vignette|Déposition du colonel Passaris, ancien sous-chef de l'État-major, témoignant pour l'accusation.
Le procès des Six est un procès qui s'est déroulé en Grèce en , à l'issue de la guerre gréco-turque et de la « Grande Catastrophe » (), qui entraîna la perte de Smyrne et de l'Asie mineure.
Les anciens Premiers ministres Pétros Protopapadákis, Nikolaos Stratos et Dimítrios Goúnaris, les anciens ministres Geórgios Baltatzís et Nikólaos Theotókis et le général Geórgios Chatzianéstis, dernier commandant-en-chef de la campagne d'Asie Mineure, sont six des huit personnalités qui furent mises en causeLe prince André, neuvième accusé, fut arrêté et jugé dans un second procès quelques jours plus tard.. L'expression « procès des Six » a cependant prévalu du fait qu'il y eut six exécutions. Jugés par Alexandros Othonaios et Theodoros Pangalos, les six hommes sont considérés comme responsables de la défaite de la Grèce et sont condamnés à mort. Le Premier ministre du moment, Sotírios Krokidás, décide de démissionner deux jours avant la nouvelle de leur exécution. Celle-ci a lieu le (calendrier julien), malgré les interventions répétées de l'ambassadeur britannique en faveur des accusés.
, considéré lui aussi comme responsable de la défaite, abdique dès le et part en exil avec sa famille à Palerme, en Sicile, le .
Le contexte politique et économique
vignette|gauche|L'incendie de Smyrne, le 13 septembre 1922. vignette|Enfants grecs et arméniens réfugiés à Athènes en 1923. L'origine du procès des Six est à chercher d'abord dans le véritable chaos, dit la « Grande Catastrophe », qui naît en Grèce et en Asie Mineure à la fin de la guerre gréco-turque (1919-1922). En Asie Mineure, à l'issue de la défaite d'août-, l'armée grecque, battant en retraite, entraîne avec elle le déracinement de près d'un million et demi de Grecs tandis que les Turcs massacrent les populations chrétiennes et déportent les hommes âgés de 17 à dans les bataillons de travail d'où la grande majorité d'entre eux ne sont jamais revenus. En Grèce même, la crise de régime et l'impasse politique et diplomatique où se trouve le gouvernement menacent de tout emporter. Dès la rupture de la ligne de défense grecque en Asie Mineure, le gouvernement de Protopapadakis chancelle ; il ne trouve d'autre réponse que dans l'instauration d'une censure plus stricte et l'interdiction de toute réunion politique. Il est contraint de démissionner. Le gouvernement de Triantaphyllákos qui lui succède le (28 août julien) n'arrive pas davantage à apaiser la colère et l'inquiétude de la population. Le roi Constantin adresse un message à la nation ; c'est un appel à qui tombe à plat : le monarque a perdu toute autorité, même parmi ses partisans. Il tâche cependant de se maintenir au pouvoir en confiant à Ioánnis Metaxás une mission exploratoire secrète en vue de former un autre gouvernement ; la mission échoue à son tour. Le , le ministre des armées décide la démobilisation des soldats à partir de la classe 1918, espérant ainsi apaiser les manifestations d'hostilité à l'égard du régime, mais en vain. La démobilisation, qui se fait dans le désordre le plus total, ainsi qu'en témoignera le ministre Nikolaos Stratos dans sa déposition devant le tribunalΗ Δίκη των Εξ, Επίσημα Πρακτικά, 15 Νοεμβρίου 1922 (Πρωία), Αθήνα, 1976, σελ.621. Voir aussi le témoignage de David Walter, The Chanak Affair, London (1969), p. 183., ajoute à la confusion. L'État grec impuissant est en voie de décomposition. Chacun le constate à l'abandon dramatique où se trouvent les centaines de milliers de réfugiés qui s'entassent dans les camps ou les entrepôts du Pirée : faute de soins et de médicaments, et en raison de conditions sanitaires désastreuses, le typhus fait des ravages parmi les vieillards et les enfants. La carence de l'État se remarque aussi à l'insécurité qui règne dans les villes et les campagnes du fait de soldats armés appartenant à des unités d'Asie Mineure en déroute ou de déserteurs qui sèment le désordre. La situation économique enfin est difficile, en raison de la corruption, de la dilapidation des fonds publics Ελευθεροτυπία, Ιστορικά, τεύχος 6, 25 Νοεμβρίου 1999, άρθρο του Άλκη Ρήγου, Η χώρα σε διάλυση, σελ.6. et du blocus financier imposé par l'Entente qui refuse aux royalistes les emprunts consentis au gouvernement d'Elefthérios Venizélos.
vignette|gauche|Les colonels Plastiras (à droite), Gonatas (au centre) et Georges Papandréou (au second plan à gauche) à Mousounitsa, lors du coup d'État du 11 septembre 1922.
