vignette|150px|Monument commémoratif de l'entretien entre le roi de Prusse et le comte Benedetti, à Bad Ems, le à du matin. vignette|Le roi Guillaume de Prusse à Bad Ems, le .

La dépêche d'Ems est un imbroglio diplomatique qui a servi de prétexte pour engager la guerre franco-allemande de 1870 : il s'agit principalement d'un télégramme officiel envoyé le par le chancelier Otto von Bismarck à toutes les ambassades, en s'inspirant d'un article publié la veille par le sur un très court dialogue entre le roi de Prusse et l’ambassadeur de France à Berlin.

Pour apaiser les craintes d'encerclement de la France, le prince allemand Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, sur les conseils du roi de Prusse, retirait le sa candidature au trône d'Espagne, à la suite de la demande de l'ambassadeur de France, le comte Benedetti, envoyé auprès du roi de Prusse, en cure à Bad Ems. Par le biais de son ambassadeur, la France demanda également au roi de Prusse d'assurer qu'il n'y aurait plus jamais d'autres candidatures provenant de Prusse. Guillaume lui rétorqua qu'un tel engagement ne pouvait se prendre dans l'absolu.. Ajoutant courtoisement qu'il , il en réfère à Bismarck qui en informe la presse de manière trompeuse, puis les diplomates étrangers.. La « dépêche d'Ems », émise par ce dernier, met de l'huile sur le feu en éludant volontairement le retrait de la candidature allemande. Elle déclenche des manifestations nationalistes dans les deux pays. À Paris, les vitres de l'ambassade de Prusse sont brisées. Le Corps législatif vote les crédits de guerre dès le .

Ce télégramme a été précédé par quatre brefs récits de ce dialogue : un privé, rassurant, du roi de Prusse au chancelier prussien Bismarck ; un court article, alarmiste, du , orchestré par Bismarck ; une dépêche de la Correspondance du Nord-Est signalant l'article ; une dépêche de l'Agence continentale allemande, diffusée par l'Agence Havas à ses clients français.

Une erreur de traduction par les Français a également aggravé la présentation alarmiste suggérant un incident diplomatique de grande ampleur : alors que signifie, en allemand, « aide de camp »., il fut traduit par « adjudant », suggérant que le roi de Prusse a congédié l'ambassadeur de manière vexatoire, et ce, par le biais d'un subalterne.

Le contexte médiatique et politique La ruse de Bismarck Alors que la France est censée être la victime de l'incident diplomatique allégué par la dépêche d'Ems, c'est le chancelier prussien Bismarck qui en est la source, le rédacteur et l'expéditeur. Conscient de la supériorité militaire prussienne, désireux d'unir les États allemands derrière lui, il souhaite que la France déclare la guerre, pour placer la Prusse dans le rôle de l'agressée. Bismarck a l'appui d'une partie de la presse allemande et de l'Agence Continentale, qu'il contrôle indirectement depuis 1865. Grâce au baron von Werther, l'ambassadeur de Prusse à Paris, il connaît les sentiments bellicistes d'une partie de la presse française, dont il va jouer.

L'affaiblissement d'Émile Ollivier Le Premier ministre français Émile Ollivier cherche quant à lui une occasion d'unir l'opinion derrière lui, car il est affaibli par la démission en avril des ministres du centre gauche, Napoléon Daru et Louis Buffet. Le climat politique est par ailleurs tendu depuis l'assassinat le , par Pierre Bonaparte, du journaliste Victor Noir. Ses obsèques, suivies le par plus de cent mille personnes, ont engendré une agitation contre le Second Empire. Henri Rochefort, directeur du journal La Marseillaise, où travaillait Victor Noir, croupit en prison depuis février, avec onze autres salariés du journal et passe pour un martyr. Ses partisans sont actifs dans les manifestations de rue au moment de la dépêche d'Ems. Il est important de souligner que l'opposition républicaine au régime impérial tend à se renforcer depuis au moins 1865.

