thumb|Village-rue lorrain, Saint-Louis, Moselle thumb|La rue du Faubourg aux Bulles, avec tas de fumier sur usoir, (Chiny, Lorraine belge). thumb|Habitat dispersé et maison-chalet au col du Brabant, Vosges. thumb|Façade de maison lorraine dont on remarque les travées habitation à droite et grange au centre, Gerbépal, Vosges.
L’habitat lorrain dont l’aire s’étend au-delà de la région lorraine se définit dans les grandes lignes par la prédominance du village-rue composé de maisons blocs plus ou moins jointives. L’organisation interne de la maison unifaîtière se fait par des travées souvent profondes perpendiculaires à la rue. La cuisine dans la travée habitation occupe une place centrale comme lieu de vie spontané et comme espace distributeur vers les autres pièces. La maison d’esprit lorrain offre généralement le mur gouttereau côté rue de sorte que les ouvertures permettent de lire la façade travée par travée.
Son trait distinctif visible pour tout un chacun est le frontage public beaucoup plus large que dans les autres régions historiques de l’Europe occidentale. De fait, le terrain privé entre la limite de propriété et la façade de la maison est minuscule alors que le domaine public ou plutôt communal occupe l’essentiel de l’espace entre deux riverains en vis-à-vis. Chaque propriétaire riverain obtient néanmoins un droit d’usage ou usuaireDéfinition sur le site du CNTRL : A. – « Droit d'usage, usufruit » B. - Régional (Lorraine) « Ce qui est commun à un village, une communauté (cour, jardin, basse-cour…) ».. pour l’utilisation de la parcelle communale devant sa maison : cet usuaire prend localement le nom d’usoir pour désigner à la fois l’espace concerné et la liberté d’en jouir à des fins personnelles. Un autre trait distinctif de l’habitat lorrain historique fut longtemps l’emploi de la tuile canal. pour la couverture des versants asymétriques et peu inclinés des toits.; cela fait de la Lorraine un îlot de la tuile canal au nord de la France puisqu’elle est généralement plutôt répandue dans les régions méditerranéennes, en Aquitaine atlantique et plus généralement dans tout le sud ouest de l'Europe atlantique. Ceci étant, la tuile mécanique a remplacé à tort ou à raison la tuile canal traditionnelle à partir de la fin du .
Le schéma lorrain basique résumé ci-dessus par l’alignement, les travées modulables et le mur gouttereau face à la rue ne résiste toutefois pas aux contraintes du relief et de la fertilité des sols, ni ne peut s’affranchir des influences architecturales des aires culturelles et historiques limitrophes. La Lorraine se caractérise en effet par sa vocation de terre de transition. entre le monde roman à l’ouest et la sphère germanique à l’est... Pour cerner l’habitat lorrain dans sa pluralité et apprendre à déchiffrer le bâti rural lorrain, et ainsi s’orienter plus facilement à l’intérieur de l’aire architecturale lorraine, il suffira d’observer les variantes souvent flagrantes du modèle de base parmi lesquelles on retiendra surtout l’abandon de la mitoyenneté, le choix du pignon sur rue, la préférence pour un toit plus incliné avec ou sans croupe, l’extension par un appentis sur le frontage public, l’orientation divergente des travées, la préférence pour la tuile écaille de type alsacien. ou les bardeaux des zones montagneuses.. ou bien encore la construction en pan de bois..
Outre l'architecture vernaculaire de la Lorraine fortement marquée par sa ruralité et son attachement profond aux traditions locales, quelques particularités souvent d'origine historiques émergent dans l'habitat urbain lorrain bien que, dans les grandes lignes, il faut reconnaître que la maison du citadin s'intègre à une aire architecturale beaucoup plus vaste au nord de la France.
