Théophile (en grec ), né en 813 et mort le , est un empereur byzantin ayant régné du au . Dernier défenseur de l'iconoclasme, son règne marque le prélude d'une période prospère pour l'Empire byzantin en dépit des menaces extérieures.

Il succède à son père, , à la mort de celui-ci en 829. Rapidement, il est confronté au regain des offensives arabes sur les différents fronts. En Occident, il n'est guère en mesure de préserver la Sicile dont l'invasion par les Arabo-Berbères se poursuit. Il préfère défendre la frontière orientale, souvent franchie par les armées abbassides qui pillent les provinces les plus exposées de l'Empire. Si la mort du calife Al Mamoun en 833 lui offre un répit, son successeur, Al-Mu'tasim, reprend vite les offensives. En 838, il pille Amorium, le lieu de naissance de la famille de Théophile, ce qui constitue une défaite de grande ampleur, même si les Arabes ne parviennent pas à conquérir de nouveaux territoires aux dépens de l'Empire byzantin. Sur les autres fronts, Théophile maintient la présence byzantine dans les Balkans et renforce son contrôle sur le pourtour sud de la Crimée, en entretenant de bonnes relations avec les Khazars.

Au sein de l'Empire byzantin, il maintient l'iconoclasme en vigueur depuis 815 et accroît même la répression contre les opposants, sans parvenir à faire émerger un réel soutien à cette doctrine dans la population et dans le clergé. En effet, ses déboires en matière de politique étrangère fragilisent l'iconoclasme dont la légitimité repose sur la promesse de victoires contre les ennemis de l'Empire. Son règne est aussi marqué par une renaissance progressive de l'activité culturelle et artistique. Intéressé par la culture arabo-musulmane, il est aussi passionné par l'art et l'architecture et impulse plusieurs constructions dans l'Empire et à Constantinople, attestant de la vigueur retrouvée de la civilisation byzantine, portée par une économie prospère.

Il meurt jeune, en 842, et laisse le pouvoir à son très jeune fils, , et c'est sa femme, l'impératrice Théodora, qui exerce la régence. Théophile a particulièrement intéressé les historiens modernes. En effet, au-delà de sa personnalité affirmée et de son style théâtral, son règne intervient à un moment charnière de l'histoire byzantine. Dernier représentant de l'iconoclasme, il incarne encore l'idée d'un Empire en péril, qui doit trouver son salut dans la recherche des faveurs divines et la prohibition d'une pratique idolâtre. Néanmoins, par ses ambitions diplomatiques et architecturales, son goût du faste et son attrait pour la culture au sens large, il préfigure aussi l'ère d'expansion que va connaître l'Empire, alors à l'orée de la renaissance macédonienne.

Sources Tout comme l'ensemble des empereurs iconoclastes, l'analyse du règne de Théophile est rendue compliquée par l'absence de sources issues d'auteurs iconoclastes. Les chroniques et écrits qui ont subsisté sont, dans l'immense majorité des cas, le fait de chroniqueurs iconodules, ce qui introduit un biais dans leurs analyses.. En outre, pour la première moitié du , les textes ont souvent été composés ultérieurement, parfois sous l'influence des empereurs de la dynastie macédonienne, qui est arrivée au pouvoir aux dépens de la dynastie amorienne à laquelle appartient Théophile. Ils ont donc tendance à minimiser leurs accomplissements. Le récit le plus contemporain est celui de Georges le Moine qui date du règne de . Les principales autres chroniques sont celles de Théophane continué, dont l'auteur est anonyme mais qui date de , de Syméon Métaphraste ou encore de Jean Skylitzès.

Des auteurs plus tardifs encore et parfois extérieurs à l'Empire comme Michel le Syrien ou Bar Hebraeus apportent des éclairages utiles et généralement un point de vue différent sur les événements. Des récits arabes permettent aussi d'enrichir la perspective sur ces événements, comme les Chroniques de Tabari ou les écrits d'Al-Yaqubi. Enfin, les sources religieuses sont aussi utilisées pour mieux comprendre la controverse iconoclaste, à l'image de la Lettre à Théophile des trois patriarches orientaux.

