kafka : Pour une littérature mineure (1975) et Qu'est-ce que la philosophie ? (1991). Ils créent les concepts de rhizome ou de déterritorialisation, menant une critique conjointe de la psychanalyse et du capitalisme contemporain. Leurs deux premiers livres ont un retentissement certain dans les milieux universitaires occidentaux et un impact, sur les sciences sociales pendant les années 1970 et 1980, jusqu'aux États-Unis, où émerge ensuite la French Theory (et son pendant critique), à laquelle ils sont largement associés.
La pensée de Deleuze est parfois également associée au post-structuralisme, bien qu'il ait déclaré s'être toujours vu comme un métaphysicien.
Deleuze a reçu en 1994 le grand prix de philosophie de l'Académie française pour l'ensemble de son œuvre.
Biographie Enfance et formation
Gilles Louis René Deleuze naît le , dans le . dans une famille bourgeoise.
Son père, Albert Deleuze, né en 1878 à Uzès (département du Gard), mort en 1947 à Paris (17e arrondissement), est ingénieur, diplômé de l'École centrale de Paris, et vétéran de la Grande Guerre, décoré de la croix de guerre et élevé au grade de chevalier de la Légion d'honneur. Il épouse, en 1920, Odette Camaüer. Sa mère, née en 1887 à Paris (17e arrondissement), où elle est morte en 1973, également issue d'un milieu aisé, est la fille d'un cadre de la Compagnie internationale des wagons-lits. De leur union naît un premier enfant, Georges, né en 1922.
Ses deux parents sont de droite, proches des Croix-de-Feu. Deleuze raconte dans L'Abécédaire l'effroi de ses parents, à l'été 1936, quand la plage de Deauville où ils passent leurs vacances depuis des années est par des prolétaires venus grâce aux congés payés. Dès son plus jeune âge, Gilles Deleuze souffre de troubles respiratoires.
En 1940, la guerre surprend les Deleuze alors qu'ils sont en villégiature à Deauville. Les parents décident de laisser Gilles dans cette ville en pensionnat. Alors qu'il était jusque-là un élève médiocre, il découvre la littérature grâce à son professeur Pierre Halbwachs, fils du sociologue Maurice Halbwachs. C'est Pierre Halbwachs qui lui fait lire André Gide, Charles Baudelaire ou encore Anatole France — en , Pierre Halbwachs sera arrêté comme résistant par la GestapoLettre du 27 juillet 1944 d'Yvonne Halbwachs à Edmond Faral. Archives du Collège de France, dossier 16 CDF 182, art. 8..
L'armistice signé, Gilles revient à Paris. En 1941, il fait ses études secondaires au lycée Carnot et fréquente Michel Tournier, qui est élève au lycée Pasteur de Neuilly-sur-Seine. À Carnot, Deleuze est alors le camarade de classe de Guy Môquet et a pour professeur Pierre Vial, alors que Maurice Merleau-Ponty enseigne dans l'autre khâgne (classe préparatoire en lettres supérieures). Pendant ces années de guerre, il rencontre, par l'entremise de Michel Tournier, Maurice de Gandillac et Marie-Madeleine Davy. Cette dernière lui présente Georges Bataille, Pierre Klossowski, Jean Grenier, Brice Parain, Michel Butor, Jean Paulhan, Roger Caillois, ou encore Jean-Paul Sartre, lors de réunions privées le dernier samedi de chaque mois. Michel Tournier emmène Deleuze aux cours publics des psychiatres Théophile Alajouanine et Jean Delay à l'hôpital de la Salpêtrière.
Pendant ces années d'Occupation, il est très marqué par la lecture de Jean-Paul Sartre. L'Être et le Néant l'enchante, et il va voir Les Mouches au théâtre Sarah-Bernhardt. En 1944, Gilles Deleuze publie, par jeu, un pastiche de Jean-Paul Sartre intitulé Description de la femme : pour une philosophie d'autrui sexuée.
Le , son frère aîné, Georges, membre des Forces françaises de l'intérieur, est déporté dans le convoi n°7909 et meurt à Revigny-sur-Ornain (département de la Meuse). Cette mort affecte fortement Gilles et ses parents. Ces derniers vouent, selon Michel Tournier, un véritable culte à l'enfant mort, tandis que Gilles en est réduit à être , perçu comme médiocre.
Après 1945, il intègre l'hypokhâgne puis la khâgne du lycée Louis-le-Grand. Ses professeurs sont Ferdinand Alquié, Georges Canguilhem, Maurice de Gandillac et Jean Hyppolite. Il suit également au lycée Henri-IV les cours de Jean Beaufret, introducteur de Martin Heidegger en France. Malgré ses aptitudes jugées exceptionnelles par ses professeurs, qui lui parlent d'égal à égal, il échoue au concours d'entrée à l'École normale supérieure, mais, au vu de ses excellents résultats, il obtient une bourse d'études pour préparer l'agrégation, ce qu'il effectue à la Sorbonne, où Canguilhem et Gandillac sont à nouveau ses professeurs, ainsi que Gaston Bachelard et Jean Wahl. À l'université, il se lie d'une grande amitié avec Claude Lanzmann.