Habitat lorrain avant le Précocité de la linéarité et du gouttereau sur rue Comme l’habitat rural lorrain est souvent ramené à la maison unifaîtière à structure longitudinale, perpendiculaire à la rue et quasi systématiquement jointive, la tentation d’y voir un modèle historique pluriséculaire est très grande. Les historiens de l’architecture ne peuvent pas remonter plus loin que le , période pour laquelle il reste quelques anciennes maisons et en particulier une trentaine de villages par colonisation agraire en Lorraine du Nord-Est construit entre 1504 et 1630. La maison bloc antérieure au héberge plusieurs générations mais le phénomène se poursuit jusqu’au ..
De fait, le cataclysme de la guerre de Trente Ans ayant ravagé. les régions françaises qui appartenaient à cette époque au Saint-Empire romain germanique fait figure de tournant historique dans de nombreux domaines. Pour le bâti rural, les destructions massives des villages pillés, incendiés et parfois disparus ont provoqué une recolonisation colossale des terres pour restaurer les maisons abandonnées et pour en construire de nouvelles.
Ceci étant, l’événement charnière de la guerre de Trente Ans n’a pas provoqué un bouleversement complet des habitudes architecturales mais plutôt une généralisation ou un perfectionnement presque excessif du village-rue à partir du . L’hypothèse d’une « romanisation » des terres germanophones à l’est de la frontière linguistique du a été avancée pour expliquer le recul des maisons à pan de bois en Moselle : des colons venus du royaume de France se sont en effet installés dans des villages du nord-est de la Lorraine qui avaient besoin d'être repeuplés, sachant que ces individus provenaient de régions où la pierre de construction était la norme.
L’historien spécialiste de la Lorraine, Guy Cabourdin, a mis en avant la rareté du gros fermier aisé en Lorraine centrale par opposition à la généralisation de la petite et la moyenne propriété. Un laboureur, donc au sens local le propriétaire le mieux placé dans la hiérarchie sociale du village, se définit par le nombre de charrue, de jours de terre, de fauchées de prés et au nombre de travées dans la maison. Le laboureur moyen possède une charrue ou une demi-charrue, maximum de terre (environ ), dix fauchées de prés, une chènevière et une maison à deux travées. Entre sont nécessaires à cette époque pour vivre correctement quand on est une famille de . Le laboureur aisé se reconnaît par conséquent par sa maison à trois travées, ses terres plus importantes entre autres.
Au , l’influence de la ville sur la campagne croît de plus en plus. En Lorraine, le noble campagnard vivant au milieu de la population paysanne n’est pas une tradition. Il possède certes des fiefs ruraux dont il est le seigneur mais il n’y habite pas en dehors des visites temporaires : ce sont en effet les fermiers qui cultivent la terre.. Les citadins qui se sont enrichis ont été également acquis des biens dans les campagnes de sorte qu’il n’est pas incongru de penser que les modes architecturales urbaines ont pu influencer le bâti rural.
Après la guerre de Trente Ans qui engendre une croissance démographique et le retour à une prospérité stable qui aura tout de même nécessité plus de trois décennies, les villages sont en phase de reconstruction et repeuplement : l’ancien bâti peut être repris ou occupé par des nouveaux colons, les espaces encore vides sont occupés et la jointivité se généraliseGuy Cabourdin ne souscrit pas entièrement à cette théorie comme nous l’explique Jean Peltre dans son article sur la thèse de Cabourdin en 1975 : ..
Les villages de colonisation de type agraire. construits ex nihilo principalement en Lorraine du Nord-Est à partir du reproduisent logiquement le schéma global des villages préexistants à la seule différence près qu’ils appliquent à la lettre la règle de l’équité et de l’égalité entre tous les membres de la communauté villageoise. Les lots égaux sur lesquels la maison sera bâtie avec son mur gouttereau parallèle à la rue sont tirés au sort. La rue est extrêmement large entre les rangées de maisons. Les unités de mesure étant différentes entre la Lorraine romane et la Lorraine germanophone, la mitoyenneté et la construction en profondeur se sont quasiment imposées d’elles-mêmes en Lorraine romane puisque la largeur du terrain n’excédait pas 6 toises lorraines, soit environ pour le laboureur.