Contexte général

thumb|L'Empire byzantin au milieu du . Quand Théophile arrive au pouvoir, l'Empire connaît le deuxième épisode iconoclaste de son histoire. Débuté en 815 quand bannit le culte des images, il prend la suite du premier iconoclasme instauré par en 727. Plus modéré que le premier, il incarne les incertitudes d'un Empire assailli sur ses différentes frontières et qui voit, dans le culte des images, une idolâtrie à condamner pour retrouver les faveurs divines et donc les succès militaires. Pour autant, l'iconoclasme peine à susciter une adhésion de masse, notamment parmi un clergé rétif face aux incursions du pouvoir temporel de l'Empereur dans les affaires spirituelles, 36-37..

Dans la première moitié du , l'Empire byzantin reste fragile. Bouleversé par les invasions arabes et les incursions slaves et bulgares dans les Balkans, il s'est un peu rétabli sous les Isauriens qui règnent une bonne partie du . Depuis la mort de en 780, l'instabilité interne règne, les empereurs se succèdent, les complots sont fréquents et les fins de règne sont généralement brutales est renversé et aveuglé par sa mère Irène l'Athénienne, qui est elle-même renversée par en 802. Celui-ci est tué lors de la bataille de Pliska contre les Bulgares. Son fils, grièvement blessé, est renversé au bout de quelques semaines par , lui aussi contraint à l'abdication et exilé par en 813. Enfin, ce dernier est tué, probablement à l'instigation de en 820.. Les ennemis de l'Empire en profitent pour assaillir ses frontières. Le califat abbasside lance régulièrement des raids destructeurs en Asie Mineure, les Bulgares ont affirmé leur indépendance et consolidé leur Empire, l'Empire carolingien est devenu le véritable prétendant au titre impérial dans l'Europe occidentale et concurrence les Byzantins en Italie. Enfin, des Arabes se sont lancés à l'assaut de la Crète et de la Sicile sous le règne de , le père de Théophile. Malgré tout, la situation de l'Empire n'est pas si mauvaise. À l'exception des territoires périphériques, les frontières tiennent. À l'intérieur, la démographie semble repartir à la hausse, les structures internes de l'Empire se renforcent et l'économie s'améliore. En réalité, l'Empire est sur le point de connaître une renaissance de grande ampleur quelques années plus tard, sous les Macédoniens. Le règne de Théophile se place donc à une période charnière.

Jeunesse et arrivée au pouvoir left|thumb|Théophile et sa cour (Chronique de Skylitzès de Madrid). thumb|Solidus représentant à gauche et Théophile à droite. Théophile est le fils de , le fondateur de la dynastie amorienne, et de sa première femme, Thekla. Son père l'associe au pouvoir dès le , alors qu'il n'a que huit ans. Il reçoit une excellente éducation, en particulier de la part de , un ardent iconoclaste. Cette influence se retrouve dès l'accession au trône de Théophile en 829 car il se révèle l'un des plus ardents empereurs iconoclastes. Contrairement à son père, il a la réputation d'être un homme cultivé et amateur d'art. Il est, semble-t-il, soucieux d'être un empereur juste. Dès son arrivée au pouvoir, il fait condamner les assassins présumés de , alors même que ce régicide a permis l'ascension au trône de son père. En agissant ainsi, il cherche peut-être aussi à se dissocier de cet acte violent qui marque l'arrivée au pouvoir de sa dynastie. Pour Louis Bréhier, c'est surtout une façon d'incarner l'inviolabilité de la personne du souverain. En condamnant l'atteinte physique à l'empereur, il affirme sa propre légitimité.

