Le Docteur Lerne, sous-dieu est un roman merveilleux-scientifique de Maurice Renard paru en 1908 aux éditions Mercure de France.

Le roman raconte le séjour d'un jeune homme nommé Nicolas Vermont dans le château de son enfance. Après des années d'absence, il retrouve son oncle, le docteur Lerne, qui se prête à d'inquiétantes expériences de greffes brisant les frontières des espèces et même des règnes.

Maurice Renard s'inspire des progrès scientifiques en œuvre depuis le , mais également de L'Île du docteur Moreau de H. G. Wells publié quelques années plus tôt, dont il revendique en dédicace la filiation. Le romancier français se démarque néanmoins de son confrère britannique en poussant l'hybridité beaucoup plus loin, allant jusqu'à verser dans le fantastique.

Premier roman de l'écrivain, Le Docteur Lerne se distingue par son hybridité générique qui en fait un récit conjectural très original. Son statut de classique de la science-fiction française lui vaut d'être régulièrement réédité en France au cours des et de bénéficier également de nombreuses traductions à l'étranger.

Genèse de l'œuvre Les progrès de la science au alimentent le champ littéraire et son imaginaire scientifique Au cours de la seconde moitié du , les champs du savoir se restructurent autour des sciences du vivant . Ainsi, en l’espace de quelques décennies seulement, des chercheurs remettent en cause quelques principes épistémologiques jusqu’alors immuables , à l'instar des physiciens Rudolf Clausius, puis James Clerk Maxwell, dont les contributions majeures à la thermodynamique remettent en question la conception mécaniste de la nature ; ou encore des naturalistes Charles Darwin et Alfred Russel Wallace dont les théories de l'évolution s’inscrivent dans la continuité des travaux du géologue Charles Lyell sur les transformations de l'écorce terrestre.

Cette prise de conscience de la plasticité du vivant se diffuse dans de nombreuses disciplines. Ainsi, si dans le domaine horticole, la greffe est une technique connue depuis l'Antiquité, c'est bien au que le savoir-faire atteint sa maturité théorique, en particulier avec les travaux de Charles Baltet exposés dans son ouvrage L'Art de greffer (1868). À cet égard, la lutte contre le phylloxéra, un insecte ravageur des vignobles qui apparaît en Europe au début des années 1860, systématise la greffe de plants américains résistants et offre une véritable reconnaissance sociale à la greffe en évitant la destruction totale du vignoble européen.

vignette|gauche|alt=dessin d'un homme face à des chimères et des accessoires de magie|Le docteur Carrel, pionnier des greffes sur les animaux, inspire le personnage du docteur Lerne. C'est dans ce contexte d'émulation intellectuelle que la greffe apparaît comme une voie prometteuse également pour l'homme, même si les tentatives sur l'animal se soldent systématiquement par des échecs sans qu’on n'en saisisse véritablement la cause. L'essor de la chirurgie permet néanmoins d'espérer faire sauter ce verrou expérimental. Au cours des années 1860, les travaux de Louis Pasteur contre la théorie de la génération spontanée, ceux de Joseph Lister sur l'antisepsie en chirurgie, la généralisation de l'utilisation de l'anesthésie au chloroforme changent le regard sur la chirurgie, qui passe du statut de technique d'ultime recours à des interventions certes toujours risquées, mais avec des taux de mortalité maîtrisés. Au début du , les succès opératoires les plus spectaculaires en matière d’autogreffes pratiquées sur chats et chiens sont effectués aux États-Unis par le chirurgien français Alexis Carrel. Ces succès sont fortement médiatisés. Ainsi, lorsque Maurice Renard entreprend l'écriture du Docteur Lerne, la chirurgie n'est plus simplement associée à l'imaginaire mortifère du docteur Frankenstein, mais évoque une technique d'avant-garde, audacieuse et surtout porteuse de grands espoirs.

Les écrivains accompagnent ces progrès scientifiques et en anticipent les prochaines étapes, en fantasmant notamment sur les corps augmentés et améliorés. Ce thème du dépassement de l'humain apparaît dans la littérature de la fin du , avec, par exemple, L'Ève future (1886) d'Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, un roman emblématique de ce nouveau genre qui met en scène une andréïde créée pour dépasser les limites de l’intelligence humaine.

