vignette|droite|300px|Manifestants à Ankara réunis dans la place cérémoniel de l'Anıtkabir, le mausolée du fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk. La laïcité en Turquie est un des fondements de la République kémaliste, inscrite d'abord dans la révision constitutionnelle de 1937 (appliquée à la Constitution de 1924) puis dans celle de 1980, aujourd'hui en vigueur. Elle trouve ses origines dans les réformes de l'Empire ottoman au , les Tanzimats (réformes) accordant l'égalité entre tous, quelle que soit leur religion. Les réformes kémalistes ont accentué ce caractère laïc de l’État turc, qui demeure jusqu'à aujourd'hui. L'accession au pouvoir de l'AKP, parti islamiste, suscite certaines inquiétudes dans les rangs pro-laïcs turcs, qui comprennent les forces armées turques et les nationalistes.

Depuis les réformes d'Atatürk, la Turquie est laïque, la Constitution prévoit qu'aucune réforme constitutionnelle ne peut porter atteinte à un certain nombre de principes, dont la laïcité. La définition de cette laïcité diffère toutefois de celle traditionnellement entendue : si nul ne peut influencer l'ordre social et la conduite de l'État en s'appuyant sur des règles religieusesArticle 8 de la Constitution, alinéa 5 : , la religion reste soumise à l'ÉtatBozarslan, 2004., et par exemple,

Le président conservateur Recep Tayyip Erdoğan, mène une politique d'islamisation, qui suscite les critiques des milieux laïcs.

Prise en charge des cultes par l'État

Le principe de laïcité est précisé par un arrêt de la Cour constitutionnelle du , saisie à la suite de l'adoption d'une loi sur la fonctionnarisation des employés de la fonction publique, touchant toutes les administrations, y compris la Présidence des Affaires Religieuses (Diyanet) :

En résumé, le principe de laïcité présent dans la Constitution de la République de Turquie signifie précisément :

a) l’adoption de principe que la religion ne gouverne ni n’influe sur les affaires de l’État ;

b) la garantie constitutionnelle de la religion par la reconnaissance d’une liberté illimitée de religion en ce qui concerne la conviction religieuse, en rapport avec la vie spirituelle des individus ;

c) l’adoption de limitations et l’interdiction d’une mauvaise utilisation et d’une exploitation de la religion, dans le but de protéger l’ordre public, la sécurité et les intérêts publics liés au domaine de la religion, contre ce qui sortirait du domaine de la vie spirituelle des individus et influencerait l’activité et le comportement de la vie sociale ;

d) la reconnaissance d’un droit de regard de l’État, en tant que garant de l’ordre public et des droits publics sur les libertés et droits religieux."

Cette laïcité n'est pas, comme en France, une séparation entre les Églises et l'État ; c'est l'État turc qui organise et contrôle totalement la communauté des croyants : les imams en Turquie sont des fonctionnaires, payés et formés par l'État. Jusqu'en 2006, leurs prêches hebdomadaires étaient écrits par les fonctionnaires de la Présidence des affaires religieusesJean-Paul Burdy, « Laïcité, islam et identité nationale : ambiguïtés et perspectives de la liberté de conscience dans la Turquie candidate à l’UE », dans Stéphane Guérard (dir.), Regards croisés sur la liberté de conscience, Paris, L'Harmattan, 2010..

En 2010, la Présidence des affaires religieuses emploie environ personnes.

L'État turc envoie des imams dans les communautés turques émigréesOlivier Abel, « La condition laïque : réflexions sur le problème de la laïcité en Turquie et en France », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, 19, 1995, mis en ligne le 14 mai 2006, consulté le 13 décembre 2012 ..

Bien que des réformes allant dans le sens de la laïcité aient été accomplies sous Atatürk (abolition du califat, etc.), la Turquie n’est pourtant pas un État strictement laïc dans le sens où il n’y a pas de séparation entre la religion et l’État, mais plutôt une mise sous tutelle de la religion par l’État ; chacun reste cependant libre de ses croyances.

