La frontière terrestre entre l'Iran et l'Irak est une frontière internationale longue de kilomètres entre l'Irak et l'Iran. Bien qu'elle ait été déterminée pour la première fois en 1639, des contestations ont existé depuis de la part des deux parties, et particulièrement concernant la navigation sur les eaux du Chatt-el-Arab. La frontière actuelle date des accords d'Alger signés en 1975 et ratifiés en 1976.
Histoire La frontière entre Iran et Irak est une frontière héritée de l'histoire des deux empires principaux de la région: l'Empire ottoman et l'Empire séfévide. Pour comprendre les dynamiques actuelles autour de cette frontière, il est nécessaire de revenir sur l'histoire de son tracé. Celui-ci a fait l'objet de nombreux traités qui n'ont jamais vraiment satisfait les deux parties.
Disputes entre l'Empire ottoman et l'Empire perse vignette|Oeuvre d'art sur la bataille de Chaldiran au pavillon Tchehel-Sotoun à Ispahan. L’année 1514 est marquée par la conquête de la Mésopotamie par l’Empire Ottoman. En effet, lors de la bataille de Tchaldiran, le sultan Sélim 1er vainc le shah Ismaïl Ier.
En conséquence, les principaux chefs kurdes sunnites se rangent du côté du sultan Sélim. Ce dernier accepte que le maintien de cinq principautés kurdes et permet la création de seize autres principautés indépendantes (les « Kürt Hükümeleri »). Les tribus kurdes vont alors être unies par des liens de vassalité aux souverains turcs et persans et désignées comme gardiennes des frontières des deux empires. À partir de cette période et pendant trois siècles, les souverains perses et ottomans vont se disputer la frontière, sans parvenir à tracer une frontière stable.
Traité de Zohab en 1639 Entre 1508 et 1638, Bagdad change trois fois de mains. Lorsque la ville est définitivement conquise par l’Empire ottoman en 1638, il est envisagé de signer un traité entre les deux puissances impériales. Ainsi, en 1639, l’Empire Ottoman et l’Empire Safavide signent le traité de Zohab (Zuhab). Il est le premier du genre à être signé au Moyen-Orient. L’objectif de ce traité est d’instaurer la paix entre les deux puissances musulmanes et d’établir une frontière définitive entre elles. Cette volonté de stabilité fera du traité de Zuhab une référence pour les accords qui suivront.
Cependant, le traité reste très vague dans ses termes. Les clauses frontalières prennent la forme d’une énumération de localités relevant soit de la Perse soit de l’Empire ottoman. Ainsi, la frontière représentera davantage l’issue d’une guerre et non les souverainetés en temps de paix. Après le retrait des armées des territoires conquis, le contrôle territorial de la zone frontalière sera très relatif, voire inexistant. Ce sont des chefs locaux qui assureront la souveraineté réelle sur ces terres, alors même que les mouvements de population de part et d’autre de la frontière seront très importants.
Intervention des Russes et des Britanniques dans le tracé de la frontière (deuxième traité d'Erzurum du 31 mai 1847 à 1914). La zone-frontière issue des précédents traités va peu à peu être redéfinie en ligne-frontière par le Royaume-Uni et la Russie.
En 1842, les tensions sont maximales entre l’Empire ottoman et la Perse autour de la frontière. La Russie et le Royaume-Uni, alors en pleine rivalité coloniale et diplomatique, vont intervenir comme intermédiaires dans la définition d’une frontière stable et linéaire permettant d’accroître la stabilité de la région. Pour le Royaume-Uni, il s’agit d’empêcher une guerre pouvant affaiblir les deux empires et les rendre plus vulnérables à l’influence russe. Pour la Russie, l’objectif serait de maintenir la stabilité des provinces caucasiennes qu’elle vient de conquérir. De plus, il semblerait qu’une limite géographique claire entre les deux Empires musulmans permettrait à chaque puissance occidentale d'imposer plus efficacement des capitulations et des concessions.