La parcelle d’un laboureur dans un village de colonisation en terres romanes faisait par conséquent de largeur et de profondeur. La ferme bâtie sur ce terrain atteignait une surface de . Le lot d’un manouvrier faisait environ 3 toises, soit de profondeur. En Lorraine germanophone, donc dans le bailliage d'Allemagne, la mitoyenneté n’est pas encore systématique car la surface des lots est multipliée par quatre ; la largeur d’un lot s’élève à .
Les exemplaires de maisons bâties avant le conflit européen de 1618-1648 convergent vers un modèle très proche de la maison du village-rue actuelle : il est de plan rectangulaire avec le mur gouttereau côté rue. La division en travées ou « rains » existe déjà et il s’agit d’une maison bloc. La seule grande divergence est la mitoyenneté. Si les maisons étaient jointives, elles l’étaient par deux tout au plus. Donc l’un des deux pignons était percé d’ouvertures comme c’est toujours le cas avec la maison des Vosges gréseuses non jointive aujourd’hui. La mitoyenneté par deux maisons pignon contre pignon rappelle également le schéma de la maison à appentis (Schopphus) d’Alsace bossue décrite plus bas. Pour les maisons de manouvriers, la maison se composait au deux tiers de la grange et de l’étable qui enserre la partie habitation plus réduite.
Construction en bois massif empilé thumb|Maison mediévale des Hautes-Vosges selon Eugène Viollet-le-Duc, planche 43 bis.
L’architecte lunévillois Charles-Augustin Piroux évoque au dans son ouvrage consacré à la prévention des incendies dans l’habitat lorrain l’existence de forestières dans le pays de la Vôge, et particulièrement les environs de Darney.. Il s’agit de bâtisses en rondins empilés assemblés par enture à mi-bois en T aux angles de l’édifice. Une fois terminées, les grumes sont revêtues de terre. Il n’est pas exclu que ce type d’assemblage en bois massif remonte au Moyen Âge.pour les régions très boisées à l’écart des voies de communication majeures. De même, rien n’interdit de penser à une influence des artisans immigrés venus des pays des moyennes montagnes d’Europe centrale où la construction en rondins était très répandue.
Non loin de Darney plus à l'est et plus en altitude, Eugène Viollet-le-Duc décrit et propose un croquis de la maison en rondins empilés des montagnes vosgiennes dans le secteur de Gérardmer dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française du . Il brosse le portrait de cette maison-chalet en ces termes:
D'un côté, on reconnaît très bien le caractère montagnard de cette bâtisse avec la surreprésentation du bois dans la construction, la disposition sur la pente face à la vallée et l'allure de chalet avec un large toit moyennement incliné et alourdi par des pierres comme dans les Alpes. De l'autre, le dessin peut surprendre un Haut-Vosgien contemporain à cause de la décoration du pignon qui rappelle davantage la maison norvégienne voire l'isba russe: on reconnaît clairement le motif ornemental croisé au-dessus du pignon et le protomé à l'extrémité de la panne faîtière qui traverse en saillie la croisée des deux chevrons extérieurs. Cet ornement double au sommet du pignon se retrouve dans les bâtiments principaux ou annexes des fermes norvégiennes jusqu'au de manière courante. Les chevrons ou planches de rive croisés ornent encore de nombreux bâtiments de Scandinavie à l'heure actuelle. Ceci étant, le croquis n'est pas assez précis pour déterminer de manière univoque quel animal protecteur a été choisi dans cette maison-chalet vosgienne. Le protomé semble représenter un chat à cause des oreilles pointues alors que l'extrémité des poutres de rive croisées évoquent davantage le poisson ou le serpent. Autant les deux derniers animaux font partie des emblèmes très fréquents en Europe du Nord, autant le chat paraît bizarre dans le contexte vosgien.