Néo-luddisme est un néologisme apparu en 1990 qui désigne une mouvanceSelon l'historien François Jarrige, « Il n’y a pas de structure où on retrouverait un meneur et des militants. C’est une nébuleuse de personnes qui pensent que la technologie est une aliénation plus qu’un moyen d’émancipation. » - Néo-luddisme, nouveau mot pour une vieille peur des technologies, Alizée Golfier, L'Obs/Rue89, 3 mars 2013. activiste d'orientation technophobe, c'est-à-dire manifestant son opposition à tout ou partie du progrès technique et se concrétisant par le parasitage, la dégradation, la destruction d'équipements ; ou encore par des occupations de terrain visant à empêcher la construction de grandes infrastructures jugées contraires aux valeurs et croyances desdits activistes.
Cette mouvance apparaît lorsque la micro-informatique fait son apparition dans les foyers, durant les années 1980. On l'observe essentiellement en France et aux États-Unis, sans qu'aucune concertation ne vienne fédérer les actions.
Dans la majorité des cas, ces actions sont justifiées par un discours axé sur la dénonciation des effets néfastes des technologies sur les individus et les communautés. Elles s'apparentent alors à la pensée technocritique... Et elles s'efforcent de proposer des alternatives à l'idéologie productiviste.
Bien que contournant ouvertement la loi, les néo-luddistes invoquent les principes de légitimité, de désobéissance civile et de résistance à l'oppression, allant jusqu'à conférer à leurs actes une valeur civique. La plupart d'entre eux prônent un retour à des valeurs « naturelles », en opposition à celles imposées par la prolifération des « nouvelles technologies », qu'ils jugent porteuses de risques élevés pour l'environnement et pour l'humanité.
Une partie des néo-luddistes prône la non-violence et la bienveillance (c'est le cas notamment dans les « zones à défendre ») ; d'autres la destruction de biens jugés nocifs (exemple : arrachage de plants d'OGM..) ; le cas de l'Américain Theodore Kaczynski, auteur de plusieurs attentats criminels entre 1978 et 1995, est exceptionnel.
Origine du terme thumb|130px|Chellis Glendinning.Le mot « luddisme » désigne un mouvement de « briseurs de machines », qui s'est manifesté au début du en Angleterre.
Le mot « néo-luddisme » est créé en 1990 par la militante américaine Chellis Glendinning, Notes toward a Neo-Luddite Manifesto, texte en ligne..
Motivations Les motifs invoqués sont principalement de trois ordres : écologique, politique et éthique.
Le progrès technique est coûteux en énergies fossiles et il est donc nuisible à l'environnement. au point d'être la cause d'un changement d'ère géologique : l'anthropocène. De nombreuses innovations sont la source de scandales sanitaires. et même de catastrophes, notamment nucléaires (Tchernobyl, Three Miles Island, Fukushima) et du réchauffement de la planète.
Les techniques se multiplient sans jamais faire l'objet de débat démocratique, le principe de précaution n'existant qu'en théorie mais n'étant jamais ou rarement appliqué en raison de la pression des grands groupes industriels pour qui la technoscience constitue une source de profits considérables. Avec le nucléaire et les OGM, les techniques de télésurveillance (notamment la RFID). et les nanotechnologies constituent leurs principales cibles.
Sont également avancés des motifs éthiques : la biométrie ou la vidéosurveillance, par exemple, étant considérées comme portant atteintes aux libertés individuelles et générant progressivement un contrôle social susceptible de déboucher sur une nouvelle forme de totalitarisme.. Le téléphone portable, par ailleurs, occasionnerait un phénomène de dépendance à caractère pathologique : la nomophobie..
Rappel historique
Les premières critiques envers le machinisme remontent à la fin du , quand s'amorce la révolution industrielle. Ainsi, en 1778, dans Les Rêveries du promeneur solitaire, Jean-Jacques Rousseau exprime sa consternation face aux conditions de vie imposées aux mineurs.