Sa première déception vient de Sartre à l'occasion de sa conférence « L'existentialisme est un humanisme » prononcée le . Michel Tournier, avec qui Deleuze était allé écouter la conférence, écrit à ce sujet : Michel Tournier, Le Vent Paraclet, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1977, ..
Deleuze participe en 1946 à la revue Espace, sous l'égide d'Alain Clément, qui n'aura qu'un seul numéro et pour laquelle il écrit l'article « Du Christ à la bourgeoisie ».
En 1947, il prépare l'agrégation aux côtés de François Châtelet. Matière et Mémoire de Henri Bergson est au programme, livre qui marque durablement sa pensée et lui fait considérer Bergson comme un philosophe de tout premier plan, alors que ses amis, de tendance marxisante, comme François Châtelet, voient dans Bergson un . Deleuze manque plusieurs cours dans l'année à cause de ses problèmes respiratoires, et craint les épreuves orales, qui l'avaient fait échouer à Normale Sup ; c'est François Châtelet qui le force à aller à ces épreuves ; Gilles Deleuze est reçu huitièmeVoir sur rhe.ish-lyon.cnrs.fr.. La réussite à l’agrégation lui donne une autonomie économique qui lui permet de quitter sa mère, alors que son père vient de mourir.
Professeur de philosophie
En 1948, Gilles Deleuze est reçu à l'agrégation de philosophie, le huitième sur quinze, au sein de la même promotion que Louis Althusser (reçu le deuxième), que François Châtelet (reçu le sixième) et que Gilbert Simondon (reçu le neuvième).
Il quitte la maison de sa mère en 1950 et s'installe à l'hôtel de la Paix, sur l'île Saint-Louis à Paris, dans une chambre proche de celle de Michel Tournier. La semaine, il enseigne au lycée Louis-Thuillier d'Amiens, et ce jusqu'en 1952.. Il enseigne ensuite au lycée Pothier d'Orléans de 1952 à 1955 et au lycée Louis-le-Grand de 1955 à 1957, lycées dans lesquels il est très apprécié. Alors qu'il avait publié en 1953 Empirisme et subjectivité, consacré à la philosophie de David Hume, il se consacre entièrement à l'enseignement et ne publie rien jusqu'en 1962.
En 1956, il épouse Denise « Fanny » Paule Grandjouan qui travaille alors chez le couturier Pierre Balmain et traduira plus tard D. H. Lawrence et Lewis Carroll.. Le couple s'installe à Paris.
Deleuze obtient un poste d'assistant à la faculté des lettres de l'université de Paris en 1957 et se consacre alors à l'histoire de la philosophie. En 1960, il est nommé attaché de recherche du CNRS à Lyon ; c'est là qu'il se lie d'amitié avec Michel Foucault.
En naît son premier enfant, Julien - accès gratuit par la bibliothèque Wikipédia..
En 1962, Michel Foucault, qui enseigne alors à l'université de Clermont-Ferrand, le propose pour succéder à Jules Vuillemin qui vient d'être élu au Collège de France mais c'est Roger Garaudy, qui a alors les faveurs du ministère, qui est finalement nommé. En 1964, comme chargé d'enseignement à la faculté des lettres de l'université de Lyon, il assure notamment en licence les cours de « morale et sociologie » et de « philosophie générale ». Ses collègues sont entre autres Henri Maldiney, François Dagognet, Geneviève Rodis-Lewis ou Pierre Fédida. C'est cette même année 1964 que naît sa fille, Émilie.
Il recommence à publier à partir de 1962, et ce à un rythme très soutenu, puisqu'il publie neuf livres durant les sept années qui suivent. Ce sont d'abord des livres consacrés à d'autres philosophes : Nietzsche et la philosophie (1962), La Philosophie critique de Kant (1963), Nietzsche (1965), Le Bergsonisme (1966), Spinoza et le problème de l'expression (1968). Il est alors considéré comme un historien de la philosophie, ce qu'il niera par la suite avoir été. Deux livres sont également consacrés à des écrivains : Proust et les signes (1964) et Présentation de Sacher-Masoch (1967). À la fin des années 1960, il développe une philosophie plus personnelle, dans Différence et répétition (1968) et Logique du sens (1969). En 1969, l'université de Paris lui décerne le doctorat ès lettres pour sa thèse principale Différence et répétition sous la direction de Maurice de Gandillac, et sa thèse secondaire Spinoza et le problème de l’expression sous la direction de Ferdinand Alquié.
La décennie politique
En , le mouvement de Mai, déclenché à Paris, provoque une importante réplique à Lyon : des étudiants se mettent en grève, bloquent les épreuves des concours, occupent les locaux jour et nuit. Gilles Deleuze soutient activement le mouvement, ce en quoi il se distingue de la plupart des autres professeurs. Quelques mois plus tard, il est invité par Michel Foucault à devenir maître de conférences à l'université Paris-VIII fraîchement créée.