Les débuts littéraires de Maurice Renard vignette|droite|alt=photographie en noir et blanc d'un homme lisant un livre|Trois ans après la publication de son premier recueil de nouvelles, Fantômes et Fantoches (1905), Maurice Renard entreprend l'écriture de son premier roman Le Docteur Lerne, sous-dieu. En 1899, Maurice Renard, âgé de 24 ans, se lance dans une carrière d'écrivain. Il publie en 1905 son premier recueil de nouvelles fantastiques, Fantômes et Fantoches, sous le pseudonyme de Vincent Saint-Vincent. Dès sa sortie, la publication vaut à son auteur un succès d'estime dans les cercles littéraires parisiens. Dans la dernière nouvelle de ce recueil intitulée Les Vacances de M. Dupont, Maurice Renard s'interroge déjà, au détour d'une réflexion d'un personnage, sur la plasticité de l'humanité en invoquant l'origine commune à tous les êtres vivants : .

Ce thème du dépassement de l’humain est au cœur de l'écriture de son premier roman, pour lequel, s'inscrivant pleinement dans les questionnements de son époque, il laisse entrevoir sa fascination pour les merveilles de la science. Pendant longtemps d'ailleurs, Maurice Renard envisage d'intituler son récit L'Enchanteur.

Le , après quatorze mois d'écriture, Maurice Renard achève son récit. Il décide alors de renommer son roman en Le Docteur Lerne, sous-dieu, associant dès le titre le côté scientifique à celui du merveilleux et du mythologique.

Après avoir découvert l’existence d’un certain Lord John Jervis, amiral Vincent Saint-Vincent en , il abandonne son nom de plume. C’est ainsi, sous son vrai nom, que Maurice Renard fait publier à compte d'auteur aux éditions Mercure de France Le Docteur Lerne, sous-dieu en .

Histoire Résumé Le roman s'ouvre sur une séance spirite. Huit amis sont attablés autour d'un guéridon et le questionnent sur l'avenir. À leur demande, la table tournante leur livre alors une histoire qui arrivera dans quelques années à un certain Nicolas Vermont.

vignette|droite|alt=Photographie en noir et blanc d'un château.|Le domaine de Fonval, ancienne abbaye située à proximité du bourg imaginaire de Nanthel est l’image du château de Saint-Rémy et de son parc, où Maurice Renard passa son enfance. L'histoire de Nicolas Vermont débute avec son arrivée au château de son enfance, situé à Fonval dans les Ardennes. Le jeune homme y retrouve son oncle, le célèbre physiologiste Frédéric Lerne, qui, assisté par trois préparateurs allemands, se prête à de mystérieuses recherches sur l'hybridation entre espèces. Nicolas constate ce qu'il a déjà pressenti dans ses échanges épistolaires avec son oncle, à savoir que le docteur Lerne, qui lui inspire désormais l'effroi, a beaucoup changé. Il a, par ailleurs, pris les manières et l'accent de ses collaborateurs allemands. Le vieil homme le somme ainsi de ne pas essayer de découvrir son secret et de ne pas courtiser sa protégée Emma Bourdichet, une jeune femme qu'il a recueillie. Cependant, guidé par une irrépressible curiosité, Nicolas ne parvient pas à résister à une exploration nocturne de la serre où officie en journée le savant. La découverte des expériences de greffe entre les règnes végétal et animal le fascine autant qu'elle le glace d'épouvante.

Au-delà des secrets qui entourent les travaux du docteur Lerne, Nicolas évolue dans une atmosphère où les mystères s'accumulent à Fonval. Il est ainsi témoin de l'étrange comportement de ses pensionnaires, y compris des animaux, à l'instar de la chienne Nelly qui semble attirée par la chambre jaune. Dans cette pièce, Nicolas découvre la présence d'un homme visiblement fou. Il apprend par Emma que cet homme est son ancien amant, Mac-Bell, que le docteur Lerne a précipité dans la folie, après qu'il l'eut séduite.

