thumb|Cette carte du monde a été inspirée à un contributeur de Wikimedia Commons par Le Maître du Haut Château, uchronie dans laquelle l'Allemagne nazie et l'empire du Japon ont remporté la Seconde Guerre mondiale.

Dans la fiction, l'uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l'Histoire à partir de la modification du passé. « Uchronie » est un néologisme du créé par Charles Renouvier avec pour modèle l'utopie, un « u » pour , préfixe de négation en grec ancien et , « temps » : étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n'existe pas. On utilise également abusivement l'anglicisme « histoire alternative » () .

L'auteur d'une uchronie prend comme point de départ une situation historique existante, modifie un évènement ayant eu lieu pour ensuite imaginer les différentes conséquences possibles. Cette volonté de changer le cours de l'Histoire, pour imaginer ce qu'elle aurait pu être, rappelle la phrase de Blaise Pascal : (Pensées, édition Brunschvicg, fragment 162).

Étymologie Le mot a été inventé par Charles Renouvier, qui intitule Uchronie, l’utopie dans l’histoire. L’« Uchronie » est donc un néologisme du fondé sur le modèle d’utopie (mot créé en 1516 par Thomas More pour servir de titre à son célèbre livre, Utopia), avec un « u » privatif et, à la place de « topos » (lieu), « chronos » (temps). Étymologiquement, le mot désigne donc un « non-temps », un temps qui n’existe pas.

Définition Selon l'inventeur du terme en 1876, Charles Renouvier, l'auteur d'une uchronie ..

Le dictionnaire Larousse du donne la définition suivante : « UCHRONIE (n.f.) : utopie appliquée à l’histoire ; histoire refaite logiquement telle qu’elle aurait pu être »Dictionnaire Larousse du , cité par J. Van Herp, L’Histoire imaginaire, Recto-Verso, Bruxelles, 1984..

Le mot « uchronie » est présent dans le Petit Larousse illustré de 1913 mais également dans le Nouveau Larousse Universel de 1948.

Régis Messac donne en 1936, dans sa revue Les Primaires, cette définition de l’uchronie : Régis Messac, Voyage en Uchronie, Propos d’un utopien, Les Primaires , novembre 1936..

Une définition assez proche, « Histoire refaite en pensée telle qu'elle aurait pu être et qu'elle n'a pas été » par Georges Thines et Agnès Lempereur, dans le Dictionnaire général des sciences humaines, Paris, Éditions universitaires, 1975, est citée comme point de philosophie sur le site du CNRTL.. d'« Évènement divergent en uchronie » mais d'un faisceau étroitement relié d'évènements avec l'Univers parallèle romancé. On y trouve aussi par ce biais son sens ordinaire « Époque fictive; évocation imaginaire dans le temps », . Ce sens trop large de l'uchronie, qui peut inclure toute la littérature d'anticipation, est critiqué (par exemple, par Hinrich HuddeHinrich Hudde, « L'An 2440 de Louis-Sébastien Mercier » dans .).

Historique Prémices et naissance Le plus ancien exemple connu d'uchronie apparaît dans Histoire de Rome depuis sa fondation de Tite-Live (, ). Il évoque l'hypothèse qu’Alexandre le Grand ait lancé sa conquête à l'Ouest plutôt qu’à l'Est ; il aurait attaqué Rome au

En 1659, Michel de Pure publie Épigone, histoire du siècle futurÉpigone, histoire du siècle futur (1659), édition établie par Lise Leibacher-Ouvrard et Daniel Maher, Québec, Les Presses de l'Université Laval, 2005.

La première œuvre entièrement uchronique semble avoir été le roman de Louis Geoffroy, Napoléon et la Conquête du monde (1836) (renommé Napoléon apocryphe dans les éditions ultérieures). Dans ce livre, l'auteur postule que Napoléon, après l'incendie de Moscou en 1812, aurait marché sur Saint-Pétersbourg et écrasé l'armée russe. Après l'invasion de l'Angleterre deux ans plus tard, l'empereur aurait eu assez de forces militaires pour conquérir le monde..

