Les îles Turques-et-Caïques. ou îles Turks-et-Caïcos , et en abrégé, et localement appelées en créole des Îles Turques-et-Caïques: “Di Turks an’ Caicos”, sont un territoire britannique d'outre-mer des Caraïbes situé au sud-est des Bahamas, au nord-est de Cuba et au nord d'Haïti. Elles sont composées d'un chapelet de d'une superficie totale terrestre de (à marée haute) et de .(à marée basse), réparties en deux archipels, les îles Turques et les îles Caïques. L'ensemble des îles forment avec les Bahamas l'archipel des îles Lucayes.
Histoire
Période précoloniale Avant la période coloniale, les îles Turques-et-Caïques étaient habitées par des populations amérindiennes apparentées aux Lucayens, un sous-groupe des Taïnos des Bahamas. Ces peuples, d’origine arawak, s’étaient installés sur les îles plusieurs siècles avant l’arrivée des Européens, probablement entre 700 et 1000 de notre ère. Ils vivaient de la pêche, de la chasse côtière et de la culture du manioc, et entretenaient des échanges avec d’autres îles de l’archipel des Bahamas et des Grandes Antilles. Les Lucayens ont laissé de nombreux vestiges archéologiques : des poteries dites Palmetto Ware, des outils en coquillageSullivan, Shaun, Mistretta, Beth, & Pateman, Matthew. (2024). Archaeological Investigations at the South Bank Site, Providenciales, Turks and Caicos Islands. Turks & Caicos National Museum, Occasional Papers 12. et des restes de villages côtiers, témoignant d’une société organisée et bien adaptée à l’environnement marin. Contrairement aux Kalinagos présents dans les Petites Antilles, aucun indice archéologique ne signale leur présence dans les îles Turques-et-Caïques ou dans les BahamasGranberry, Julian. (1993). Lucayan Language and Culture of the Turks and Caicos Islands. University of Alabama Press.. Les Caraïbes insulaires sont arrivés plus tard dans les Petites Antilles, en venant du bassin de l’Orénoque (les actuels Guyana, Suriname, Guyane et Venezuela). Ils sont présents à l’époque du contact européen dans les îles, de La Dominique jusqu’à La Grenade, mais pas dans les Bahamas ni dans les Turques-et-Caïques. Cette période précolombienne prend fin brutalement après le premier voyage de Christophe Colomb et la colonisation espagnole, qui entraîne la disparition rapide de la population indigène en raison des maladies, de l’esclavage et des déplacements forcés.
Origine du peuple lucayen Les Lucayens, peuple arawak apparenté aux Taïnos, sont considérés comme les premiers habitants des îles. Selon les données archéologiques et linguistiques, ils descendraient de populations venues du nord de l’Amérique du Sud, probablement du bassin de l’Orénoque, ayant migré par étapes à travers les Grandes Antilles avant d’atteindre les Bahamas et les îles Turques-et-Caïques vers 700 apr. J.-C.. Cette migration progressive s’est accompagnée d’un transfert de savoir-faire agricole, d’éléments linguistiques arawaks et de pratiques religieuses communes à l’ensemble du monde taïno. Le peuple lucayen occupait ainsi une place importante dans le réseau culturel et commercial de la Caraïbe précolombienne, participant aux échanges d’objets, de denrées et d’idées avec les îles voisines. Bien que sa trajectoire exacte reste en partie hypothétique, les recherches actuelles s’accordent sur son rôle essentiel dans la diffusion des traditions arawaks dans le nord de la région.
