L'Armée zapatiste de libération nationale (, EZLN) est un mouvement révolutionnaire mexicain actif essentiellement dans les régions indigènes du Chiapas.

Fondée en 1983, l'EZLN a dirigé une insurrection en 1994 et pris le contrôle d'une partie du Chiapas, l'un des États les plus pauvres du MexiqueOù sont les Indiens ? - Guillermo Aramburo, Le Monde diplomatique, mai 1994Nouvelles guérillas dans le Guerrero mexicain - Maurice Lemoine, Le Monde diplomatique, novembre 1998Chiapas: douze ans d'insurrection Zapatiste - Libération, 2 janvier 2006. En 1996, un accord signé avec le gouvernement mexicain reconnait le droit à l'autonomie des peuples indigènes.

L'EZLN est aujourd'hui démobilisée en tant qu'armée et se consacre à la construction de l’autonomie « par le bas », rejetant toute intervention de l’État. Une nouvelle organisation territoriale reposant sur des « communes autonomes » est instituée ; celles-ci élaborent des projets communautaires en matière de santé, d’éducation et d’agriculture et doivent aussi intervenir dans la résolution des conflits locaux et l'administration de la justice.

L'attitude non-violente du mouvement est une des raisons de la longévité de l'EZLN et aussi de la popularité qu'elle rencontre auprès de la population mexicaine et de la communauté internationale Marcos leads his guerrilla fighters into Mexico City - The Guardian, 11 mars 2001. L'organisation est ainsi devenue un symbole de la lutte altermondialisteLe sous-commandant Marcos à visage découvert - Le Monde, 29 mars 2010. L'EZLN affirme lutter non seulement pour la protection et la promotion des droits des populations indigènes mais aussi de toutes les minorités du pays..

Choix du nom et contexte historique vignette|Portrait mural d'Emiliano Zapata. Le nom vient du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata, à l'instar de très nombreuses associations civiles, groupements d'agriculteurs et autres, et ce dès les années 1920 au Mexique.

Les membres de ce groupe se considèrent comme les héritiers de Zapata et du zapatisme originel John E. Kiszca - The Indian in Latin American History (publ. 1993 )- page 223 - qui, durant la Révolution mexicaine luttaient notamment pour une grande réforme agraire de restitution de terres aux communautés villageoises et paysannes, ainsi que les héritiers de de résistance indigène à l'impérialisme occidental, espagnol, américain et même intégré par les régimes politiques nationaux.

Caractéristiques Bien que les membres de l'EZLN portent un uniforme et une arme, celle-ci diffère des mouvements de guérilla classiquesL’actualité de la théologie de la libération en Amérique latine : déclin et héritages - Malik Tahar Chaouch, Universidad Autónoma del Estado de Hidalgo (Mexique), Cahiers de l’Institut Religioscope, juin 2008, p.11 . Elle a publiquement déclaré s'être soulevée en 1994 pour attirer l'attention sur la condition des indigènes au Chiapas, mais aussi ne pas vouloir utiliser ses armes. Les zapatistes ont un slogan : « ¡Ya basta! » (« Ça suffit ! ») qui fait référence à l'inefficacité qu'elle attribue aux méthodes de lutte politique traditionnelles (parti politique par exemple). En certaines occasions, les zapatistes, malgré leur déclaration de guerre, se sont rendus, avec l'accord du gouvernement à Mexico pour y défendre leurs idées.

Histoire Contexte social chiapanèque Le Chiapas est un État pauvre qui accumule des records en matière d'analphabétisme, de dénutrition, de mortalité infantile et de mortalité pour maladies infectieuses et respiratoires, de carence d'équipements domestiques (eau, électricité, etc.). Il n'a bénéficié qu'avec retard et seulement partiellement des acquis agraires de la révolution mexicaine, en raison du contrôle politique et social exercé par une oligarchie conservatrice et parfois raciste, surnommée la « famille chiapanèque ». Jusqu'aux années 1970, existaient dans les grandes propriétés des formes d'exploitation de la main d’œuvre indigène proches du féodalisme : les paysans étaient soumis à une quasi servitude car, payés en jetons valables uniquement dans la boutique du maître, ils contractent des dettes transmises de génération en génération qui leur imposent de rester sur place.

Au début des années 1970, les luttes paysannes s'intensifient. À ce processus contribue le Congrès indigène tenu en à San Cristóbal en l'honneur de Bartolomé de Las Casas, avec le soutien de l’évêque Samuel Ruiz. Ces associations paysannes sont renforcées par l'arrivée de militants d'extrême gauche réfugiés dans la région pour fuir les forces de sécurité (Massacre de Tlatelolco en 1968 et répression constante des groupes d'extrême gauche).

Au cours des années 1980, les élites du Chiapas utilisent les appareils d'État locaux et nationaux pour intimider (et régulièrement assassiner) des militants paysans. La pratique des assassinats sélectifs par les forces de sécurité ou des groupes paramilitaires proches des propriétaires terriens entraine des désaccords entre les militants : certains préconisent de réagir par l'emploi de la lutte armée, ce à quoi d'autres s'opposent.

Origines de l'EZLN L’EZLN est fondée clandestinement en 1983 sur le modèle des guérillas marxistes-léninistes, mais ne s'engage militairement contre le gouvernement mexicain qu'une dizaine d'années plus tard. Lors de son apparition publique, l'EZLN revendique une triple ascendance : elle se pose comme héritière de « de résistance indigène », héritière des luttes révolutionnaires du début du dont celles des paysans derrière Emiliano Zapata, mais aussi des luttes des groupes et guérillas révolutionnaires des années 1960-1970.