En langue anglaise, la première uchronie littéraire connue est une nouvelle de l'Américain Nathaniel Hawthorne, (1846) (« La correspondance de P. », traduction d'Alexandra Lefebvre, dans le recueil « Le Hall de l'Imagination », Éditions Allia, Paris, 2006), qui passe pour fou, raconte ses rencontres avec des personnalités littéraires et politiques anglaises d'un 1845 différent de notre 1845 (années 1840), où toutes ces figures sont déjà mortes. Lord Byron n'est pas disparu en héros de la lutte pour l'indépendance grecque, mais est devenu un vieux nobliau obèse, conservateur farouche faisant expurger et censurer sa propre poésie, et abandonnant Moore à la misère et à la mort. Robert Burns vit toujours, mais un peu gâteux. Walter Scott est paralysé et sénile, William Wordsworth vient de mourir. Percy Bysshe Shelley, rescapé de la noyade au large de La Spezia, est devenu un anglican dévot : il écrit de la littérature pieuse et prépare l'édition d'une Preuve philosophico-religieuse du christianisme. John Keats se consacre à la composition d'une épopée de l'avenir de l'humanité. Napoléon Bonaparte, âgé de , revenu de Sainte-Hélène où le climat l'a irrémédiablement diminué, erre seul dans les rues de Londres, déchu, oublié de tous. Edmund Kean, le fameux acteur shakespearien, mort même dans cet univers, se produit néanmoins encore à Drury Lane, mais seulement dans le rôle du fantôme de Hamlet.

En 1876, Charles Renouvier publie son Uchronie, l'utopie dans l'histoire : esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait pu être. Ce récit uchronique est censé être l'œuvre d'un hérétique de « notre » , condamné au bûcher par l'Inquisition ; il est encadré par des textes présentant cet auteur imaginaire et de documents associés, dans une structure emboîtée :

Dans cette œuvre, la divergence avec notre histoire se produit au , à Rome, sous Marc Aurèle ; l'issue différente d'une intrigue de cour incite l'empereur stoïcien à radicaliser sa politique anti-chrétienne et à exclure les chrétiens de la citoyenneté. Le christianisme ne devient pas religion d'État conquérante et agressive sous Constantin mais se développe chez les Barbares, sous une forme plus douce et plus évangélique. Au , l'Europe hérite d'une histoire pacifiée, où l'Église a paisiblement infiltré un empire plus stable et durable ; la Réforme protestante violente et les Guerres de religion n'ont pas eu lieu. Le mot est inventé recouvrant un concept déjà existant.

Le premier roman anglais uchronique-utopique est Aristopia de Castello Holford (1895). Holford imagine que les premiers colons de Virginie ont découvert une montagne d'or qui leur aurait permis de bâtir une société utopique en Amérique du Nord.

Plusieurs autres œuvres uchroniques paraissent ponctuellement à la fin du et au début du .

Genre littéraire vivant Cependant, le travail majeur suivant fut certainement, en 1931, la parution d'une anthologie d'« histoires alternatives » (selon la dénomination anglaise) par l'historien britannique, et titrée (Si ça s'était passé autrement). C'est un recueil de textes écrits par de grands professeurs d'histoire des universités d'Oxford et de Cambridge. On y trouve par exemple : Si les Maures avaient gagné en Espagne... Si Louis XVI avait eu une once de fermeté... Si Napoléon avait gagné... Si Lee avait gagné la bataille de Gettysburg... qui a pour cadre la guerre de Sécession. Un texte de Winston Churchill qui imagine un historien sudiste vivant dans un monde où les Confédérés (ou sudistes) ont gagné, cet historien imaginant ce que serait le monde si les Nordistes avaient gagné. Ce texte est donc une mise en abyme de l'uchronie qui sera répétée dans les mêmes termes par Ward Moore dans son roman Bring the Jubilee (en français Autant en emporte le temps, Denoël, Présence du Futur) puis par Philip K. Dick dans Le Maître du Haut Château. Dick décrit un monde moderne où la Seconde Guerre mondiale a été gagnée par les forces de l'Axe Rome-Berlin-Tokyo, dans lequel un écrivain américain publie une uchronie imaginant que ce sont les Alliés qui ont gagné.