Très rarement, des ouvriers en viennent à briser leurs outils. En , à Falaise (Calvados), deux mille d'entre eux détruisent une machine à filer le coton à coups de bâton. Et le , à Rouen, envahissent une filature et détruisent trente métiers mécaniquesFrançois Jarrige, « De la sauvagerie à la violence créatrice : regards sur les bris de machines dans la France du », Revue européenne d’histoire, 2013. A propos des bris de machines textiles à Rouen pendant l'été 1789 : émeutes anciennes ou émeutes nouvelles ?, J.-P. Allinne, Annales de Normandie, 1981.. Au début du , plus précisément en 1811-1812, se manifeste le premier important mouvement de « briseurs de machines », le seul connu à ce jour : des tondeurs et tricoteurs anglais affrontent leurs employeurs qui leur imposent l'utilisation de métiers à tisser. Ce mouvement prendra ultérieurement le nom de luddisme.
On recense quelques autres actions de destruction de machines en France durant la période de la Restauration mais globalement, le phénomène est inexistant durant tout le processus d'industrialisation qui remodèle le paysage européen puis celui des États-Unis. Ainsi, contrairement à une idée répandue, les canuts ne s'en prennent pas aux machines durant leur révolte à Lyon, dans les années 1830.
Certes, l'expansion du machinisme donne lieu à un grand nombre de réactions : d'une part chez les intellectuels, en premier lieu chez Karl Marx qui, à partir des années 1840, entreprend une critique de fond du système capitaliste ; d'autre part dans le monde ouvrier, à travers une succession de mouvements de grève et de révoltes sporadiques.
Mais Marx voit dans le bris de machines un signe d'immaturité politique :
thumb|130px|Samuel Butler. Le marxisme commençant à se répandre, extrêmement rares sont les appels à détruire les machines comparables à celui de l'écrivain anglais Samuel Butler en 1872 :
En définitive, plus jamais des machines ne sont collectivement détruites. Certes, en 1897 en France, la CGT adopte le sabotage comme technique militante, mais c'est uniquement pour faire pression sur le patronat et finalement y renoncer en 1918, au lendemain de la révolution russe : les communistes étant convaincus qu'ils mettront fin au capitalisme en s'appropriant les moyens de production, ils n'entendent aucunement les détruire.
De fait, le capitalisme et le communisme (qui , tout au long du , constituent les deux grands systèmes économiques dominants sur la planète) partagent une même idéologie, le productivisme. Dans les deux camps, et pratiquement à tous les niveaux de l'échelle sociale, on défend l'idée du progrès et la conviction que celui-ci ne peut prendre forme qu'à travers la croissance économique (la seule différence étant que, dans le premier camp, les capitaux sont privés quand, dans le second, ils sont détenus par l'État). thumb|160px|Au , le "progrès technique" suscite beaucoup d'enthousiasme, au point d'être célébré par un certain nombre d'artistes modernes.Francis Picabia, Portrait d'une jeune fille américaine dans l'état de nudité, 1915. thumb|160px|Jacques Ellul (en 1990).
La pensée technocritique émerge en France dans les années 1930 avec Jacques Ellul et Bernard Charbonneau. Ils affirment que l'antagonisme « capitalisme-communisme » est superficiel et que le problème fondamental des pays industrialisés, c'est la place qu'occupe la technique dans l'imaginaire collectif. Qui plus est, ils estiment que ce n'est pas un quelconque pouvoir politique ou de la finance qui dirige cette évolution mais la quasi-totalité des individus, du fait qu'ils sont gagnés par l'obsession du confort matériel :
Toutefois, à partir de 1945, la rivalité idéologique entre les deux grandes puissances, les États-Unis et l'URSS, et la « guerre froide » qui s'ensuit sur toute la planète conditionnent l'ensemble du débat politique et la pensée technocritique occupe une place totalement marginale chez les intellectuels. Certes, l'usage des machines est régulièrement critiqué dans les pays occidentaux mais jamais les machines elles-mêmes ne sont visées. Le « progrès technique », en effet, suscite beaucoup plus d'enthousiasme que de crainte.
