vignette|Rabbi Mosheh Lichtenstein, rabbin orthodoxe moderne à la Yeshivat Har Etzion. Le judaïsme orthodoxe moderne (aussi appelé orthodoxie moderne) est un mouvement au sein du judaïsme orthodoxe qui cherche à synthétiser les valeurs juives et le respect de la loi juive avec le monde moderne.

L'orthodoxie moderne s'appuie sur plusieurs enseignements et philosophies, ce qui lui confère diverses formes. Aux États-Unis, et plus généralement dans le monde occidental, l'orthodoxie centriste, fondée sur la philosophie de Torah Oumada (« Torah et savoir profane »), est dominante. En Israël, l'orthodoxie moderne est principalement influencée par le sionisme religieux. Bien que ces mouvements ne soient pas identiques, ils partagent de nombreuses valeurs et comptent de nombreux adeptes en commun.

L'orthodoxie moderne L'orthodoxie moderne englobe un spectre assez large de mouvements ; chacun d'eux s'appuie sur plusieurs philosophies distinctes, mais liées, qui, sous diverses combinaisons, constituent la base de toutes les variations du mouvement aujourd'hui.

Caractéristiques De manière générale, l'orthodoxie moderne adopte une approche fondée sur la conviction que l'on peut et doit être un membre à part entière de la société moderne, en acceptant les risques liés à l'observance religieuse, car les bénéfices l'emportent sur ces risques. Les Juifs doivent interagir de manière constructive avec le monde qui les entoure afin de favoriser la bonté et la justice, tant en eux-mêmes qu'au sein de la communauté au sens large, notamment en évitant le péché dans leur vie personnelle tout en prenant soin des plus démunis.

Ainsi, l'orthodoxie moderne considère-t-elle que la loi juive est normative et contraignante, tout en valorisant positivement l'interaction avec le monde moderne. Selon cette perspective, telle qu'exprimée par le rabbin Saul Berman, le judaïsme orthodoxe peut « être enrichi » par son intersection avec la modernité ; en outre, « la société moderne crée des opportunités d’être des citoyens productifs engagés dans l’œuvre divine de transformation du monde pour le bien de l’humanité ». Toutefois, afin de préserver l’intégrité de la halakha, toute « contradiction ou conflit profond » entre la Torah et la culture moderne doit être écarté.

L'orthodoxie moderne accorde également un rôle central au « peuple d'Israël ». Deux caractéristiques s'en dégagent : en général, l'orthodoxie moderne attribue une importance nationale et religieuse élevée à l'État d'Israël, et ses institutions ainsi que ses adhérents sont généralement sionistes ; par ailleurs, les relations avec les Juifs non orthodoxes ne se limitent pas au « kirouv » (rapprochement religieux) mais incluent également des relations institutionnelles et des coopérations.

Parmi les autres « principes fondamentaux » figurent la reconnaissance de la valeur et de l'importance des études séculières, un engagement en faveur de l’égalité dans l’éducation des hommes et des femmes, ainsi qu’une acceptation pleine et entière de l'importance de subvenir à ses propres besoins et à ceux de sa famille.

Spectre idéologique L'orthodoxie moderne se manifeste de diverses manières et, en particulier au cours des 30 à 40 dernières années, s'inscrit dans un spectre politique. Parmi les questions débattues figurent son degré de coopération avec les courants juifs plus libéraux, la place des études académiques séculières aux côtés de l’apprentissage religieux, ainsi que l'élargissement du rôle des femmes dans l'étude et la pratique du judaïsme. L'usage de la critique textuelle moderne comme outil d’étude de la Torah fait également l’objet de discussions.