L'uchronie devint populaire petit à petit grâce aux magazines américains publiant des nouvelles de science-fiction. En , publie (Les voix ancestrales) de Nat Schachner, puis de Murray Leinster. Leinster complexifie les changements historiques : dans son univers, les pays commercent avec leurs analogues du passé et du futur. Le point de vue est celui du héros, un professeur d’université, qui voyage de monde en monde pour découvrir ce qui serait advenu du monde si tel événement avait été différent. Dans la même période des années 1930 se développent les histoires de voyage dans le temps.

Le genre de l'uchronie connaît un essor commercial depuis la fin des années 1980 avec plusieurs auteurs prolifiques (Harry Turtledove, Harry Harrison et Kim Stanley Robinson) et deux auteurs qui éditent des anthologies de récits uchroniques (Gregory Benford et Mike Resnick).

Turtledove a développé plusieurs séries de romans : Le Sud gagne la guerre de Sécession à cause d'un incident entre le Nord et la Grande-Bretagne qui décide de prendre parti (volume initial puis trilogies ou tétralogies , , et ) ; La Terre est envahie par des extra-terrestres en 1942 (séries et puis volume de conclusion ) ; L'Amérique n'a pas été colonisée par les êtres humains pendant la préhistoire. De nos jours, des mammouths et des espèces préhumaines y ont donc survécu.

En 1995 est créé le , du nom de l'histoire de Murray Leinster et des mondes parallèles.

L'uchronie est un variant de l'utopie pour Daniel S. Larangé, qui l'étudie dans le cadre de la théorie des mondes possibles dans les années 2000. L'uchronie permettrait de passer à une théorie des mondes multiples au regard du principe de l'effet domino. Elle conforterait la théologie de l'histoire qui suppose la présence d'une raison dans la destinée des événements et des actions humaines qu'ils impliquent. Une pareille représentation prouverait à quel point l'homme est devenu un être de récits, qui se nourrit d'histoires et produit constamment autour de lui un environnement « historique ». Il en vient donc à identifier selon lui les récits uchroniques qui reconstruisent l'histoire, qui sont des discours spirituels qui expriment les craintes et les espérances d'une société à un moment donnéDaniel S. Larangé, L'Esprit de la Lettre : Pour une sémiotique des représentations du spirituel dans la littérature française des , Paris, L'Harmattan, 2009 (Ouverture philosophique), .. En ce sens, l'homme est bien un-être-pour-le-livre (), selon l'expression formée par Emmanuel Levinas et repris par Edmond Jabès.

Enfin, Bernard Deloche utilise également le terme d'uchronie pour déterminer le rapport au temps des musées. À travers les processus de sélection du patrimoine (et donc des œuvres), forcément partiaux et subjectifs, les musées ré-écrivent l'histoire à travers le prisme de l'exceptionnel et d'objets témoins de cultures passées et parfois éloignées. L'uchronie est ici vue comme une forme de rapport à l'histoireMythologie du Musée, Bernard Deloche, Le Cavalier Bleu, avril 2010, 96, 10,3 × , ..

Procédés uchroniques vignette|The man in the high castle, 1962.

Point de divergence Le moment où l’histoire réelle et l’histoire uchronique divergent est appelé « point de divergence » ou « point de scission » selon l'expression de Charles Renouvier. Ces points de divergence sont souvent liés à des événements symboliques d'une période de l'histoire.

Par exemple, dans Le Maître du Haut Château de Dick, c’est l’assassinat de Franklin Roosevelt à Miami en 1933 par Giuseppe Zangara qui fait basculer l’intrigue dans la fiction. Les États-Unis ne parviennent pas à sortir de la grande dépression et restent figés dans leur neutralité face à Hitler. Le Royaume-Uni, puis la Côte Est sont conquis, les Japonais s'emparant de la Côte Ouest. Dans La Brèche le Brigadier-général Norman Cota, qui a historiquement initié la sortie de la plage d'Omaha le , est tué sur celle-ci à la suite d'une interférence avec des voyageurs temporels, ce qui brise l'élan.