Jean-Pierre Chrétien, né le à Lille est un historien français, spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs.

Biographie Jean-Pierre Chrétien est agrégé d'histoire. Il a enseigné au lycée de Rouen, puis à l'École normale supérieure du Burundi (Unesco) de 1964 à 1968 et à l'Université Lille III de 1969 à 1972. Il est chargé de recherche, puis directeur de recherche, en histoire de l'Afrique au CNRS de 1973 jusqu'à sa retraite en 2003. Il a dirigé de 1986 à 2001 le laboratoire de l'Université Paris I « Mutations africaines dans la longue durée» (Mald)http://mald.univ-paris1.fr/index.htm Mutations africaines, qui s'est fondu dans le Centre d'études des mondes africains (CEMAf) en 2006. Il est l'un des fondateurs de la revue Afrique et histoire.

Comme spécialiste de l'Afrique des Grands Lacs qu'il a abordée initialement par le Burundi, Jean-Pierre Chrétien a suivi particulièrement les évènements du Rwanda. Deux ouvrages ont souligné cet intérêt, Le défi de l'éthnisme et Les médias du génocide. Cette dernière étude collective, qu'il a dirigée et réalisée aussi avec Reporters sans frontières, a été faite à la demande de l'UNESCO dont le conseil exécutif « exprimait sa préoccupation pour l'utilisation abusive qui est faite des moyens de communication de masse en vue de l'incitation directe et publique au génocide »Avant-propos du livre Les médias du génocide, Karthala 1995. L'autre ouvrage représente le principal thème que Jean-Pierre Chrétien a tenté de faire évoluer à propos des populations rwandaises et burundaises : la remise en cause de l'analyse ethnique convenue de ces sociétés. Il soutient, en opposition à d'autres chercheurs, que ce qui était considéré comme des ethnies ne correspondrait pas à cette définition et ne serait que le produit du regard porté par les colonisateurs de ces pays. Son livre Le défi de l'ethnisme rassemble des conférences qu'il a prononcées à ce sujet de 1990 à 1996..

Témoin-expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda, il a aussi été entendu par : la commission d'enquête sénatoriale belge (1997); la Mission d'information parlementaire sur le Rwanda de l'Assemblée nationale française (1998); le Groupe de travail de l'Organisation de l'unité africaine (1999);

Dans un entretien accordé à la revue Jeune Afrique, Jean-Pierre Chrétien se déclare comme un militant de la curiosité qui devrait être portée à l'Afrique« Pour moi, il est impossible que la recherche sur l’Afrique ne soit pas militante. Il faut défendre une curiosité à propos de ce continent contre l’idée qu’il n’intéresse personne ! »Jean-Pierre Chrétien, Jeune Afrique du 22 janvier 2006. Dans un autre article, il s'attache à « mettre en valeur les problèmes des "usages publics de l'histoire" pour interroger tant la responsabilité et la position du chercheur face aux crises contemporaines (par exemple le génocide des Tutsi au Rwanda) que son rôle dans l’inflexion des grands débats de mémoire sur les crises du passé (par exemple sur la Shoah ou sur l’esclavage des Noirs) »Misères de l’afro-pessimisme, Jean-Pierre Chrétien, Afrique et Histoire, , 2005, . Par ses sujets de recherches le travail de Jean-Pierre Chrétien est donc confronté à des débats historiques et politiques, en particulier au sujet de l'histoire du Rwanda.

Proche de l'association Survie, il a participé à la Commission d'enquête citoyenne de cette association en 2004. Il a aussi été membre du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire..