À droite du spectre idéologique, la frontière entre le monde haredi et l’orthodoxie moderne s’est estompée ces dernières années ; certains ont qualifié cette tendance de « haredisation ». En plus d’une application plus stricte de la Halakha, de nombreux Juifs orthodoxes modernes expriment un sentiment croissant de distance vis-à-vis de la culture séculière dominante (« La civilisation occidentale est passée de ce que l’on appelait autrefois l’éthique judéo-chrétienne à une culture axée sur la consommation et obsédée par le choix… Un tel monde n’est pas simplement khol (profane), mais chiloni (laïc) ; il n’est pas seulement séculier, mais séculariste. Il est imperméable aux valeurs de kedushah (sainteté). ») Ici, l’équilibre s’est nettement déplacé en faveur de la Torah au détriment du madda (les études séculières), et pour beaucoup, madda a été redéfini comme un simple moyen de gagner sa vie dans le monde séculier, sans véritable engagement culturel ou intellectuel avec celui-ci. Bien que se définissant comme "centristes", les institutions associées à cette tendance incluent l’Union orthodoxe (), le , et le Rabbi Isaac Elchanan Theological Seminary.

Les adeptes situés à gauche du spectre idéologique ont commencé à développer de nouvelles institutions visant à s’ouvrir sur le monde tout en maintenant un dialogue entre la modernité et la Halakha. Ce courant cherche à renouer avec les études séculières, à interagir avec les Juifs de toutes dénominations et à s’impliquer dans les enjeux mondiaux. Certains membres de ce mouvement ont exploré des formes d’égalitarisme orthodoxe, où des solutions à l’égalité des genres sont recherchées à travers la Halakha. Cela a conduit à une plus grande implication des femmes dans des rôles de leadership religieux. D’autres, au sein de cette tendance, s’engagent de plus en plus dans des questions de justice sociale sous un prisme halakhique. Parmi les institutions et initiatives associées à cette mouvance, figurent la Yeshivat Chovevei Torah, le Shalom Hartman Institute, le Hebrew Institute of Riverdale, le Partnership minyan, Shira Hadasha, Yeshivat Maharat, ou le mouvement Ayeka en France.

Philosophie Le judaïsme orthodoxe moderne trouve ses racines dans les œuvres des rabbins Azriel Hildesheimer (1820–1899) et Samson Raphael Hirsch (1808–1888). Aujourd’hui, ce courant est particulièrement influencé par la pensée du rabbin Joseph B. Soloveitchik et par la philosophie associée du Torah Oumada, ainsi que par les écrits du rabbin Abraham Isaac Kook. (Le sionisme religieux, bien qu'étant une philosophie distincte à proprement parler, exerce néanmoins une influence indirecte.)

Torah im Derekh Eretz La philosophie du Torah im Derech Eretz (תורה עם דרך ארץ – « la Torah avec la ‘voie du monde’/la société »), développée par le rabbin Samson Raphael Hirsch, est une approche du judaïsme orthodoxe qui formalise la relation entre l'observance halakhique et le monde moderne. Hirsch considérait que le judaïsme exige l'application de la philosophie de la Torah à toutes les sphères du savoir et de l'activité humaine compatibles avec elle. Ainsi, l'éducation séculière devient-elle un devoir religieux à part entière. Il écrivait : « Le judaïsme n'est pas un simple complément à la vie ; il englobe toute la vie… dans la synagogue et la cuisine, dans les champs et les entrepôts, au bureau et sur la chaire… avec la plume et le ciseau. » Bien que sa vision ne soit pas sans nuances, Hirsch prônait une ouverture aux sciences, ainsi qu’à la littérature, la philosophie et la culture allemandes.

Le mouvement néo-orthodoxe, issu de la communauté de Hirsch à Francfort, se considère idéologiquement distinct de l’orthodoxie moderne contemporaine.

