La littérature numérique, aussi appelée « littérature électronique » ou « littérature informatique », englobe différentes formes littéraires influencées par la technologie et la culture numérique : la littérature produite par des machines génératives ou des ordinateurs, la littérature produite sur le web (la cyberlittérature ou la littérature hypertextuelle) ou sur des applications, la littérature qui circule via différents formats de livre numérique, etc.
Description Le développement de la littérature numérique engendre un changement de perception quant au statut de la littérature à l'époque du numérique. La littérature numérique comprend aussi les productions littéraires circulant sous forme de livres physiques, pour autant qu'ils entretiennent des liens ou des interactions avec la culture numérique.
La littérature numérique est alors le produit de l'ensemble des changements provoqués par la culture numérique sur la littérature. Engendrée par l'apparition, le développement et la diffusion de plus en plus globale de l'ordinateur, des technologies numériques, d'Internet et du web, la littérature numérique s'inscrit dans le domaine de recherche des humanités numériques.
Définitions
Une littérature utilisant les outils informatiques Pour Philippe Bootz, la littérature numérique est « toute forme narrative ou poétique qui utilise le dispositif informatique comme médium et met en œuvre une ou plusieurs propriétés spécifiques à ce médium ».
Cette définition est semblable à celle de la littérature électronique proposée par l'Electronic Literature Organization. La littérature électronique regrouperait les œuvres présentant d'importantes qualités littéraires qui tireraient parti des capacités et du contexte fourni par l'ordinateur, qu'il soit ou non connecté à un réseau.
Katherine Hayles précise que la littérature électronique exclut généralement les productions imprimées, qui sont ensuite numérisées. Selon elle, la littérature électronique serait créée sur ordinateur pour être aussi lue sur un écran. Hybride par nature, la littérature électronique serait construite à partir de diverses traditions (films, jeux vidéo. art visuel, etc.). Parce qu'elle est rapidement devenue une pratique multimodale, la littérature électronique force les auteurs et les lecteurs à mobiliser des connaissances ou des compétences provenant de divers domaines pour comprendre toutes les stratégies d'écriture et le véritable potentiel de la littérature numérique.
Une définition de Floriane Philippe place la littérarité au cœur de la définition de la littérature numérique. Pour elle, il s'agirait d' « un objet littéraire utilisant comme moyen de production les spécificités techniques liées à l'informatique ».
Selon Serge Bouchardon, la littérature numérique regroupe « l'ensemble des créations qui mettent en tension littérarité et spécificités du support numérique ».
Axées sur les outils nécessaires à la production ou à la diffusion de la littérature numérique, ces définitions se concentrent sur les nouvelles possibilités littéraires offertes par des dispositifs et des technologies comme l'ordinateur et le web.
Un phénomène culturel vignette|Création littéraire numérique en bibliothèque Selon Marcello Vitali-Rosati, philosophe italien, le passage de l'expression « littérature électronique » à « littérature numérique » signifie que l'objet étudié s'est lui-même déplacé : plus qu'une littérature utilisant les outils informatiques, la littérature numérique définit un véritable « phénomène culturel », et dépasse donc la question des dispositifs techniques. Ainsi, parce que l'ère numérique « modifie [fondamentalement] nos pratiques et leur sensVitali-Rosati Marcello (2014). “Pour une définition du "numérique"”, in E. Sinatra Michael, Vitali-Rosati Marcello (édité par), Pratiques de l’édition numérique, collection « Parcours Numériques », Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, , , RIS, BibTeX. » et mène ainsi à une culture proprement numérique. Pour Marcello Vitali-Rosati, faire référence à la « littérature numérique » ne permet pas d'« étudier les œuvres littéraires produites grâce à l’informatique, mais de comprendre le nouveau statut de la littérature à l’époque du numérique ». Les textes littéraires classiques appartiennent désormais à une société dite numérique et non manuscrite.
D'après Alexandre Gefen, avec l'émergence du numérique, « la logique des nouveaux supports dans la galaxie Gutenberg est indissociable de tout un écosystème numérique, voire de la mutation de toute une société. » Le numérique ébranle alors les notions d'auteur, de lecteur, ou d'œuvre, et de ce fait, la notion même de littérature.
La littérature numérique ne se limite pas, dans ces définitions, à ce qui est produit par l'informatique, mais comprendrait autant les changements provoqués par la culture numérique sur les publications papier des maisons d'édition traditionnelles que les formes littéraires rendues possibles ou mises de l'avant par le développement des technologies numériques.
Cela amène à divers enjeux. En effet, la littérature à l'époque du numérique est alors le sujet de nombreuses questions. On peut s'interroger sur le rapport entre l'imaginaire et le réel, se questionner sur les frontières entre littérature et réalité. Cela remet également en cause la figure et le statut de l'auteur, qui ne sont peut-être plus les mêmes.
Formes littéraires numériques
La littérature générative Le générateur de texte permet de créer du texte d'après un ensemble de règles prédéterminées.
Pour Jean Clément, les textes créés par la littérature générative comptent moins que la façon dont ils sont créés : « la génération automatique des textes [...] vaut plus pour le processus qu'elle met en œuvre (qui relève de la poétique au sens de construction d'un dispositif textuel) que pour les produits qui en résultent ».
