L'Armée dans l'Affaire Dreyfus traite du rôle que va jouer l'Etat-Major français dans les accusations et le procès du capitaine Dreyfus.

Après la défaite de 1870, l'armée est traumatisée. Elle commence sa reconstruction, grâce à une propagande structurée. En 1890, elle a retrouvé sa fierté. Quand l'Affaire éclate, une petite fraction de militaires va défendre cette réputation par tous les moyens.

L'armée de la Troisième République est au centre de l'Affaire, qui va durer de 1894 à 1906.

L'armée à la fin du a dit Jean Jaurès.

Réorganisation après 1870 La défaite de 1870Bach, L'armée de Dreyfus, est perçue dans l'armée comme une humiliation. La perspective d'une « revanche indispensable » entraîne des prises de conscience. Le choc est accru par une littérature extrémiste qui propage les idées de trahison, notamment par l'espionnage, causes prétendues de la défaiteDoise, Un secret bien gardé, . Ces idées engendrent une abondante littérature militaire et civile, animent un débat passionné durant le dernier quart du .

Certains aspects technologiques sont critiqués, qui amèneront une évolution de l'artillerie. L'organisation et la composition du corps des officiers est pointée du doigt. Les conditions de mobilisation en cas de guerre sont un autre sujet de critique pour les contemporains.

Les premières décisions concernent le ministère de la Guerre. Le décret du organise les principes généraux de la subordination au ministre de la Guerre, avec deux entités distinctes : un généralissime (qui est vice-président du Conseil supérieur de guerre en temps de paix) et l'État-major général.

Cette dualité disparaîtra en 1911, lorsque le général Joffre sera nommé chef de l'État-major général (EMG). Le ministre de la guerre, presque toujours un général de division à la fin du , a pour mission principale de gérer les directions du ministère. Les généraux commandant de région qui veulent atteindre ce niveau ont des relations avec le monde politique, principalement, avec les Présidents du Conseil potentielsDoise, Un secret bien gardé, .

L'armée de la république D'une armée monarchiste et impériale, le nouveau régime veut faire une armée républicaine, une nation armée. composent l'armée française, y compris les troupes coloniales. l'encadrent, dont 11 % d'officiers d'artillerie. Le sommet de la hiérarchie comprend trois cents généraux, dont cent généraux de divisionDictionnaire de l'affaire Dreyfus, Serman, entrée l'armée française, . À la voie royale des écoles de formation classiques, comme Saint-Cyr, où l'origine tient lieu de passe-droit, il est décidé de substituer le principe de progression au mérite. L'École polytechnique devient la principale voie d'accès vers les hauts commandements. Cette décision aura deux conséquences, que l'affaire Dreyfus illustrera parfaitement : en premier, l'usage qui permettait à un fils de famille aristocrate d'atteindre un grade minimum dans l'armée, se perd.

Ce sera le cas du commandant Esterhazy. Il cherche par tous les moyens à progresser vers les grades d'officier supérieur en faisant valoir son nom et son origine aristocratiquev. Thomas, L'Affaire sans Dreyfus, . Mais les lois des années 1880 ne le permettent plus. Les refus qui lui sont signifiés génèrent amertume et ressentiment, futursmoteurs de sa trahison.

Seconde conséquence, ces réformes poussent dans les États-majors une nouvelle classe d'officiers, brillants, sûrs d'eux, républicains. Ce choc culturel amènera des résistances au plus haut niveau.

Ainsi, la nouvelle loi permet aux douze premiers reçus à l'École de Guerre, de suivre un stage à l'État-major général. Alfred Dreyfus est de ces stagiaires (il est arrivé au concours).

Dans l'acte d'accusation contre le capitaine Dreyfus, parmi les accusations, des reproches lui sont faits sur l'excellence de son travail, sur sa mémoire qualifiée d'étonnante, sur sa rapidité d'acquisition des connaissances. Par exemple :

Une partie de la caste des officiers aristocrates est hostile à cette génération d'officiers, d'autant que des Juifs y sont admis. Alfred Dreyfus est un concentré de tout ce que déteste cette caste : un officier méritant, non aristocrate, républicain et Juif. Ce profil aura son importance dans l'affaire.

Antisémitisme et nationalisme dans l'armée

Le jugement, radical et unanime, des hauts responsables militaires successifs amène à poser la question de l'antisémitisme dans l'armée de la République. Cette unanimité de l'État-major ne s'étend pas au reste de l'armée, même si scepticisme reste minoritaire. En 1895, au moment de la condamnation et la dégradation d'Alfred Dreyfus, Lyautey écrit :

Sur les français en 1893, 300 sont israélitesDictionnaire de l'affaire Dreyfus, Serman, entrée l'armée française, . La « grande muette » rend difficile d'évaluer l'orientation politique des militaires en cette fin de siècle. La plupart des officiers seraient conservateurs ; une minorité, évaluée à 10 %, se revendiquerait républicaine. Pourtant, aucune subversion n'a pu forcer l'armée à marcher contre les institutions : ni la crise boulangiste, ni les appels de Déroulède ou de Barrès.

Depuis 1892, le journal antisémite, La Libre Parole, publie régulièrement des articles dans une campagne intitulée : Les Juifs dans l'armée. Les officiers juifs répliquent par une série de duels. L'un d'eux provoque le décès du capitaine Mayer, né en Lorraine et inspecteur des études à l'école polytechnique. Il a le poumon perforé par le marquis de Morès et meurt en un instant. L'émotion est considérable. La presse est, en majorité, hostile à de Morès. Le Temps affirme « qu'il est inouï qu'on en vienne à soulever dans la presse des questions de race ou de religion, à diviser les membres de la famille française en deux camps ennemis ». Dans les débats à la Chambre, le ministre de la Guerre, Freycinet, déclare :

Les funérailles de l'officier juif sont grandioses, une foule immense assiste à la cérémonieCertains journaux parlent de , mais la réalité est certainement moindre. ; les honneurs lui sont rendus par une compagnie ; à l'École polytechnique, un deuil de huit jours est décrété.