Pragmatisme Le rabbin Azriel Hildesheimer, tout comme le rabbin Hirsch, insistait sur le fait que les Juifs orthodoxes vivant en Occident ne devaient pas se retrancher derrière des murs de ghetto. Au contraire, l'éducation juive moderne devait leur apprendre à affronter et à gérer la modernité sous tous ses aspects. Son approche, appelée « orthodoxie cultivée », était définie comme une « adhésion inconditionnelle à la culture de son époque, une harmonie entre le judaïsme et la science, mais aussi une fidélité absolue à la foi et aux traditions du judaïsme. »

Cependant, Hildesheimer était davantage un pragmatique qu'un philosophe, et c’est son action plutôt que sa pensée qui s’est institutionnalisée dans l’orthodoxie moderne et qui continue d’influencer ce courant aujourd’hui. Parmi ses réalisations majeures :

Il a instauré une éducation juive pour les garçons et les filles, intégrant à la fois des études religieuses et séculières. Il a fondé le Séminaire rabbinique Hildesheimer, l’une des premières yeshivot orthodoxes à inclure dans son programme des études juives modernes, des études séculières et des travaux académiques. Il était non-sectaire et collaborait avec les dirigeants communautaires, y compris non orthodoxes, sur des questions touchant l’ensemble de la communauté. Il entretenait un attachement traditionnel à la Terre d’Israël et travaillait aux côtés de non-orthodoxes pour soutenir sa cause.

Torah Oumada Le Torah Oumada (תורה ומדע – « Torah et savoir profane ») est une philosophie qui traite de la relation entre le judaïsme et le monde séculier, en particulier entre le savoir juif et le savoir profane. Elle prône une « synthèse » personnelle — plutôt que philosophique — entre l’étude de la Torah et les connaissances occidentales, impliquant également un engagement positif dans la société au sens large. Ainsi, « l’individu absorbe les attitudes caractéristiques de la science, de la démocratie et de la vie juive, et y réagit de manière appropriée dans divers contextes et relations. »

Telle qu’elle est formulée aujourd’hui, cette philosophie est en grande partie issue des enseignements et de la pensée du rabbin Joseph B. Soloveitchik (1903–1993), Rosh Yeshiva à la Yeshiva University. Dans sa vision, le judaïsme, qui affirme que « le monde est très bon », engage l’homme dans le tikkoun olam (la réparation du monde). L’Homme halakhique (Halakhic Man) doit ainsi tenter d’apporter la sainteté et la pureté du domaine transcendant dans le monde matériel.

Sionisme religieux L’orthodoxie moderne s’appuie sur les enseignements du rabbin Abraham Isaac Kook (1864–1935) ainsi que sur les écrits et interprétations de son fils, le rabbin Zvi Yehuda Kook (1891–1982), tant en ce qui concerne leur vision du peuple juif que leur approche des interactions avec le monde séculier.

Le Rav Kook considérait le sionisme comme un élément d’un plan divin devant aboutir au retour du peuple juif sur sa terre, entraînant ainsi la Guéoula (rédemption) du peuple juif et du monde entier. Dans sa pensée, la distinction entre Kodesh (sacré) et Khol (profane) joue un rôle fondamental : le Kodesh représente la dimension intérieure et profonde de la réalité, tandis que le Khol est ce qui en est détaché et dénué de sens. Le judaïsme est alors conçu comme le moyen par lequel « nous sanctifions nos vies et relions tous les éléments pratiques et séculiers de l’existence à des objectifs spirituels qui reflètent le sens absolu de l’existence – Dieu Lui-même. »

En Israël, le sionisme religieux du courant Dati Leoumi (דתי לאומי – « national-religieux ») est la principale forme d’orthodoxie moderne. Là encore, la base idéologique repose largement sur les enseignements du Rav Kook, ce qui entraîne de nombreuses convergences, bien que des différences philosophiques subsistent.

Comparaison avec d'autres mouvements

Judaïsme Haredi Bien qu’il existe un débat sur la manière précise de distinguer l’orthodoxie moderne du judaïsme haredi, on s’accorde généralement sur trois caractéristiques majeures :

L’orthodoxie moderne adopte une posture relativement inclusive envers la société en général et la communauté juive dans son ensemble. L’orthodoxie moderne est, en comparaison, plus accommodante, voire accueillante, vis-à-vis de la modernité, du savoir général et de la science. L’orthodoxie moderne est presque uniformément favorable à Israël et au sionisme, considérant l’État d’Israël (en plus de la Terre d’Israël) comme ayant une signification religieuse intrinsèque.