Devant ce désastre sans précédent, le sentiment général prévaut que le pays a été conduit à la défaite par un État-major et des généraux incompétents, et par les hommes politiques des gouvernements royalistes qui ont opéré un renversement dans les alliances traditionnelles de la Grèce. Le sentiment d'avoir été trahi, qui domine chez la majorité des officiers de l'armée de terre et de la marine, entraîne chez eux la volonté de châtier les coupables. C'est avec cet état d'esprit que les colonels Nikólaos Plastíras, Stylianós Gonatás et proclament la révolution à Chios, le (11 septembre julien), avec pour mot d'ordre : « Sauver la Grèce »Voir la photographie d'archive des hommes de cette Révolution dite du « 11 septembre 1922 » photographie . Le Comité révolutionnaire annonce et proclame . Deux jours plus tard le gouvernement Triantaphyllákos démissionne, puis c'est le roi Constantin qui abdique.
Arrestations et pressions en tous sens À Athènes, un certain nombre d'officiers anti-royalistes en retraite, parmi lesquels Alexandros Othonaios, et , avec à leur tête le général Theodoros Pangalos, constituent un « Comité révolutionnaire provisoire » ayant son siège dans les bureaux du journal La Tribune libre () (auj. To Víma) de .
vignette|upright=0.7|Le général Theodoros Pangalos.
De leur propre initiative, ils procèdent à plus de 500 arrestations ; parmi les personnalités royalistes arrêtées figurent des hommes politiques, soutiens du régime du roi Constantin , comme Dimítrios Goúnaris, Nikolaos Stratos, Nikólaos Theotókis, Pétros Protopapadákis, Dousmanis et ; sont également arrêtés des militaires et des journalistes, tandis que sont libérés les démocrates poursuivis par le régime monarchique. Theodoros Pangalos est le représentant des militaires les plus intransigeants, avec Alexandre Othonaios, Geórgios Kondýlis et Alexandre Hatzikyriakos. C'est la faction des durs : ils exigent que les responsables du désastre soient fusillés, et même au terme d'une procédure sommaireIστορία του Ελληνικού Έθνους, Αθήνα (1978), τόμος ΙΕ', σελ. 252. Στυλιανός Γονατάς, Απομνημομεύματα, 1897-1957, Αθήναι, (1958), σελ. 242..
À l'opposé, la faction des modérés avec Plastiras en tête, est soucieuse de préserver la paix civile ; elle souhaite que les futurs inculpés comparaissent devant un tribunal ordinaire dans un procès leur garantissant les droits de la défense. Plastiras désavoue donc les initiatives de PangalosPlastiras dit à Pangalos : . ; il fait libérer les détenus, ne retenant en prison qu'une trentaine d'hommes politiques.
Des pressions en faveur de la catharsis () s'exercent alors sur le Comité exécutif de la révolution. La population d'Athènes (et l'armée dans sa grande majorité) exige la châtiment des responsables. C'est manifeste au cours du défilé du (15 septembre julien) où, de la foule, s'élève le cri . Ce sentiment s'amplifie encore le (9 octobre julien) au cours du grand rassemblement auquel participent plus de manifestants, à Athènes (la ville compte à cette époque environ )Le lendemain, le journal Patris décrit l'événement : .. Plastiras y prononce un discours ponctué par les cris de la foule : , , . Dans cette allocution, Plastiras affiche sa volonté de ne pas céder aux pressions étrangères.