Le souvenir de la bataille de Sadowa La bataille de Sadowa, perdue en par l'Autriche face à la Prusse, est restée en France une mauvaise surprise, chargée « d'un profond contenu affectif ». « Dans la presse, à la tribune de l'Assemblée, on a si souvent et si fortement reproché au Second Empire d'être resté passif en face de la victoire prussienne, on a si souvent déploré les conséquences désastreuses de cette passivité, que l'opinion, peu à peu, s'est prise à considérer Sadowa comme une véritable défaite de la France, comme un second Waterloo ». « Depuis Sadowa , écrit dans Le Figaro Francis Magnard — qui raille d'ailleurs ce sentiment —, il est admis que nous avons à l'orgueil national une plaie béante et saignante ». La bataille de Sadowa avait provoqué d'énormes pertes chez les agents de change qui avaient vendu à découvert le marché obligataire, deux d'entre eux, Doyen et Porché, ayant fait failliteLa Prodigieuse Histoire de la Bourse, par Alfred Colling, 1949, . : le , le cours de l'emprunt français à 3 % avait bondi de à 70, soit une progression de presque 9 % en une seule journée et celui de l'emprunt italien à 5 %, de 42,60 à 70, soit une progression de 64 % en une seule séance. Plus généralement, le marché financier français était fragilisé depuis 1867 par une série de faillites bancaires et par une fièvre immobilière.

L'enchaînement des événements Déclaration de Bismarck le 2 juillet La candidature de Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen au trône d'Espagne, abandonné par la reine Isabelle en 1868, est perçue par le gouvernement de comme un encerclement diplomatique. En , les négociations avec le roi de Prusse permirent de retirer cette candidature.

Mais le , Bismarck la réactive publiquement, et l'annonce dans une déclaration, en profitant de l'absence du roi de PrusseBismarck, par Jean-Paul Bled .. Aussitôt, la presse bonapartiste française s’enflamme, reprochant au gouvernement Ollivier d'avoir réduit le contingent militaire de .

Déclaration de Gramont le 6 juillet et agitation médiatique Le , le ministre des Affaires étrangères français Agénor de Gramont prononce à l'assemblée un discours belliciste. Plus d’une dizaine de journaux l'approuvèrent : Le Gaulois, Le Figaro, L'Univers, Le Correspondant, Le Constitutionnel, Le Pays, Le Soir, La Presse, L’Opinion nationale, Le Moniteur universel et La Liberté. Le , dans un éditorial intitulé « La guerre », le quotidien Le Pays écrit : . Même agressivité pour le quotidien Le Gaulois : . obtient le soutien du tsar de Russie et de plusieurs autres cours européennes.

Au contraire, Le Temps se désole d’une « espèce de fureur » qui s’est emparée de la presseGuerre défensive provoquée ou duel pour la prépondérance ? Nouveau regard sur les origines de la guerre franco-prussienne de 1870-71 : mémoire de Carl Rudolf Lemieux, du département d’histoire de la Faculté des arts et des sciences de Montréal, . et d'autres journaux dénoncent une déclaration de guerre intempestive : Le Français, Le Temps, Le Siècle, Le Réveil, L'Électeur libre, Le Public, Le Rappel, L'Avenir national et La Revue des deux Mondes, selon Stéphane Audoin-Rouzeau.

Départ de l'ambassadeur de France pour Ems le 9 juillet À Berlin, le secrétaire d’État prétend ne pas savoir où joindre Bismarck. Envoyé par l’ambassadeur de France, le comte Benedetti se rend à Ems le , où le roi de Prusse prend les eaux. Il le prie de parler au prince Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen, qui retire officiellement sa candidature le . Bismarck est pris à contre-pied et menace de démissionner si le roi de Prusse reçoit une fois encore Benedetti. Le ministre français des Affaires étrangères Agénor de Gramont ne se satisfait pas de la déclaration de Léopold de Hohenzollern-Sigmaringen. Il demande à Benedetti de solliciter une nouvelle audience auprès du Roi de Prusse, pour exiger un engagement à ne jamais présenter de nouvelle candidature. l'accoste au lieu-dit la « Promenade des sources » et lui dit : .

