vignette|Le chanteur américain Bing Crosby dans les années 1930. vignette|Le chanteur français Jean Sablon en 1939.
Un crooner, prononcé en français , ou crooneur, est un chanteur de charme américain caractérisé par un style de chant au ton chaleureux et émotionnel qu’il communique avec son timbre de voix. Cette chaleur et cette émotion dans la voix ne sont possibles que grâce au microphone. Le crooner chante surtout des ballades. Originaire des États-Unis, le terme de crooner a gagné d'autres pays, particulièrement la France, l'Espagne, l'Italie et le Japon.
Aux États-Unis, le crooner est un chanteur renommé pour ses interprétations de standards de variété (que les Anglo-saxons appellent aussi pop music ou popÀ ne pas confondre avec le courant musical pop apparu dans les années 1960.) ou de jazz, provenant souvent du Great American Songbook. Il est accompagné la plupart du temps par un piano, un orchestre ou un big band. Les premiers crooners américains sont par exemple Rudy Vallée, Bing Crosby ou Russ Columbo.
Les crooners ne sont pas seulement reconnus pour leur voix, mais aussi pour l’excellence des musiciens qui les accompagnent, l’arrangement musical, la qualité de l’acoustique du théâtre dans lequel l’enregistrement se déroule, la qualité de l’équipement de prise de son et de transmission radio. La technique vocale peut être variée : des grognements, des gémissements, des cris, des murmures ou des sons gutturaux, un moment staccato à tempo rapide, une ballade d’amour veloutée et lente et encore, un moment émotionnel déclamatoire en plainte musicaleTAWA, Nicholas, Popular Song in the 20th Century : Styles and Singers and What They Said About America, The Scarecrow press, 2005, pp. 39, 40 et 43..
Le crooning est aussi caractérisé par le fait de « glisser » sur les notes au lieu de les attaquer directement, par l’utilisation prudente de rythmes et de mélodies variées, et une expression émotionnelle, intime et anodineHoward Goldstein, Grove Music online.. Certains disent qu’un des aspects les plus fréquents chez les crooners est leur vulnérabilité devant les spectateurs ; ils doivent chanter tout en manifestant souffrance et innocence pour que le public se sente proche d'eux.
Origines Selon Howard Goldstein, le terme, au , est associé aux berceuses, d'où l'expression présente en 1918 dans la chanson de Schwartz, Young et Lewis Rock-a-bye your baby with a dixie melody, chantée par Al Jolson.
The Oxford Companion to popular musicaffirme pour sa part que le terme est apparu lorsque le besoin de nommer cette forme dérivée du jazz devint indispensable : le terme vient du jargon afro-américain et veut probablement dire « chanter d'une voix douce et veloutée », comme dans une berceusePeter Gammond, The Oxford Companion to popular Music, Oxford, New York, Oxford University Press, 1991, p. 138..
Selon l'Oxford English Dictionary, le mot , formé par dérivation sur le verbe (au moyen du suffixe -er), fait son apparition au tout début du , la première occurrence connue datant de 1808Oxford English Dictionary en ligne, rubrique crooner.. Le vocable apparaît en France en 1946, avec l'acception de , selon le lexicographe Jean Tournier. Il est formé sur le verbe anglais « chanter à voix basse, fredonner », du moyen néerlandais kronen « grogner, se plaindre », et constitue un Jean Tournier, Les mots anglais du français, Belin, Paris, 1998, p. 163 (rubrique « crooner »)..
Débuts à la radio Les expériences de Frank Conrad de la Westinghouse Electric Company amènent à l’établissement d’une des premières stations de radio commerciale, KDKA à Pittsburgh en 1920 ; dix ans plus tard, plus de 600 stations de radio sont opérationnelles et la radio est présente dans des millions de foyers américains. Plusieurs artistes populaires décident alors de changer de médium de distribution de leur musiqueThe Grove Dictionary of American Music, 2nd edition, Charles Hamm et al., 2014..
thumb|left|Fillette écoutant la radio pendant la Grande Dépression.
C’est surtout le jazz qui tire avantage des avancées technologiques des années 1920 grâce à l’apparition de l’enregistrement électrique et de l’amplification, en particulier le microphone. Une des grandes conséquences de ce développement est la possibilité pour le vocaliste d'exprimer une plus grande gamme d'expressions et plus subtilement qu’avant. Il peut aussi enregistrer de manière que sa voix domine l’enregistrement. Il faut un peu de temps pour que les interprètes apprivoisent le microphone et il n’est pas rare que les chanteurs soient appelés dans les ensembles de jazz seulement pour chanter quelques mesures, mais petit à petit, ils prennent plus de placeContinuum Encyclopedia of popular music of the world, Volume IV, North America, David Horn, Dave Laing, London, 2005, p. 90..
Avant l’amplification électrique, tous les vocalistes devaient faire porter leurs voix pour être capable de faire remplir le théâtre. Les exemples classiques nous viennent de Sophie Tucker et Emma Carus, la Vaudevillienne qui a popularisé Alexander’s Ragtime Band de Berlin (1911). Al Jolson avait une voix qui remplissait le théâtre jusqu’au deuxième balcon. Il aimait chanter à une audience et n’aimait pas la radio et les microphones, il était en désaccord avec l’idée de « crooner » doucement à la Rudy Vallée. Les crooners étaient d’après lui des « chanteurs à voix faibles qui tomberaient s’ils n’avaient pas de micros pour se tenir. » L’opinion contraire était aussi présente dans les critiques musicales, en effet, Alan Lerner, auteur-compositeur crooner disait que, d’après lui, les paroles d’opéras étaient impossibles à comprendre, et les chanteurs étaient entraînés à chanter comme si les paroles étaient un code. Le registre aigu des sopranos était inadéquat pour la musique populaire. Même si plusieurs n’étaient pas d’accord avec lui, il est vrai que le style de chant de l’opéra était tout le contraire de celui des crooners.