Disparition des populations lucayennes La disparition rapide des populations lucayennes des îles Turques-et-Caïques à la fin du résulte principalement des conséquences du contact avec les Européens. À partir de la fin des années 1490, les Espagnols entreprennent des razzias d’esclaves dans l’ensemble de l’archipel lucayen (Bahamas, Turques-et-Caïques) afin d’alimenter la main-d’œuvre des colonies d’Hispaniola et de Cuba. Entre 1494 et 1513, la quasi-totalité des Lucayens est déportée ou tuée lors de ces expéditions. À cette exploitation s’ajoute la propagation de maladies infectieuses venues d’Europe, contre lesquelles les populations locales ne disposaient d’aucune immunité, entraînant des pertes démographiques massives. La combinaison de ces facteurs — esclavage, déportations, maladies et désorganisation sociale — conduit à la disparition complète des communautés indigènes de l’archipel vers 1520-1530. Par la suite, les îles restèrent inhabitées jusqu’au . Elles furent conquises en 1512 par l'Espagnol Juan Ponce de León, puis par des colons anglais venus des Bermudes, accompagnés d’Africains réduits en esclavage.
Période coloniale Pendant les XVIe, XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, les îles changèrent régulièrement de possession, passant de l'Espagne à la France puis à l'Angleterre, sans qu'aucune de ces puissances ne tente vraiment de coloniser ces îles.
Exploration et conquête espagnole Après l’époque des peuples lucayens, l’histoire des îles Turques-et-Caïques entre dans l’ère des grandes découvertes européennes. Grâce au Courant des Caraïbes, les îles se trouvaient sur la route des premières terres découvertes par les Européens et ont sans doute été rencontrées par plusieurs explorateurs célèbres.
Christophe Colomb pourrait y avoir fait son premier débarquement dans le Nouveau Monde lors de son premier voyage, bien que les récits de cette expédition soient très vagues et que l’identification exacte du lieu reste incertaine. Les descriptions des îles, de leurs terrains et de leurs ports correspondent toutefois à celles de Grand Turk et des îles environnantes. Aujourd’hui, cette hypothèse est commémorée par le Columbus Landfall National Park (Parc national du débarquement de Colomb en français) situé à l’ouest de Grand Turk, et le chenal profond séparant les îles Turques et les îles Caïques est couramment appelé Columbus Passage (il est également nommé Turks Island Passage).
Deux des navires de la première expédition de Colomb, La Pinta et La Niña, étaient commandés par les frères Martín Alonso Pinzón et Vicente Yáñez Pinzón. Ces derniers se disputèrent fréquemment avec Colomb, et l’un des épisodes marquants fut que La Pinta, sans prévenir la flotte, revint vers les îles, puis Hispaniola à la recherche d’or. Aujourd’hui, l’île la plus orientale de l’archipel porte le nom de Martin Pinzón Cay.
Exploration et conquête anglaise Les premières visites anglaises de l’archipel remontent au milieu du , lorsqu’en 1563 John Hawkins y fit escale en revenant d’Hispaniola vers l’Angleterre, dans le cadre d’un voyage motivé en grande partie par le commerce d’esclaves.
Au cours des années 1580, les explorateurs anglais de l’époque élisabéthaine, notamment Sir Walter Raleigh et Sir Richard Grenville, manifestèrent un intérêt marqué pour l’Amérique et passèrent par les îles au cours de leurs expéditions vers le continent et la Virginie, à la recherche de sel et d’autres ressources. Une importante expédition de colonisation fut organisée en 1585 sous le commandement de Grenville, avec cinq navires et 500 hommes. Les escales inclurent Big Sand Cay, puis Salt Cay ou une des îles Caïcos pour la collecte de sel, et Grand Turk, avant de poursuivre vers le nord‑ouest jusqu’à la Virginie.
Puis en 1587, le capitaine John White mena une expédition de 150 hommes à bord de trois navires de nouveau vers la Virginie et fit escale à West Caicos pour tenter de recueillir du sel, une ressource essentielle pour les marins afin de conserver les aliments lors des longs voyages et prévenir le scorbut. Sur place, il observa la faune locale et réalisa de nombreux dessins et croquis célèbres, représentant notamment des tortues marines, des iguanes, des crabes bleus géants, des bernard‑l’ermite, des scorpions et des flamants des Caraïbes. L’équipage captura également quelques spécimens appelés « swanees » (« cygnes » en français), probablement des flamants roses, qui illustrent l’intérêt scientifique et naturaliste de White pour la région.