Des FLN à la Selva (1969-1983) Le Mexique a longtemps été considéré comme une « dictature parfaite », mise en coupe réglée par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) de 1929 jusqu'en 2000, puis de 2012 jusqu'à fin 2018. Les mouvements sociaux, ouvriers, paysans ou étudiants se voient confrontés systématiquement d'une part aux tentatives de clientélisation, d'autre part à une répression sanglante, la « guerre sale », parfois mené par des organisations para-légales. À la fin des années 1969, la situation est telle que de nombreux jeunes considèrent les canaux légaux de participation politique comme bloqués et parient alors sur la formation d'organisations armées clandestines pour tenter de renverser un régime autoritaire, et ainsi améliorer les conditions de vie de la population.

C'est dans ce contexte que les sont fondées, le , dans le nord du pays à Monterrey (État du Nuevo León) comme organisation politico-militaire d’inspiration guévariste. Au cours des années suivantes, le groupe disposait de réseaux dans les États de Veracruz, Puebla, Tabasco, Nuevo León, à Mexico ainsi qu'au Chiapas où opérait le Núcleo Guerrillero Emiliano Zapata (NGEZ).

En , un affrontement a lieu entre une unité de l'armée fédérale et des membres des FLN à . Cinq guérilleros y perdent la vie et seize sont arrêtés. À la suite de cet affrontement, les FLN perdent une grande partie de leur capacité opérationnelle et leurs réseaux sont démantelés. Le NGEZ est par ailleurs anéanti par l'armée dans la jungle.

C'est néanmoins au Chiapas que se réorganisent les FLN. Le travail effectué à partir de 1974 au Chiapas a permis de construire des réseaux de solidarité locaux avec des groupes maoïstes, les syndicats paysans, des militants prônant la formation de coopératives, des indigènes politisés ou catholiques proches de la théologie de la libération. À la fin des années 1970, influencées par les exemples du FMLN, du FSLN et des guérillas guatemaltèques, les FLN rompent avec la stratégie foquiste et adoptent celle de la guerre populaire prolongée ou de libération nationale avec l'ambition de former une véritable armée révolutionnaire.

Au début des années 1980, certains des militants décident donc de fonder l'Armée zapatiste de libération nationale et l'acronyme FLN-EZLN commencent à apparaître dans les documents du mouvement. Cependant, c'est le qui est retenu comme date officielle de fondation de l'EZLN, quand un groupe de six militants, comprenant des indigènes et des métis, créée le premier camp de l'Armée zapatiste de libération nationale dans la selva Lacandone. Durant les années de construction clandestine de l'EZLN dans les communautés paysannes et indigènes de la selva, le lien avec les FLN est maintenu : des militants issus des communautés rurales viendront ainsi se former politiquement auprès des réseaux urbains des FLN tandis que des militants issus des réseaux de recrutement urbains, généralement dans les universités, rejoindront la guérilla en tant que cadre.

Les années de clandestinités de l'EZLN (1983-1993) vignette|300x300px|Militants zapatistes en 1996. Le , lorsqu'est fondé le premier camps de l'EZLN dans la jungle chiapanèque, les guérilleros ne sont que six. Cet isolement va marquer les premières années de la guérilla. Non seulement ils ne parviennent pas à établir une relation de confiance avec les indigènes locaux mais bien au contraire ceux-ci les rejettent violemment. Cet isolement dure jusqu'en 1985, à cette période les conflits entre les communautés et les autorités, notamment les propriétaires terriens, favorisent un rapprochement avec la guérilla. L'intermédiation de militants indigènes politisés renforce ces contacts. En 1986, pour la première fois l'EZLN entre en tant que groupe armé au sein d'une communauté.

À partir de cette période, l'EZLN connait un développement exponentiel. À la fin des années 1980, l'EZLN comprend plusieurs milliers de membres tandis que la majeure partie des communautés indigènes des hautes-terres et de la Selva sont zapatistes et servent de « bases d'appui » à la guérilla. Ce développement est soutenu par la convergence entre la guérilla, l'Union des unions d'ejidos (UU), le syndicat coopératif paysan, et l'église indigène : le commandant Jésus de l'EZLN est ainsi le président de l'UU et le chef des prédiacres.

L'arrivée de l’EZLN dans la forêt a coïncidé avec le mandat du général comme gouverneur du Chiapas de 1982 à 1988. Ce mandat s'est distingué comme particulièrement répressif à l'encontre des organisations paysannes, usant de différentes stratégies comme l’assassinat ou l’enlèvement des leaders ou la mise en œuvre de programmes visant à les démobiliser, comme l’attribution de centaines de « certificats d’inaffectabilité », protégeant les terres des grands propriétaires destinées à d’élevage de toute répartition agraire. La violence du gouvernement Absalón a participé à cette période à ce que le fait de prendre les armes soit vu comme un acte de légitime défense.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, les divergences entre l'Église, l'UU et l'EZLN se renforcent sans entamer la croissance de cette dernière. Les échecs coopérativistes renforcent en effet la perspective de la lutte armée, tandis qu'une large partie de l'église indigène se détourne des commandements épiscopaux pour se lier plus étroitement avec l'EZLN. Tandis que la crise de la culture du café et l'interdiction de l'exploitation du bois dans la Selva mettent en péril la situation des populations indigènes. En 1989, lAlianza Nacional Campesina Independiente Emiliano Zapata (Alliance Paysanne Nationale Indépendante Emiliano Zapata, ANCIEZ) est fondée, cette nouvelle organisation paysanne de base est la première représentation politique publique de l'EZLN qui demeure clandestine. vignette|242x242px|Des paysans zapatistes de l'ANCIEZ renversent la statue de Diego de Mazariegos. San Cristóbal de Las Casas, 1992.