Charles-Louis-Étienne Truinet, dit Charles Nuitter, né le à Paris et mort le à Paris , est un dramaturge et librettiste français. Il est notamment connu comme étant le premier archiviste de l'Opéra de Paris et pour sa contribution à la fondation de la Bibliothèque-musée de l'Opéra.
Biographie
Formation Charles Nuitter semble avoir commencé sa pratique d’auteur dramatique au cours de ses années de lycée, révélant ainsi son intérêt précoce pour le théâtre. Élève sérieux, il poursuit néanmoins ses études à la faculté de droit de Paris. Il obtient sa licence à l’âge de 20 ans, en 1848, et entame dès lors une carrière d’avocat.
Sa passion pour la création dramatique perdure et il exerce parallèlement ses activités juridiques et littéraires. C’est à cette période qu’il adopte le nom de plume Charles Nuitter pour signer ses critiques théâtrales, tandis que son nom de naissance, Truinet, demeure associé à ses articles juridiques.
Sa capacité à concilier un certain temps la création dramatique avec sa carrière juridique témoigne de son engagement envers ces deux domaines, et de sa volonté de se développer sur les plans personnels et professionnels.
Néanmoins, son activité théâtrale prend de l’ampleur. Dès les années 1850, alors que ses œuvres sont représentées pour la première fois, il s’oriente progressivement vers le théâtre. Il abandonne totalement ses fonctions d’avocat au cours des années 1860.
Activité théâtrale
Dramaturge Nuitter fait ses débuts comme dramaturge en 1852 à l’occasion de la représentation de sa pièce La perruque de mon oncle, un vaudeville en un acte, au théâtre des Folies Dramatiques. Des documents de travail retrouvés au sein de la BMO permettent de constater des traces de travail remontant à 1846Dans l’édition de La perruque de mon oncle, le volume de texte est précédé par l’ajout de 12 pages issues du dossier de l’œuvre. Grâce à ce dossier on apprend par exemple que la première rédaction de la pièce remonte à la fin de l’année 1846. La pièce est ensuite refusée plusieurs fois avant d’être acceptée aux Folies Dramatiques en novembre 1851., alors que Nuitter n’est encore qu’étudiant.
L’activité dramatique de Charles Nuitter débute principalement par l’écriture. Au cours de sa carrière, il participe à la création d’environ quatre-vingts œuvres, dont huit entièrement rédigées par luiBavard et bavarde (opéra-comique, 1862) ; Les bavards [nouvelle version de Bavard et bavarde] (opéra-bouffe, 1863) ; Monsieur et madame Robinson (vaudeville, 1865) ; Monsieur et madame Crusoé [nouvelle version de Monsieur et madame Robinson] (vaudeville, 1865) ; Une fantasia (opérette, 1865) ; Spartacus (vaudeville, 1866) ; La graine d’épinard (comédie-vaudeville, 1867) et La halte du roi (opéra-comique, 1875).. Sa production se répartit entre trois genres : le théâtre, le théâtre lyrique et le ballet, chacun possédant ses propres traditions. Le théâtre lyrique constitue son domaine le plus fécond, avec cinquante ouvrages représentés entre et , contre vingt-trois pièces de théâtre et sept ballets.
Au sein de chaque genre, il explore diverses formes : dans le théâtre, il distingue notamment les pièces avec ou sans couplets ; dans le théâtre lyrique, il privilégie l’opéra-comique, l’opérette et l’opéra-bouffe. Ses ballets portent des désignations variées, telles que divertissement, ballet-arlequinade ou ballet-pantomime. L’ensemble de cette production témoigne de la diversité de son travail et de l’étendue des formes dramatiques auxquelles il s’est consacré. Il maintient tout au long de sa carrière un rythme régulier d’une à deux créations par saison.