C’est ainsi que la religion est mentionnée sur les papiers d’identité et qu’il existe une administration dite Présidence des affaires religieuses, qui instrumentalise parfois l’islam pour légitimer l’État et qui gère les mosquées du pays. Cet organisme étatique, mis en place par Atatürk le , finance uniquement le culte musulman sunnite, les cultes non-sunnites doivent assurer un fonctionnement financièrement autonome., quand ils ne rencontrent pas d'obstacle administratif à ce même fonctionnement. Lors de la récolte de l'impôt, tous les citoyens turcs sont égaux. Le taux d'imposition n'est pas fonction de la confession religieuse, à l'exception notable de l'impôt sur la richesse instauré entre 1942 et 1944, le Varlık Vergisi, surtaxant de façon disproportionnée et discriminatoire les communautés non-musulmanes..

Les musulmans alevi-bektachis et câferîGloria L. Clarke, The World of the Alevis: Issues of Culture and Identity., les catholiques latins et les protestants ne font l'objet d'aucune reconnaissance officielle.

+ Situations des cultes en TurquieCultePopulation estiméeMesures d’expropriation.Reconnaissance officielle dans la Constitution ou à travers les traités internationauxFinancement des lieux de culte et du personnel religieux par l'État Islam – sunnite 70 à 85 % (52 à 64 millions) Non Oui à travers le Diyanet cité dans la Constitution (art. 136)http://www.tbmm.gov.tr/anayasa/anayasa_2011.pdf. Oui à travers le Diyanethttp://obtic.org/Dosyalar/Cahiers%20de%20l%27Obtic/CahiersObtic_2.pdf. Islam – duodécimain bektachi 15 à 25 % (11 à 19 millions) Oui Non. Balim Sultan assure une mainmise totale sur le corps des janissaires dont le bektachisme sera la référence religieuse principale.. En 1826, Mahmoud II met définitivement un terme au système des janissaires. L'ordre des bektachi est mis hors la loi, de nombreux dignitaires de la capitale sont exécutés, d'autres sont déportés en Anatolie. Les tekke sont fermés, détruits ou attribués à des institutions orthodoxes comme l'ordre des Naqshbandiyya. Non Islam – duodécimain alevi Non.. Au début du ., l’oppression ottomane envers les alévis devient insupportable et ces derniers soutiennent le Chah Ismail d'origine turkmène. Ses partisans, qui portent un bonnet de couleur rouge avec douze plis en référence aux 12 imams du chiisme duodécimain se font appeler Qizilbash. Les Ottomans qui s’étaient persanisés et arabisés considéraient comme ennemis les Qizilbash (alévis) d'origine turkmène. Aujourd'hui, les cemevi, lieux de culte commun aux alevi bektachi n'ont aucune reconnaissance juridique. Islam – duodécimain câferî 4 % (3 millions) Rapport Minority Rights Group Bir eşitlik arayışı: Türkiye’de azınlıklar Uluslararası Azınlık Hakları Grubu, 2007, Dilek Kurban. Non Non Islam – duodécimain alaouites ou nusayris 300 à 350 000. Non Non Judaïsme Oui Oui à travers le traité de Lausanne en 1923 Non Chrétien – protestant Non Non Chrétien – catholiques latins Non Non Chrétien – catholiques grecque Oui Oui à travers le traité de Lausanne en 1923 Non Chrétien – orthodoxe – grec (patriarcat œcuménique de Constantinople) Oui Oui à travers le traité de Lausanne en 1923 Non Chrétien – orthodoxe – arménien (patriarcat arménien de Constantinople) Oui Oui à travers le traité de Lausanne en 1923 Non Chrétien – catholiques chaldéens (Arménien) Oui Oui à travers le traité de Lausanne en 1923 Non Chrétien – Églises de théologie et rite syriaques (orthodoxes et catholiques) Oui Non Non Yézidisme 377 Non Non

thumb|Budget Diyanet 2013, Présidence des affaires religieuses – source : TBMM 2013. Avec plus de 100 000 fonctionnaires, le Diyanet est une sorte d’État dans l'État..