Débats et controverses autour de ses travaux

Certains de ses travaux ont été salués par ses confrères historiens, tel son ouvrage L'Afrique des grands lacs : Deux Mille Ans d'histoire (2000) que le chercheur Gérard Prunier présente comme « une somme » dans un domaine jusque-là peu abordé« Modeste, l'historien Jean-Pierre Chrétien définit son travail comme une « compilation de bon niveau ». En réalité, c'est bel et bien d’une somme qu'il s'agit, quand on sait qu’aucun ouvrage d'ensemble n'existait, en français, sur l'histoire de la région des Grands Lacs, en dehors de celui d'Emile Mworoha, d’autant plus difficile à consulter qu’il est épuisé. Publié dans une prestigieuse collection historique, ce livre redonne à l'Afrique interlacustre une dignité que les sanglants aléas de l'actualité récente tendaient à faire oublier. Il nous rappelle que nous sommes ici dans une région du continent noir où le phénomène étatique, très ancien, avait surpris les colonisateurs au . Les articles journalistiques sur les « haines ancestrales » qui déchirent la région ont trop souvent été pris comme une sorte de vulgate historiquement fondée ; il n'est donc pas inutile d'en revenir aux faits. ». D'autres ont provoqué des controverses parmi les spécialistes du continent africain.

Polémique autour de « l'école burundo-française »

En 1990, René Lemarchand (professeur d'anthropologie et spécialiste du Rwanda et du Burundi) a fortement critiqué les travaux de J.-P. Chrétien et d'autres chercheurs, André Guichaoua et Gabriel Le Jeune assimilés à une école historique « burundo-française ». Lemarchand écrivait, le problème avec J.-P. Chrétien est que l''':

J.-P. Chrétien lui a répondu"Burundi: Le Metier d'historien: Querelle d'école?" Canadian Journal of African Studies / Revue Canadienne des Études Africaines, Vol. 25, No. 3 (1991), doi:10.2307/485979 et la polémique a marqué la communauté des historiens travaillant sur l'Afrique de l'Est et la région des Grands LacsVoir Sophie Pontzeele, Burundi1972/Rwanda1994 : l’efficacité dramatique d’une reconstruction idéologique du passé par la presse, thèse Lille juin 2004, en particulier . Alain Ricard, spécialiste des littératures africaines et directeur de la revue Politique africaine, faisait observer en 1994 : Par la suite, Lemarchand a continué à citer les travaux de Chrétien en marquant toutefois une distance critiquePar exemple : René Lemarchand, "Le génocide de 1972 au Burundi. Les silences de l’Histoire", Cahiers d'études africaines, 167, , 2002.

Le génocide des Tutsi au Rwanda Selon Jean-Pierre Chrétien, les idées coloniales concernant l'ethnisme au Rwanda ont fortement influencé l'analyse du conflit rwandais et du génocide des Tutsi au Rwanda par les autorités françaisesVoir notamment les documents d'archives de l'Élysée consultables sur le site de la Commission d'enquête citoyenne et l'article du journal Le Monde du 3 juillet 2007 qui commente certains d'entre eux : Ce que savait l'Élysée. Ayant fortement remis en cause ces analyses, J.-P. Chrétien s'est attiré les foudres de plusieurs auteurs, notamment le journaliste Pierre PéanPierre Péan, Noires fureurs, blancs menteurs, éd. Fayard/Mille et une nuits, 2005. Pierre Péan attaque ainsi son chapitre 20, « Jean-Pierre Chrétien, ou le cachet universitaire des sornettes du FPR : « Qui dira un jour la responsabilité de Jean-Pierre Chrétien dans la tragédie Rwandaise ? ». Dans ses rapports, articles et ouvrages, J.-P. Chrétien a défendu la thèse d'une préméditation du génocide, et critiqué, en des termes extrêmement durs, le président Juvénal Habyarimana et son régime.

Des débats, moins politiques, ont eu également lieu entre Jean-Pierre Chrétien et d'autres spécialistes de l'Afrique des Grands Lacs et portent sur des divergences d'appréciations de l'histoire de la population de cette région. Filip Reyntjens (expert auprès du TPIR) évoque par exemple une sous-estimation des clivages ethniques par J.-P. Chrétien: alors que, pour J.-P. Chrétien, ces clivages ont été créés, du moins au Rwanda et au Burundi, par le colonisateur belge, pour F. Reyntjens, ils ont été seulement amplifiés avec l'occupation coloniale« Du bon usage de la science : l'école historique burundo-française », Politique africaine, , mars 1990, . La polémique entre F. Reyntjens et J.-P. Chrétien s'est accrue après le génocide des Tutsi, notamment, en 1995, dans la revue EspritFilip Reyntjens, « Le rôle du facteur ethnique au Rwanda et au Burundi. Procès d'intention et refus du debat », Esprit, octobre 1995, ..