Lors de l’apparition du micro, l’amplification sensible de celui-ci permettait aux chanteurs — certains disent même les y obligeaient — d’appliquer moins de souffle dans les cordes vocales, d'où résultait un son intime et plus proche.
Les chanteurs réalisent rapidement que le microphone favorise l’usage de voix plus graves et d’un mélange de voix de tête et de poitrine, tandis que les chanteurs d’opéra utilisaient seulement la voix de poitrine. Cette technique de projection de voix permettait d’augmenter la gamme de notes possibles du chanteur en symbiose avec le microphone.
Sans plus tarder, ce style prend beaucoup de popularité et devient rapidement le style de chant populaire standard jusqu’à l’arrivée du rock 'n' roll. Le crooning est devenu un traitement de la voix possible par le microphone. Cette pièce d’équipement change le son en énergie électrique par un diaphragme qui répond aux poussées-tiré des ondes sonores. Le microphone au carbone est développé en 1877 par Émile Berliner, David Hughes et Thomas Edison. Une étape importante dans l’amplification a eu lieu quand H. D. Arnold a développé le premier amplificateur électrique en 1913. Par contre, le ruban ou microphone condensateur est devenu populaire après les années 1920, et est l’instrument qui a révolutionné la pratique du chant. Très rapidement, les chanteurs ont réalisé que sa réponse aux fréquences plates le rendait propice à la musique. En raison de sa grande sensibilité et son amélioration à reproduire la voix, il a vite remplacé le microphone au carbone pour les performances « live », les émissions de radio, et les enregistrements. Pour la première fois, les voix plus faibles pouvaient remplir des salles de son, et simultanément communiquer chaleur et intimité.
Ces voix par contre demandaient énormément de contrôle et de pratique, car la technique crooner n’était pas facile et très spécialisée. Le chanteur doit se tenir très proche du microphone, la bouche touchant presque l’instrument, le visage directement aligné avec le récepteur. Tous les sons sont captés de façon précise, et le public se sent intimement lié à l’artiste. L’inspiration est très importante, car elle doit rester absolument silencieuse. Le son de halètement causé par une inspiration mal calculée, amplifiée par l’équipement, pouvait causer la faillite de plusieurs chanteurs autrement très talentueux. Les aspirants crooners devaient pratiquer l’inspiration silencieuse de façon diligente, afin d’éliminer toute possibilité de la faire entendre au microphoneTAYLOR Timothy D., Music, Sound and Technology in America, Duke University press, 2012, p. 316.. L’auteur Thomas A. Delong dit : « Le microphone hautement sensible demandait une différente technique de production vocale. Les artistes étaient forcés d'utiliser une voix plus douce, car une note trop aiguë ou trop forte pourrait briser le tube transmetteur fragile d’un microphone de carbone. »PRIGOZY, Ruth, Going My Way, Bing Crosby and American Culture, University of Rochester Press, 2007, pp. 73 et 124-127.
Le début des grands crooners Il est difficile de dire qui étaient vraiment les inventeurs du style. Il y avait des chanteurs de standard de jazz des années 1920, comme Gene Austin, Al Bowlly, Art Gillham, ou des artistes précrooners comme ‘Scrappy’ Lambert, Smith Ballew, ‘Whispering’ Jack Smith, reconnues pour être des artistes pionniers de la radio. Ces chanteurs ténors étaient souvent retrouvés aussi en dehors des ondes radiophoniques, à chanter dans des groupes de musique de danse, où leur présence était limitée à un ou deux refrains par chanson seulement. Aucun n’a été aussi populaire que Rudy Vallée, un des premiers teen-popstars des années 1920, renommé pour être le premier crooner, et précurseur de Russ Columbo et Bing Crosby. Chanteur ténor, étant aussi un acteur et un saxophoniste, sa popularité extrême était comparable à celle des Beatles 30 ans avant eux, causant une hystérie où les policiers devaient l’entourer pour empêcher la foule de femmes hurlantes autour de lui après ses spectaclesPitts, Michael; Hoffman, Frank (2002). The Rise of the Crooners: Gene Austin, Russ Columbo, Bing Crosby, Nick Lucas, Johnny Marvin, and Rudy Vallee. Studies and Documentation in the History of Popular Entertainment, No. 2. Lanham, Md.: The Scarecrow Press. p. 32.. Au début de sa carrière, on se moque de sa voix nasale et plutôt frêle, mais en vieillissant, il forme un groupe Rudy and his Connecticut Yankees, où il est reconnu pour sa voix plus mature, qui semblait être parfaite pour le style intime du crooner.
Certains disent qu’un des premiers chanteurs à tirer pleinement profit du microphone est bel et bien Bing Crosby dans les débuts des années 1930. Bing Crosby était reconnu pour un son plus sombre, et une approche plus énergétique dans son phrasé qui le classait à part de ses prédécesseurs. Il construit son chant autour du rythme swing, mais est relaxé et dit avoir été inspiré par le jeu de trompette de Louis ArmstrongContinuum Encyclopedia of popular music of the world, Volume VIII, 2006, pp. 39, 40 et 41.. David Brackett dit « Sa performance projette un sens de confort entre le public, le chanteur et l’auteur. » Son élocution, étudiée par les chanteurs populaires, était très appréciée. Il ne chantait pas « au public » , il chantait « pour le public ».
Cette nouvelle sorte d’intimité était à la fois émotionnelle par la proximité apparente du chanteur, mais aussi physique, avec le son des lèvres, de la langue, et de la respiration, qui rendait le style très sincère et a formé les fondations de beaucoup de ses successeurs.
Forte critique envers les crooners