Épris d'Emma, Nicolas brave l'interdit de Lerne et entame une relation amoureuse avec la jeune femme. Elle lui raconte son arrivée auprès du docteur Lerne quelques années plus tôt, puis celle d'assistants étrangers : un Écossais du nom de Doniphan Mac-Bell avec sa chienne Nelly, et quatre Allemands, le professeur Otto Klotz et ses trois collaborateurs. Elle lui apprend qu'elle a rapidement entamé une relation avec Mac-Bell, malheureusement entravée à la suite de la disparition d'Otto Klotz et concomitamment du changement de comportement du docteur Lerne, devenu violent et tyrannique. En effet, quand celui-ci a découvert qu'Emma entretenait une relation amoureuse avec Mac-Bell, il est devenu fou de rage et s'est battu avec lui. Lorsqu'Emma a retrouvé Mac-Bell quelques jours plus tard, le jeune homme avait sombré dans la folie et se comportait comme un chien.

Alors qu'il cherche à percer les mystères de Fonval, Nicolas découvre le cadavre d'Otto Klotz. Horrifié d'apprendre que son oncle est un meurtrier, il décide de s'enfuir en emmenant Emma. Il est néanmoins intercepté par le docteur Lerne et ses assistants, qui le saisissent et le sanglent sur une table d'opération où il perd connaissance.

Nicolas se réveille dans le corps d'un taureau. Son oncle lui explique qu'il a pratiqué sur lui l'« opération circéenne », c'est-à-dire un échange de cerveaux avec un taureau. Il lui expose son but ultime : s'enrichir en proposant l'immortalité par la greffe de cerveau sur des corps plus jeunes. Les semaines passent, et Nicolas s'habitue à son corps de bovin. Cependant, lorsqu'un jour, il surprend son corps humain habité par le taureau faire l'amour avec Emma, fou de rage, il sort de son enclos et piétine l'amant. Devant la détresse de la jeune femme, le docteur Lerne réinstalle alors Nicolas dans son corps humain et ne s'oppose plus à sa relation amoureuse avec Emma.

Après avoir trouvé par hasard le calepin de Lerne, Nicolas apprend que son oncle parvient à prendre temporairement possession d'autres corps par « transmission du fluide mental ». Il est, en effet, parvenu à s'introduire dans l'esprit d'un de ses assistants, puis dans celui d’un chat, d'un frêne et même d'un cadavre. Il subit, un soir, la douloureuse expérience des capacités de son oncle alors qu'il fait l'amour avec Emma : soudain, il se sent possédé, puis, impuissant, réduit à regarder Lerne prendre les commandes de son corps. Il prend alors conscience que le docteur Lerne ne lui a restitué son corps que pour le remplacer auprès d'Emma. Bien que bouleversé, Nicolas n'ose cependant prendre la fuite.

Quelques jours plus tard, lors d'une promenade en automobile, le docteur Lerne a une attaque et meurt sur le coup. Veillant son oncle sur son lit de mort, Nicolas découvre une cicatrice en demi-couronne sur son crâne. Il comprend alors que le cadavre devant lui est un usurpateur et qu'Otto Klotz a pris sa place au cours des dernières années. Pendant ce temps, les trois assistants allemands de Lerne-Klotz détruisent les laboratoires et toutes leurs créations monstrueuses avant de s'enfuir.

Souhaitant recommencer une nouvelle vie à Paris, Emma et Nicolas quittent Fonval au volant de l'automobile. Celle-ci, capricieuse, semble avoir une vie propre. Le jeune homme devine que Klotz-Lerne s'est prêté à une expérience de transfert de conscience sur l'automobile à l'instant de sa mort : malheureusement, l'expérience a tourné court, car son âme tout entière a été aspirée dans le véhicule, rompant définitivement le lien avec son corps humain.

Alors qu'Emma quitte Nicolas pour rejoindre son ancien amant, Klotz-automobile tente de prendre la fuite, mais tombe rapidement en panne, faute d'entretien. Nicolas entrepose le véhicule dans un box verrouillé à Paris. Au bout de quelques semaines, le véhicule entre en putréfaction, Klotz est définitivement mort.

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