Les différentes versions de la dépêche d'Ems Le télégramme du roi de Prusse L'épisode de la dépêche d'Ems a été raconté par Bismarck dans ses mémoires, bien entendu à son avantage. Le roi de Prusse fait envoyer par son conseiller diplomatique Heinrich Abeken, le jour même du , à , un télégramme à Bismarck, qui est à Berlin. C'est un résumé de ce qui s'est dit. Par égard pour Bismarck, le conseiller diplomatique lui donne la possibilité d'en faire lui-même l'annonce officielleDans ses Pensées et Souvenirs (parus à Stuttgart en 1898) Bismarck cite cette version initiale qu'il a reçue. :

+ Message d’Abeken à Bismarcktexte allemand extrait des texte français extrait des Pensées et Souvenirs par le prince de Bismarck (traduit par E. Jaeglé) - Paris 1899 - ( )

Bismarck rédige une version « condensée » À Berlin, Bismarck dîne avec deux généraux prussiens : Moltke, chef des armées, et Roon, ministre de la Guerre. Le repas se déroule sans entrain. Il semble que le piège allemand ait été déjoué car un journal parisien titre en première page . Bismarck envisage sérieusement de démissionner, ce qui lui attire les reproches amers des deux généraux : ils se sentent abandonnés.

Il est quand lui parvient le télégramme chiffré du conseiller diplomatique du roi de Prusse. Bismarck le lit à ses invités. Puis il demande à Moltke si l’armée serait prête à entrer en campagne et s’il croit possible de vaincre la France. Moltke se dit certain d’une victoire et précise que, s’il y a une guerre, il est beaucoup plus avantageux de la commencer au plus tôt.

Alors Bismarck rédige pour tous les ambassadeurs une version « condensée » (selon ses propres termes) du télégramme, dont il retire les passages apaisants. L'information la plus importante, le renoncement allemand à la couronne d'Espagne, est complètement absente de la version condensée du télégramme, entièrement centrée sur l'éventuel incident diplomatique, c'est-à-dire le fait que le roi de Prusse n'ait pas parlé à l'ambassadeur.

+ Message condensé par Bismarcktexte allemand extrait des texte français extrait des Pensées et Souvenirs par le prince de Bismarck (traduit par E. Jaeglé) - Paris 1899 - ( )

Dans ses (, & Pensées et souvenirs, ), Bismarck précise :

Le terme allemand , employé par le roi et par Bismarck, signifie « aide de camp » (en accord avec le Littré, le français « aide » vient du latin ).

La dépêche de l'Agence continentale, incorrectement rédigée Bismarck contrôle l'Agence continentale, financée depuis 1865 par son ami le banquier Gerson von Bleichröder. Celle-ci télégraphie le , très tard dans la soirée, à sa partenaire l’Agence Havas une dépêche qui reprend strictement, dans son premier paragraphe, les termes du télégramme que Bismarck enverra le lendemain aux ambassadeurs.. La dépêche est ensuite diffusée par l'Agence Havas à ses clients français, avec un second paragraphe, donnant la version du roi de Prusse. Elle porte la signature « service télégraphique Havas-Bullier », comme le veut l'accord d'échanges d'information entre les deux agences. Ce second paragraphe a selon les historiens été très probablement rédigé de Paris à partir d'informations obtenues du ministère des Affaires étrangères, informé par Benedetti le à , mais qui ne fera aucun commentaire le lendemain lorsqu'il sera questionné par le quotidien La Patrie« Aux origines de la guerre de 1870 : gouvernement et opinion publique », par Jean Stengers, Revue belge de philologie et d'histoire, 1956, ..