En dehors de l'espace académique, Jean-Pierre Chrétien a aussi été critiqué, notamment à l'extrême-droite et dans les milieux négationnistes. L'historien d'extrême-droite Bernard Lugan, pour le Club de l'horloge, l'a ainsi qualifié en 1995 d'« historien professionnel et ethnologue amateur ». Pour J.-P. Chrétien, le travail de Bernard Lugan est cependant « excessif et marginal »Afrique et Histoire, 3, 2005, . Il en relève, avec d'autres, le racisme expliciteM. Kabanda, in Afrique et Histoire, 3, 2005, , les erreurs historiquesPierre Boilley, in Afrique et Histoire, 3, 2005, , la constitution biaisée d'un corpus essentiellement basé sur les sources colonialesSophie Pontzeele, Burundi1972/Rwanda1994 : l’efficacité dramatique d’une reconstruction idéologique du passé par la presse, thèse Lille juin 2004, : « Dans l’ensemble de son ouvrage, il (B. Lugan) fonde la plupart de ses affirmations sur des citations et des références à des auteurs sans évoquer la nature des enquêtes, des recherches ou des observations qui ont permis à ces derniers de construire leurs analyses. Les observateurs du Rwanda qu’il cite le plus souvent à l’appui de ses thèses ont écrit durant la période coloniale » et réfute l'idée prêtée à B. Lugan d'une Afrique marquée par « un ordre naturel » anhistorique et organisée par l'ethnie immuable ou la raceJean-Pierre Chrétien, Afrique et Histoire, 3, 2005, . Le journaliste camerounais négationniste. Charles Onana a également remis en cause les compétences professionnelles de J.-P. Chrétien, et son rôle auprès du TPIR.

Les travaux de Jean-Pierre Chrétien sur la région des Grands Lacs et sur les racines du génocide des Tutsi ont par ailleurs eu une audience internationale. Certains ont été traduits en anglais et salués dans des comptes-rendus scientifiques élogieux qui ont noté sa contribution à l'histoire de la région et à la compréhension des époques coloniales et post-coloniales« While the book contributes greatly to Great Lakes history and the still-resonant world conversation on the 1994 genocide, it also sends a message about the intellectual perils that have attended the loss of pre-colonial times in today's African historical writing. These times, extrapolating from Chrétien, are essential to understanding the colonial and even the post-colonial eras. That long view is essential. But this book is not a brief for restoring pre-colonial historical practice as it was, but an illustration of what pre-colonialists need to do to modernize their field. Chrétien points the way » Kennell Jackson, Department of History, Stanford University dans H-Africa, mai 2004 à propos de The Great Lakes of Africa: Two Thousand Years of History Going Deep into Great Lakes Regional History ou ont insisté sur ses qualités de grande synthèse« As an admirable synthesis of vast and rich archival works, this is an impressive contribution to the field, and a well-written resource for students and scholars.» Kevin C. Dunn (Hobart and William Smith Colleges) African studies quarterly, Volume 8, Issue 1, Fall 2004 .

Critique de l'afrocentrisme

En 2000, il participe avec d'autres chercheurs français à la publication d'analyses critiques des méthodes et objets des tenants de théories dites « afrocentristes » François-Xavier Fauvelle-Aymar, Jean Pierre Chrétien et Claude-Hélène Perrot (dir.), Afrocentrismes. L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique, Paris, Karthala, 2000, 406 p.. Il s'attire alors les foudres de Théophile Obenga, universitaire africain, continuateur des thèses de Cheikh Anta Diop sur l'origine subsaharienne de la civilisation égyptienne. Dans un pamphletThéophile Obenga, Le sens de la lutte contre l’africanisme eurocentriste, Khepera, L’Harmattan, 2001. et de nombreuses interviews, il le qualifie de chercheur « africaniste eurocentriste et raciste ».

Publications Rwanda, les médias du génocide, Paris, Karthala, 2000 ( éd. 1995)