Le cadre de l'affaire Dreyfus L'affaire Dreyfus concerne quelques personnalités de l'armée française. Elle ne touche pas la majorité de l'institution. Le ministère de la Guerre À la fin du , un général de division est presque toujours nommé au poste de ministre de la Guerre. Il commande souvent une région militaire importante ; il peut ainsi créer des liens privilégiés avec le monde politique et social. Charles-Louis de Saulces de Freycinet (1828-1923), polytechnicien et ingénieur des Mines, collaborateur de Gambetta, ministre de la Guerre d' à , ou bien Godefroy Cavaignac en 1898, sont des exceptions.

Le ministère de la Guerre emploie environ un millier de personnes en 1894 (532 fonctionnaires civils, 133 employés subalternes, une centaine de plantons, et 220 officiers détachés de leur arme).Quatre entités le composent : en premier, l'État-major général, qui est organisé en quatre bureaux et des services, fort d'un effectif de 90 officiers ; ensuite, l'État-major particulier du ministère, qui est organisé autour d'une dizaine d'officiers, et dirigé par un colonel ou un général, chef de cabinet du ministre ; en troisième, le cabinet civil, organisé en trois bureaux, qui gère le haut personnel du ministère (généraux et hauts fonctionnaires) ainsi que le courrier du ministre ; et enfin, les huit directions des services du ministère : contrôle, infanterie, cavalerie, artillerie, génie, services administratifs, poudres, santé. L'État-major de l'armée L'expression « état-major » a trois sens à la fin du Doise, Un secret bien gardé, .

Tout d'abord, le terme désigne l'ensemble des officiers généraux de l'armée. Il désigne aussi l'ensemble des officiers sans troupes, des services de l'artillerie ou du génie, qui forment l'état-major particulier de l'arme. Enfin, l'expression désigne les bureaux techniques, rattachés à un chef de corps, avec au sommet l'État-major général ou EMG.

Les militaires ont voulu faire croire que l'ensemble des officiers générauxCinq d'entre eux étaient israélites. faisaient bloc contre Dreyfus ; en réalité, seule, une fraction de l'EMG s'est opposée au capitaine.

L'organisation de l'EGM est calquée sur celle du Generalstab des Prussiens, ceux-ci ayant donné quelques leçons d'organisation militaire aux Français en 1870L'exemple cité dans tous les cours d'organisation militaire des années 1890 est l'épisode du Passage de Metz. Après les défaites des frontières, l'armée française fut coincée dans Metz dans d'immenses embouteillages par défaut de repérage des itinéraires, alors que les Prussiens avaient réussi le franchissement de la Moselle trois fois plus vite, ce qui permit l'encerclement des trois cent mille hommes de Bazaine dans la forteresse lorraine.. Depuis 1890, l'EMG est indépendant du pouvoir politique et se maintient malgré l'instabilité ministérielle. L'artisan de cette réorganisation est le général François de Miribel (1831-1893), polytechnicien et artilleur, dont il fut le chef à trois reprises. C'est le général de Boisdeffre (1839-1919) qui lui succède en 1893.

La section de statistiques Le contre-espionnage militaire français est baptisé « Section de statistique » en 1871. D'abord restreint, animé par peu de militaires, le service prend de l'ampleur avec le ministère Boulanger en 1886-1887. Le général veut en faire un outil politique, en brandissant la menace d'un conflit avec l'AllemagneBach, L'armée de Dreyfus, . En 1894, la Section de statistiques est composée des personnels suivants : Lieutenant-Colonel Jean Sandherr, chef de service Lieutenant-Colonel Cordier Commandant Henry Capitaines Matton, Jules Lauth, Henri Valdant Gribelin, archiviste. Le rattachement et la fonction de cette entité de l'État-major restent flous, à dessein. Le travail du renseignement militaire doit être protégé. Présenté comme une fraction du , c'est en fait un service autonome : il ne rend compte qu'au sous-chef d'État-major, le général Gonse à l'époque,et il sait faire usage de ses prérogatives.

En 1904, le général Gonse dépose à la Cour de cassationBach, L'armée de Dreyfus, :

En réalité, il est rattaché quasi directement au ministre de la Guerre. Sa mission consiste à espionner à la fois les ambassades étrangères à Paris et l'activité des officiers de l'État-major général. Le chef du service de renseignements pouvait recevoir des ordres, ou des missions secrètes, directement du ministre. Il ne devait en parler à personne, même à ses chefs directs. Le colonel Picquart, par exemple, quand il découvrira l'existence du commandant Esterhazy, s'adressera directement au chef d'État-major de l'armée, le général de Boisdeffre, puis au ministre, le général Billot ; il « court-circuitera » son chef direct, le général Gonse.

Les missions du service semblent s'être limitées à la collecte et la transmission de simples informations. Les documents reçus n'y étaient pas interprétés. Une mission d'interprétation aurait nécessité de nombreux spécialistes. La plupart des informations, étant d'ordre technique (manuels, listes d'unités, notes), sont transmises aux directions techniques ; ces directions les analysent et ne retransmettent aucune synthèse en retour. En septembre 1894, le service transmet un bordereau reconstitué au ministre-général Mercier, sans recul ni analyseBach, L'armée de Dreyfus, .