Le générateur combinatoire Le générateur combinatoire construit un texte à partir d'algorithmes en combinant des fragments déjà existants, et c'est souvent un principe aléatoire qui régule l'assemblage des fragments de texte.
La littérature générative s'inscrit dans la lignée de la littérature à contraintes du groupe de l'Ouvroir de littérature potentielle (OULIPO), créé en 1961 par Raymond Queneau et François Le Lionnais. L'approche littéraire de l'Oulipo préfigure celle de la littérature générative puisqu'elle « a une approche mathématique et algorithmique de la littérature. ». À partir d'une même histoire ou d'une même structure, la littérature générative rend possible la variation du texte, comme l'œuvre Cent mille milliards de poèmes de Queneau, un objet-livre qui permet, à l'aide de languettes de texte, de lire jusqu'à cent mille milliards de poèmes. Le collectif créera d'ailleurs plusieurs programmes informatiques à partir de l’œuvre de Queneau.
Le générateur automatique Le générateur automatique, aussi appelé "littéraciel" par Jean-Pierre Balpe et les membres du groupe de L'A.L.A.M.O. (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et l'Ordinateur), a pour fondement la linguistique structurale, mais repose aussi sur l'analyse structurale du récit (de A. J. Greimas ou C. Brémond) et sur la grammaire générative de Noam Chomsky. En effet, ces travaux auraient ouvert le texte à des « méthodes d’analyse qui décrivent la génération des énoncés en langue sur le modèle d’algorithmes formalisables sur un ordinateur ».
Le générateur automatique permet de construire algorithmiquement du texte à partir d'une banque de mots et de règles informatiques contrôlant l'assemblage de ces mots ; il produit du récit à partir d'un dictionnaire et d'une grammaire. Contrairement au générateur combinatoire, le générateur automatique n'épuise pas ses possibilités et peut produire des textes romanesques ou poétiques entiers et à l'infini. Il a notamment été créé dans les années 1980 par Jean-Pierre Balpe, qui le définit comme « un automate capable de produire en quantité psychologiquement illimitée des objets acceptables dans un domaine de communication antérieurement définiJean-Pierre Balpe et Jacopo Barboni-Schilingi, « Génération automatique poésie-musique », dans Balpe J.P. (dir.) Rencontres-médias 1 (1996-1997). Paris, BPI Centre Pompidou, 1997, . ».
La poésie numérique
L'influence des avant-gardes artistiques du Selon Philippe BootzPhilippe Bootz, né en 1957, est agrégé en physique et docteur en physique et en communication. Maître de conférences à l'Université Paris 8, il produit (et publie, par le biais de la revue alire) de la poésie programmée depuis 1977 et a publié de nombreux textes théoriques sur le sujet en tant que chercheur., les avant-gardes artistiques du , parmi lesquelles le futurisme, le dadaïsme, le lettrisme, la poésie concrète, la poésie sonore et le mouvement fluxus, ont bouleversé le monde des arts. Bien que ces mouvements artistiques ne soient pas spécifiquement littéraires, ces avant-gardes, en littérature, ont remis en question la conception même du texte : elles ont ouvert le texte au multimédia tout en permettant à sa signification d'entrer en relation avec son support ou avec son médium.
En cela, elles anticipent plusieurs formes de poésie numérique « par l’usage intensif qu’elles font d’algorithmes " implicites " [...] par l’imbrication des médias, par le développement de pratiques liées au medium (notamment en poésie sonore) ou au dispositif de communication. » En plus de ces influences, Bootz note aussi que les avant-gardes artistiques ont aboli les frontières entre les différents domaines artistiques et qu'elles ont expérimenté sur la langue en la concevant comme un code, ce que fera aussi la littérature numérique.
La poésie numérique animée Phillippe Bootz et la revue Alire sont, en France, parmi les pionniers de la poésie numérique animée, qui utilise l'affichage du texte et les potentialités de l'écran pour produire des effets littéraires et esthétiques.
La poésie numérique animée ne propose pas qu'un texte statique, mais permet au poème de devenir dynamique visuellement, textuellement et formellement. Selon Jean Clément, « elle est totalement indissociable de son support et ne pourrait ni être dite, ni être lue sans perdre l’essentiel de sa substance. »
La littérature hypertextuelle
La littérature hypertextuelle propose une structure faite de liens qui permet au lecteur d'orienter par lui-même son parcours de lecture. En cela, la lecture hypertextuelle vise d'abord à octroyer au lecteur un pouvoir de production du sens de l'œuvre ; elle s'oppose ainsi à la lecture linéaire et au sens qui serait imposé par la matérialité du livre papier. Or, la construction de l'hypertexte est en elle-même une forme d'imposition du sens sur le lecteur puisque l'« hyperlien est avant tout inséré par un auteur pour refléter son point de vue concernant la cohérence entre deux ou plusieurs textes ».
La littérature hypertextuelle permet aussi de créer l'impression d'un dialogue entre le lecteur et l'auteur. De même, parce que la participation active du lecteur est sollicitée, elle met en relief la dimension collective et collaborative de la littérature.
Le premier roman hypertextuel est reconnu comme étant Afternoon, a story de Michael Joyce, qui a été créée en 1985 puis diffusé sur une disquette.
Le web et la littérature