Cependant, la délimitation de la frontière va s'avérer très difficile. L’Empire Perse ayant égaré le traité de 1639, il appuie ses prétentions territoriales sur un ouvrage de géographie du XVIIIe siècle et sur un atlas de 1808. Les Ottomans, eux, s’appuient sur une version qu’ils prétendent tirer de leurs archives. Sans documents réellement officiels, la frontière pourrait être délimitée par des critères linguistiques et ethniques. Cependant, la zone-frontière entre l’Empire Ottoman et la Perse est caractérisée par une certaine homogénéité des langues et des ethnies qui occupent les différentes parties de la frontière. Ainsi, au Nord, les Kurdes peuplent les territoires de part et d’autre de la frontière. Dans les zones les plus contestées, notamment au niveau du Chatt al-Arab, l’unité linguistique de part et d’autre de la frontière est frappante. À tel point que la province iranienne du Khuzestan est surnommée d’ArabestanBureau of Intelligence and Research, "The Iran-Iraq Boundary: Geographical Considerations", Department of State, Assessments and Research, October 11, 1980.
Les deux puissances médiatrices vont donc recommander d’établir la frontière en fonction du statu quo. Cependant, pour les raisons mentionnées plus haut et à cause de l’enchevêtrement des allégeances dans les zones frontalières, les négociations vont s’avérer très difficiles. Quatre ans de négociations, notamment autour du Chatt al-Arab, aboutissent au traité d’Erzurum. Celui-ci exemplifie donc la transplantation du modèle européen de la souveraineté territoriale au Moyen-Orient puisque les deux puissances régionales ont agi par l’intermédiaire des deux puissances occidentales, directement impliquées dans la rédaction et les négociations du traité. L’article 3 prévoit l’établissement d’une commission mixte composée de l’Empire Ottoman, de la Perse, du Royaume-Uni et de la Russie.
Ce traité constitue un point de départ des revendications de la souveraineté du Chatt al-Arab. En effet, dans l’article 2, le Sultan ottoman cède certains territoires sur la rive gauche au Shah de Perse (ce sont des territoires compris entre Khorramshahr et Abadan). Dans le même article, les Perses se voient garantis le droit de liberté de navigation sur ce fleuve depuis le golfe Persique jusqu’aux territoires sous souveraineté perse. Ces dispositions vont constituer une source de tensions frontalières entre l’Irak et l’Iran modernes, alors même que le fleuve deviendra pour l’Irak un débouché privilégié sur le golfe Persique.
Protocole de Constantinople de 1913 Mais le processus de la délimitation de la frontière s’interrompt quelques années plus tard en raison de la guerre de Crimée (1854- 1856), des guerres anglo-perses (1856-1857) et des guerres balkaniques (1876). Au début du , l’Empire ottoman profite de l’affaiblissement de l’Empire perse consécutif à la révolution constitutionnelle. Ainsi, il va décider de renforcer sa présence sur la frontière orientale et de prélever des taxes sur les navires remontant le Chatt al-Arab vers la Perse. Cette expansion inquiète les britanniques qui ont investi dans l’Anglo-Persian Oil Company. En effet, les ressources pétrolières sont abondantes dans la région du Khuzestan et le Chatt al-Arab permet l'exportation directe des produits de la compagnie. De plus, dans le même temps, en 1907, les Britanniques et les Russes décident de définir leurs sphères d’influence sur les territoires de la Perse, de l’Afghanistan et du Tibet afin d’empêcher des frictions entre leurs intérêts. La Perse est alors partagée en trois zones : zone britannique, zone russe et zone tampon. La Perse devra donc trouver avec l’Empire ottoman un accord frontalier tout en tenant compte des intérêts russo-britanniques.
Dans la perspective de la guerre, le , à Téhéran, les représentants des deux pays, assistés de conseillers britanniques et russes, vont travailler sur la base du traité d’Erzurum de 1847 et établir un compromis frontalier. Ce protocole additionnel redonne vie à la commission mixte et indique que tout conflit non résolu par celle-ci sera porté devant la cour permanente d’arbitrage de la Haye (Article 4).