D'autres anecdotes témoignent de son sens de la justice. Un incident frappe ainsi fortement ses contemporains : un navire ayant apporté des marchandises de Syrie dans le port de son palais, Théophile fait demander à qui est destiné le chargement. Le capitaine répond qu'il est pour l'impératrice. Théophile fait alors brûler le navire et conseille à sa femme de faire ses achats au marché de Constantinople pour ne pas priver l'État des taxes qui y sont prélevées. De même, il a la réputation d'écouter les doléances des plus fragiles quand il circule une fois par semaine dans les rues de la capitale et de faire punir ceux qui ont pu leur porter préjudice, y compris s'ils appartiennent aux couches aisées de la population. Cette image d'un empereur juste, qu'il a soigneusement cultivée, lui survit largement puisque dans un récit byzantin du , le Timarion, il est l'un des juges des Enfers avec notamment Minos et Rhadamanthe. Warren Treadgold le décrit comme intelligent, un peu trop sûr de lui et déterminé à avoir un règne glorieux. Il a aussi reçu une éducation militaire et il n'hésite pas à prendre la tête de ses troupes. Enfin, sa vie personnelle semble peu sujette aux scandales et seule une relation extra-conjugale, avec une domestique de sa femme, est rapportée par des chroniqueurs hostiles et souvent prompts à dénier toute moralité aux empereurs iconoclastes.

En dépit de son jeune âge, Théophile ne semble pas avoir cédé l'exercice du pouvoir à quelqu'un d'autre. L'impératrice douairière, Euphrosyne, l'assiste au tout début de son règne mais s'efface assez rapidement. Sa prise de pouvoir est perturbée par la fuite de Manuel l'Arménien, l'un des principaux généraux de l'Empire qui est soupçonné de conspiration par des membres de la cour impériale, visiblement à tort. Si Théophile est rapidement convaincu de son innocence, Manuel a eu le temps de rejoindre le califat abbasside où il offre ses services au dirigeant musulman.

La lutte contre les Arabes Dès le début de son règne, Théophile est confronté à la traditionnelle menace du califat abbasside. Depuis des décennies, les deux empires se livrent à une guerre de frontière faite de raids et de pillages sur les terres ennemies. En général, ce sont les Arabes qui passent à l'offensive et les Byzantins se reposent sur une organisation militaire territorialisée pour riposter au mieux. Si les expéditions les mieux connues sont celles qui sont dirigées par l'empereur ou le calife en personne, elles ne sont qu'une composante d'une guerre qui est d'abord le fait de conflits locaux, de raids de plus ou moins grande envergure et d'escarmouches difficiles à retracer précisément. Enfin, cette rivalité est aussi l'occasion d'échanges plus ou moins forts entre les deux pôles de la Méditerranée orientale et du Moyen-Orient qui se nourrissent mutuellement. Et Théophile ne manque pas de s'inspirer de son rival abbasside, lui-même étant parfois comparé au souverain Haroun ar-Rachid du début du .

Entre victoires et défaites en Asie Mineure (829-832) thumb|L'ambassade de Jean le Grammairien auprès du calife (Chronique de Skylitzès de Madrid). Dès 830, une ambassade byzantine conduite par Jean le Grammairien est envoyée à Bagdad pour annoncer la succession au calife mais aussi pour contacter Manuel l'Arménien pour le convaincre de revenir au bercail, sans résultats sur le moment.

Peu après, le calife prend la tête d'une expédition qui assaille la Cappadoce byzantine. C'est la première fois depuis une vingtaine d'années que le calife franchit en personne la frontière. L'armée principale s'empare de Koron, la capitale provinciale, et met à sac les deux forteresses de Sundus et Sinan avant de se replier. Une autre armée opère plus au nord. Elle comprend dans ses rangs Manuel l'Arménien et des prisonniers byzantins engagés de force. Le général exilé parvient à neutraliser les officiers arabes et contraint l'armée musulmane à battre en retraite avant de rejoindre Théophile.