Ces premières visites illustrent l’intérêt stratégique et économique des Anglais pour les îles, avant toute colonisation permanente.
Intervention et influence françaises Bien que l’archipel ait été principalement disputé entre les couronnes espagnole et britannique, la France y laissa également sa marque. Dès 1625, sous le règne de Louis XIII, elle tenta de coloniser les îles, notamment pour exploiter le sel, mais ces efforts échouèrent. Au , sous le règne de Louis XVI, les Français menèrent plusieurs incursions et occupations temporaires, notamment sur Grand Turk, dans le cadre de leurs ambitions en mer des Caraïbes. En février 1783, une force de 400 hommes s’empara de Grand Turk sans résistance, avant que l’île ne soit restituée aux Britanniques par le traité de la même année.
L’île de French Cay, au sud‑est de West Caicos, rappelle cette période: elle servit de poste d’observation au célèbre corsaire français François L’Olonnais. Ainsi, si la France n’établit pas de colonisation permanente comparable à celle des Britanniques, elle joua un rôle actif grâce à ses corsaires, ainsi qu’à travers ses occupations temporaires, et à ses relevés maritimes réalisés pour la navigation, la sécurité des navires et le contrôle des voies maritimes, contribuant ainsi aux rivalités de contrôle de cet archipel stratégique.
L’âge d’or de la piraterie aux Turques et Caïques Les îles ont été un refuge pour les pirates et corsaires entre le . Le nom de l’archipel reflète cette influence : « Turks » faisait autrefois référence aux pirates et marins turcs de Méditerranée, redoutés par les puissances européennes, tandis que « cayo hico » dérive du terme taïno désignant un archipel.
Entre le début des années 1600 et le milieu des années 1700, la piraterie était à un niveau élevé dans le Nouveau Monde, en particulier dans les Antilles, et les Îles Turques-et-Caïques étaient un point névralgique pour cette activité. Beaucoup de pirates bien connus, comme les Anglais Jack “Calico” Rackham et Mary Read, l'Irlandaise Anne Bonny, et les Français François l'Olonnais et Thomas Dulain y avaient installé leurs bases. Les innombrables petites criques et anses étaient d’excellentes cachettes pour dissimuler leurs navires dans l'attente d’une proie. La petite île de Parrot Cay, située entre Providenciales et North Caicos, était autrefois connue sous le nom de Pirate Key (« Caye des pirates » en français), en raison des boucaniers qui y vivaient.
Parmi les lieux les plus fréquentés figuraient French Cay, nommé d’après François L’Olonnais, ainsi que Parrot Cay, Pine Cay, Dellis Cay et Fort George Cay, qui offraient des abris sûrs, grâce des points d’accès à l’eau douce et à des passages protégés entre les récifs, propices aux petites embarcations utilisées par les pirates. Contrairement aux représentations populaires, ces derniers naviguaient souvent sur de modestes navires, vivaient dans la pauvreté et pratiquaient la piraterie parfois comme activité secondaire. En 1795, des planteurs loyalistes américains construisirent une batterie de canons sur l'île de Fort George Cay pour défendre l’archipel contre les pirates et corsaires, et les Français. Certaines pratiques de récupération de navires échoués, connues sous le nom de « wrecking » (« naufrage » en français), contribuaient également à la réputation maritime mouvementée des îles. Des vestiges de cette époque subsistent encore, notamment des canons dans les eaux peu profondes autour de l'île.
À la différence des pirates, les corsaires agissaient avec l’autorisation de leur souverain, munis d’une lettre de course – ou lettre de marque – les habilitant à attaquer les navires ennemis en temps de guerre. Ces marins, souvent expérimentés et mieux armés que les flibustiers, naviguaient pour la gloire et le profit, partageant le butin des prises réalisées sous le pavillon de leur nation.
Traite négrière, esclavage et économie coloniale