Les négociations continueront à Constantinople et donneront lieu au protocole de 1913-1914 qui, dans le nouveau tracé de la frontière, tiendra compte des intérêts britanniques dans sa zone d’influence. En effet, le transfert d’une partie des territoires de la Perse à l’Empire ottoman dans la région pétrolifère de Khanaqin a eu pour objectif de permettre à la Grande-Bretagne de faire reconnaître par la Sublime Porte les droits de l’Anglo-Persian Oil Company et de les étendre ainsi au territoire ottoman. Les capitaux britanniques financeront également la construction de la ligne de chemin de fer Bagdad-Basorah et la Grande-Bretagne contrôlera la navigation sur le Tigre dans cette région. La Perse perdra sa souveraineté sur environ 90 km de frontière commune avec l’Empire ottoman, ainsi que le droit de naviguer sur les eaux du Chatt-el-Arab, placées entièrement sous la souveraineté ottomane
Traité de 1937 La Première Guerre mondiale change les relations de pouvoir dans la région du Moyen-Orient. Les vestiges de l’Empire ottoman, vaincu, sont dépecés par les vainqueurs lors des traités de Lausanne et de Sèvres. Ces deux traités établissent un Royaume d’Irak. La frontière orientale de l’Irak ainsi que les traités y afférents sont hérités de la période ottomane, ce qui ne convient ni à la Perse, ni à l’Irak. L’approfondissement d’un sentiment nationaliste en Perse et en Irak va alimenter des critiques virulentes envers des frontières imposées par la puissance coloniale britannique. Téhéran n’est pas satisfait des frontières dessinées entre les deux pays et, à ce titre, ne reconnaitra l’Irak qu’en 1929.
L’influence britannique dans la région commence à décliner dans les années 1930. L’Irak et la Perse vont alors chercher à réviser leur frontière commune. Pour l’Irak, l’Iran viole clairement les accords de la période ottomane. En effet, le pays demande à la Société des nations d’enquêter sur les violations perses consistant notamment en l’installation de postes frontières perses sur le territoire irakien. La Perse conteste la légalité même des traités, argumentant que la Perse n’avait jamais reconnu les accords et qu’ils avaient été imposés par deux puissances impérialistes.
Le conflit est alors polarisé autour du fleuve Chatt al-Arab. Pour l’Iran, le principe du thalweg doit être appliqué. Pour l’Irak, le fleuve doit être entièrement placé sous souveraineté irakienne en vertu du principe d’équité.
En 1937, un nouveau traité finit par être signé entre l’Irak et l’Iran. Il s’agit du premier accord majeur entre les deux nouveaux Etats. Il reconnaît le protocole de 1913, et donc la souveraineté irakienne sur le Chatt al-Arab tout en prévoyant des exceptions, où le principe du thalweg s’appliquera autour de villes iraniennes.
Traité d'Alger (1975) vignette|Mohammad Reza Pahlavi, Houari Boumediène et Saddam Hussein en Algérie en 1975.
La Seconde Guerre mondiale change de nouveau les configurations géopolitiques de la région. L’Iran et l’Irak sont occupés. Jusque dans les années 1970, le tracé de 1937 va être constamment contesté par les deux pays.
En 1969, l’Iran se retire du traité de 1937 et augmente considérablement son influence sur le fleuve Chatt al-Arab. Cet acte est mal reçu par l'Irak, qui choisit de rompre ses liens diplomatiques avec l’Iran. Les tensions vont également se concentrer au Nord de la frontière autour des velléités indépendantistes kurdes. En effet, l’Iran soutient directement les mouvements kurdes face à la répression irakienne
En , les deux parties aboutissent tout de même à un accord lors des réunions de l’OPEC à Alger. Les concessions sont les suivantes : l’Iran accepte la délimitation de la frontière terrestre opérée par le protocole de Constantinople et l’Irak cède sur Chatt al-Arab en acceptant l’utilisation du principe du thalweg.