Dans les années 1950, Ellul réaffirme que le problème fondamental n'est pas le capitalisme, ni même le machinisme, ni même les objets techniques mais ce qu'il appelle la « sacralisation de la technique » : À la même époque, le philosophe allemand Günther Anders parle de « honte prométhéenne » pour exprimer l'idée que, face au développement exponentiel de la technique, les humains se sentent littéralement « dépassés » mais n'osent pas se l'avouerGünther Anders, Die Antiquiertheit des Menschen 1956. L'ouvrage ne sera traduit en France qu'au : L'Obsolescence de l'homme, éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2002..
Dans les années 1970, la dégradation de l'environnement conduit à l'émergence de l'écologie politique. Alors qu'Ellul et Charbonneau créent une association pour lutter contre le bétonnage de la côte Atlantique, Kaczynski commet son premier attentat.
La montée en puissance de l'informatique aux États-Unis, dans les années 1980, conduit Chellis Glendinning à tenter de structurer un mouvement néo-luddite, en 1990. Le mot "néo-luddite" va se développer dans les milieux technocritiques. Toutefois, les faits ne suivent pas et les actes de dégradation de matériel restent extrêmement rares et de portée exclusivement symbolique. Ainsi par exemple le casse public d'un ordinateur par Kirkpatrick Sale en 1995, au New York City Town Hall.
Quand, au début du , se développent la robotique, l'intelligence artificielle et internet, qu'est louée la « révolution numérique » et que les « nouvelles technologies » se multiplient non plus seulement dans le monde du travail (comme au temps du luddisme) mais dans la vie quotidienne, le néo-luddisme a cessé d'être une pratique militante.
Émergence aux États-Unis De la même manière que le luddisme, au , s'était manifesté en Angleterre parce qu'elle était la première puissance industrielle mondiale, ce que l'on appelle "néo-luddisme" émerge aux États-Unis, où est née l'informatique. Et comme le mouvement hippie dans les années 1960 et 1970, il revendique une rupture radicale avec la société industrielle. Enfin, tout comme lui, il présente différentes sensibilités.
Dans le sillage d'Henry David Thoreau, les anarcho-primitivistes prônent le « retour à la nature » mais sans aucun sentimentalisme et avec au contraire beaucoup de pragmatisme, conscients de la rudesse de la nature. Des auteurs anarcho-primitivistes comme John Zerzan poursuivent donc des travaux qui critiquent la civilisation comme oppressante dans son essence, et défendent des modes de vie conçus comme plus libres tirant leur inspiration des chasseurs-cueilleurs préhistoriques. Zerzan va jusqu'à critiquer la domestication, le langage, la pensée symbolique (des mathématiques jusqu'à l'art) et le concept de temps.
Kevin Robins et Frank Webster associent ce « retour aux sources » à la nécessité pour les humains de vivre dans des communautés plus restreintes, en vue d'établir des relations plus authentiquesKevin Robins et Frank Webster, Times of the Techno-Culture: From the Information Society to the Virtual Life, 1999.Voir .. »
Theodore Kaczynski rapproche le système technicien du totalitarisme. En 1995, dans La Société industrielle et son avenir, il précise :
Exemples en France Comité pour la liquidation ou la destruction des ordinateurs, Toulouse, 1980-1983 Sabotage de l'entrepôt de Nérac, Réflexions sur la lutte anti-ogm, Entretien avec René Riesel, février 2000. Sabotage du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD) de Montpellier, . Sabotage d'une borne biométrique dans le lycée de la Vallée-de-Chevreuse, . Incendie de la Casemate, Grenoble, 2017L'incendie de la Casemate de Grenoble revendiqué, France Bleu, 24 novembre 2017.