Ses œuvres sont représentées dans vingt-deux théâtres parisiens, parmi lesquels les principales scènes associées à chaque genre. Ses pièces de théâtre sont accueillies notamment au Palais-Royal, aux Variétés, aux Folies-Dramatiques ou au Vaudeville, tandis que ses ouvrages lyriques sont joués aux Bouffes-Parisiens, à l’Opéra-Comique, au Théâtre-Lyrique, puis à l’Athénée et aux Nouveautés. Ses ballets, à l’exception de La Fiancée valaque présentée au Théâtre-Italien, sont créés à l’Opéra.
Les pièces de Nuitter sont généralement bien accueillies, ce qui lui confère une solide réputation d’auteur dramatique. Il suit de près la préparation des représentations et s’implique dans toutes les étapes du processus créatif, témoignant d’une grande exigence et d’un souci constant de qualité. Son sérieux, associé à une curiosité qui le pousse à explorer divers genres dramatiques, contribue à la réception favorable de ses œuvres.
Traducteur Un autre aspect de l’œuvre dramatique de Nuitter concerne ses travaux de traduction et d’adaptation. Polyglotte, il maîtrise l’italien, l’anglais, et l’allemand. Il traduit surtout des œuvres de compositeurs disparus, et pour celles de compositeurs contemporains il travaille directement avec eux pour ajuster le texte français dans un esprit de collaboration.
Il a ainsi travaillé avec VerdiUrsula Gunther et Gabriella Carrara Verdi, « Der Briefwechsel Verdi- Nuitter-De Locle zur Revision des Don Carlos, Teil I, II » in Analecta musicologica, 1974-1975, pp. 414-444 et 334-401. et WagnerRomain Feist, Peter Jost, Philippe Reynal, Correspondance Richard et Cosima Wagner, Charles Nuitter, Sprimont, Mardaga, 2002.. Concernant Wagner, Nuitter le rencontre très tôt grâce à son père, qui fréquentait les milieux artistiques. Il joue un rôle important dans la reconnaissance du compositeur en France, à une époque où ses œuvres étaient peu acceptées.
Les traductions de Nuitter sont longtemps considérées comme des références et témoignent de sa qualité, de son ouverture d’esprit et de son sens des relations humaines.
Archiviste de l'Opéra
Nomination et personnalité dans le travail On ne sait précisément quand Charles Nuitter découvre les archives de l’Opéra, ni dans quelles conditions. On soupçonne qu’il découvre le fonds par son entourage à l’aube des années 1860. Il rédige en effet dès 1861, sans être encore nommé à l’Opéra, un premier règlementRapport de Nuitter pour un projet de règlement et de catalogue. s.d. . BMO, Archives.Bibl.58 (20 O). BnF Archives et manuscrits pour la conservation des archives.
Cette expérience préfigure sa nomination officielle : l’arrêté du , qui réglemente le cahier des charges de l’OpéraCahier des charges de Emile Perrin, 1866. BMO, Archives Opéra 19-320. BnF Archives et manuscrits, crée deux nouveaux services, les archives et la bibliothèque, et en confie la direction à Nuitter. Il possède désormais la fonction officielle d’archiviste.« Un archiviste, nommé par le ministre, sera chargé de réunir et de mettre en ordre tous les dessins anciens et nouveaux exécutés à l’Opéra, ainsi que les livres ou estampes donnés à ce théâtre ou acquis par lui, et de classer et cataloguer tous les titres et papiers relatifs à l’administration de l’Opéra depuis son origine ».Les services des archives et de la bibliothèque sont ainsi créés officiellement par la Maison de l’Empereur et dépendent directement d’elle. Plus tard, sous la IIIe République, ils seront rattachés au Secrétariat d’État aux Beaux-Arts. Ces services sont donc séparés de la direction du théâtre et répondent directement au gouvernement.
Nuitter est considéré comme le premier archiviste de l’Opéra. Avant sa nomination, les documents étaient peu conservés : ils s’entassaient sans classement ni surveillance dans les greniers ou les rez-de-chaussée des différentes salles utilisées par l’Opéra. Il hérite donc d’une mission importante, puisque l’organisation des archives reste à mettre en place.