En 2013, le Diyanet ou Ministère des Affaires religieuses, occupe le de dépense du gouvernement central.

Le budget alloué au Diyanet (4,6 milliards de TLhttp://www.tbmm.gov.tr/butce/2013/kanun_tasarisi.pdf.) est :

1,6 fois plus important que le budget alloué au Ministère de l'Intérieur ; 1,8 fois plus important que le budget alloué au Ministère de la Santé ; 1,9 fois plus important que le budget alloué au Ministère de l'Industrie des Sciences et de la Technologie ; 2,4 fois plus important que le budget alloué au Ministère de l'Environnement et de l'Urbanisme ; 2,5 fois plus important que le budget alloué au Ministère de la Culture et du Tourisme ; 2,9 fois plus important que le budget alloué au Ministère des Affaires étrangères ; 3,4 fois plus important que le budget alloué au Ministère de l’Économie ; 3,8 fois plus important que le budget alloué au Ministère du Développement ; 4,6 fois plus important que le budget alloué au MIT – Renseignement ; 5,0 fois plus important que le budget alloué au Ministère chargé de la Gestion des urgences et des catastrophes naturelles ; 7,7 fois plus important que le budget alloué au ministère de l'Énergie et des Ressources naturelles ; 9,1 fois plus important que le budget alloué au ministère des douanes et du commerce ; 10,7 fois plus important que le budget alloué à la Garde côtière ; 21,6 fois plus important que le budget alloué au Ministère de l'Union européenne ; 242 fois plus important que le budget alloué au Conseil national de sécurité ; 268 fois plus important que le budget alloué au Ministère de la Fonction publique.

Le budget du Diyanet représente : 79 % du budget de la gendarmerie ; 67 % du budget du Ministère de la Justice ; 57 % du budget des hôpitaux publics ; 31 % du budget de la police nationale ; 23 % du budget de l'Armée turque soit 23 % du budget de la deuxième armée de l'OTAN.

Histoire de la laïcité

Avènement de la République La Turquie est souvent présentée comme le seul État à être à la fois « musulman et laïc ». Quel destin pour un pays héritier du plus grand empire turco-musulman qui ait été et dont la domination sur le monde musulman et arabe s'est exercée pendant six siècles! La laïcité turque commence avec l’adoption par la Grande Assemblée nationale turque d'une nouvelle constitution le . Cette constitution, fruit d'un compromis entre les religieux et les kémalistes, marque une première séparation entre le profane et le sacré avec l’affirmation de la souveraineté du peuple sur la nation et l’avènement de l’assemblée nationale comme son représentant légitime. Le , l'institution du sultanat (une des sources de l'islam politique en Turquie) est dissoute par le parlement, du fait de la collaboration du sultan Mehmed VI avec les troupes étrangères pendant la guerre d’indépendance.

L’avènement de la République turque en 1923 pose la base de la politique de laïcisation voulu par Atatürk. Le califat, dernière source de l'emprise de l’islam sur la vie publique est dissout par la loi du . Il est remplacé par la « présidence des affaires religieuses » (Diyanet), institution étatique chargée d'administrer et de contrôler le culte islamique (en fait le culte majoritaire, l'islam sunnisme hanéfite) pour empêcher toute immixtion de celui-ci dans la vie publique.

La Constitution de 1924 est amendée par la loi 1222 du avec la suppression des articles où l'islam est déclaré religion d'État.. En 1937, la loi 3115 du inscrit dans l'article 2 de la Constitution le principe de laïcité, aux côtés des quatre autres grands principes du kémalisme..

Laïcisation de l'État