De fait, les diplomates français et anglais interviennent sans détour pour sauver la vie des détenus. Le chargé d'affaires britannique, Sir Francis Lindley, ainsi que l'ambassadeur de France, Henri Chassain de Marcilly, demandent, le , que les futurs inculpés soient jugés par un tribunal civil ; de nouvelles pressions s'exercent début novembre : le Premier ministre britannique Andrew Bonar Law et son ministre des Affaires étrangères Lord Curzon demandent à Athènes des garanties écrites qu'on ne portera pas atteinte à la vie des détenus. L'Angleterre, qui soutenait les maisons royales d'Europe, voulait empêcher la Grèce de passer d'un régime monarchique à la République : si l'on fusillait les ministres du roi, il était à prévoir que l'étape suivante serait l'abolition de la monarchie. Le jeu des grandes puissances consistait aussi à déstabiliser la révolution et Plastiras pour faire chuter le gouvernement civil de Sotírios Krokidás puis d'Aléxandros Zaïmis.
La procédure d'inculpation vignette|Dimítrios Goúnaris (Premier ministre), Nikólaos Theotókis (ministre de la Défense)et les généraux et Víktor Doúsmanis en Asie Mineure en juin 1921. Il était initialement prévu qu'une nouvelle Assemblée nationale serait élue ; c'est elle qui aurait eu à décider du sort des hommes politiques royalistes emprisonnés. Mais les circonstances historiques et la pression de la rue autant que celle de la faction dure de l'armée ont bouleversé le calendrier et modifié la procédure prévue.
Le (22 septembre julien), à la conférence d'armistice de Mudanya, les Alliés exigent que la population grecque de Thrace orientale soit évacuée sous quinze jours, afin que ce territoire passe aux mains des TurcsVoir deux photographies d'archives Des réfugiés de Thrace orientale à Adrianoupolis en 1922 Réfugiés de Thrace orientale avant l'embarquement. Malgré la vive résistance du général et de Nikólaos Plastíras, la Grèce est contrainte de signer cet accord le suivant. Cela signifiait, pour ce pays vaincu, au bord du chaos, un nouveau flot de réfugiés de , venant s'ajouter à ceux d'Asie Mineure. Le Comité révolutionnaire publie donc, le , soit cinq jours avant la signature de ces accords, le communiqué suivant : . Il s'agissait ainsi de désigner les véritables responsables de la perte de la Thrace orientale, et de les empêcher d'exploiter à leur profit les malheureux accords de Mudanya. Le , un nouveau communiqué, rédigé par Geórgios Papandréou, conseiller politique de Plastiras, annonce . Le (12 octobre julien), le général Theódoros Pángalos et Alexandros Othonaios sont nommés respectivement président de la Commission d'enquête et président du Tribunal militaire. Leurs assistants sont les colonels Ioannis Kalogeras et Christos Loufas. Plastiras leur donne l'assurance que la décision du Tribunal sera exécutée, quelle qu'elle soit.
L'enquête est achevée en deux semaines. Le (24 octobre julien), huit inculpés sont renvoyés devant le Tribunal militaire pour haute trahison. Il s'agit de : Dimítrios Goúnaris, ancien Premier ministre Pétros Protopapadákis, ancien Premier ministre et ministre de l'économie Geórgios Baltatzís, ministre des affaires étrangères Nikolaos Stratos, ancien Premier ministre et ministre de l'Intérieur Nikólaos Theotókis, ministre des armées Geórgios Chatzianéstis, commandant en chef de l'armée en Asie Mineure et en Thrace orientale , général de brigade, ancien ministre , vice-amiral et ancien ministre
L'acte d'accusation Les huit inculpés sont accusés de pour avoir, .
Cette accusation de est fondée sur les quinze motifs suivants : . . . . . . . . . . . . . .
Des actes d'accusation particuliers sont réservés à Nicolas Theotokis, Xénophon Stratigos, Nicolas Stratos et Georges Hatzanestis. Le 12 novembre (30 octobre julien) dans une lettre à Elefthérios Venizélos, Pangalos indique qu'il a . Et il ajoute : Le texte grec dit : . de cette enquête, mais aussi de toute la procédure, et du choix même des personnes qui siégeront dans le Tribunal militaireΣπ.Β. Μαρκεζίνης, Πολιτική Ιστορία της Συγχρόνου Ελλάδος, Αθήναι (1973) τόμος 2ος, σελ. 132-133..
Le procès et le verdict