À cette époque, la fonction d’archiviste dans les théâtres est relativement récente. Peu avant la nomination de Nuitter à ce poste, un autre théâtre, la Comédie-Française, nomme en 1855 Léon Guillard archiviste, avec des responsabilités comparables. Cela témoigne d’une volonté naissante de structurer et de préserver les arts du spectacle. Les pratiques restent néanmoins expérimentales, chaque archiviste développant ses propres méthodes.
La passion pour le théâtre de Nuitter le pousse à aller au-delà de la simple gestion des archives de l’Opéra. Il cherche à combler les lacunes présentes dans les fonds. En effet, bien que l'Opéra ait été fondé en 1669 et ait commencé ses représentations dès 1671, les documents les plus anciens conservés à la fin du XIXe siècle ne remontent qu'à l'année 1735 au plus tôt. Il va donc mener de nombreuses recherches afin d'acquérir des partitions et des manuscrits de spectacles du XVIIIe siècle. Il accorde une grande importance à la protection des traces existantes et s'efforce de retrouver celles qui ont été perdues. Son objectif est de constituer des archives de qualité pour l'Opéra, permettant ainsi une compréhension approfondie et une appréciation de l'histoire et de l'évolution du théâtre.
Pour exercer ses fonctions, Nuitter s’appuie sur les relations qu’il a développées au cours de ses diverses activités. Son appartenance à des sociétés savantes, comme la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) ou la Société des anciens textes français, renforce son réseau et influence ses méthodes de travail. Il entretient de bonnes relations avec ses interlocuteurs et échange régulièrement des services avec ses proches collaborateurs et amis.
Parmi ses proches, l’homme politique Ferdinand Hérold, fils du compositeur Louis-Joseph-Ferdinand Hérold, avec qui Nuitter entretient une longue amitié nourrie par leur passion commune pour le théâtre. Plus de cinq cents lettres échangées entre 1848 et 1881, aujourd’hui conservées à la BMOEnsemble de lettres conservées à la BnF sous la cote BMO, Fonds-Nuitter-316. , témoignent de leur proximité. Nuitter profite de sa position pour offrir à son ami plusieurs places en loges lors de différents spectacles. En échange, il fait appel à Hérold et ses fonctions auprès du gouvernement pour l’appuyer dans ses missions d’archiviste. Le , il lui écrit par exemple pour lui demander d’ « user de son influence pour faire entrer aux Archives de l'Opéra un registre de contentieux ».
Missions
Gestion des fonds existants Charles Nuitter rédige en 1861 un premier rapport visant à mettre en place un projet de règlement et de catalogue pour les archives découvertes. Dans ce rapport, il fait état de 776 registres, 201 liasses, 151 portefeuilles ainsi que 51 cartons. Cette importante collection de documents de toute sorte remonte au-delà de 1750 mais demeure néanmoins lacunaire. Les divers changements de régime, la suffisance de certains directeurs, les bouleversements de directions et de salles, ont eu raison de la qualité et de la quantité des archives conservées à l’Opéra. Mais les lacunes dont fait état Nuitter ne sont pas impossibles à combler. La mise en place d'une organisation exhaustive et précise des archives est donc essentielle pour mener à bien une recherche approfondie.
Il commence donc sa tâche par l’étude des 776 registres conservés. Un projet de catalogue est réalisé dans le courant des années 1860Projets de catalogues, , [Charles Nuitter]. BMO, Archives.Bibl.22 (16 F). BnF Archives et manuscrits. C’est ce projet de catalogue qui donne ensuite lieu à un inventaire rédigé qui sera régulièrement mis à jour jusque 1870Inventaire des registres d’archives. 1735-1870. BMO, Archives.Bibl.59 (20 P). BnF Archives et manuscrits.
Les documents conservés sont regroupés selon de grands axes thématiques, ce qui facilite leur inventaire. Charles Nuitter met en place une organisation globale et structurée. Ainsi sont conservés des documents liés à l’administration du théâtre, tels que les arrêts du Conseil d’État, les dépêches ministérielles, les décisions, le budget, les états du personnel. Les archives de l'Opéra conservent également des fonds liés à la création des œuvres inscrites au registre.