L'affaire EmpainContrairement aux usages, l'affaire porte le nom de « Empain » et non celui des ravisseurs, sans doute à cause de l'importance de l'otage. a défrayé la chronique au début de l'année 1978, à la suite de l'enlèvement à Paris d'un homme d'affaires belge, le baron Édouard-Jean Empain, à l'époque riche héritier et président-directeur général du groupe Empain-Schneider (futur Schneider Electric). Grâce au travail des enquêteurs, l'homme sera libéré sans versement de rançon, après de captivité.

Édouard-Jean Empain

En 1978, Édouard-Jean Empain est un homme d'affaires de la noblesse belge résidant à Paris. Riche héritier âgé de quarante et un ans, il est le président-directeur général du groupe Empain-Schneider (futur Schneider Electric) depuis 1971. Il fait partie des grands patrons de FranceEn 1976, il sera le premier étranger admis à siéger au Conseil national du patronat français (CNPF) d'après creusot.net. avec un groupe réunissant près de trois cents sociétés, cent cinquante mille employés et vingt-deux milliards de francs de chiffre d'affaires. Le groupe Empain-Schneider détient par exemple les sociétés Framatome (chaudières nucléaires), Creusot-Loire (métallurgie), Jeumont-Schneider, Cerci, Citra et Spie Batignolles (BTP)Depuis 1999, le groupe, qui a subi de profondes mutations, est officiellement nommé Schneider Electric..

Son rapt le marquera profondément. Il déclarera ne plus être le même depuisD'après Édouard-Jean Empain dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005).. Les journaux décortiqueront sa vie privée pendant sa séquestration, « découvrant tantôt son goût pour le jeu, tantôt l'existence de sa garçonnière. Un parfum de scandale qui blessera le baron, jusque-là si discret, plus férocement encore que ses deux mois de captivité »..

L'enlèvement L'enlèvement avenue Foch thumb|L'avenue Foch, lieu de l'enlèvement, et sa contre-allée.

Le lundi vers dix heures trente, le baron Édouard-Jean Empain est enlevé à la sortie de son domicile à Paris, au de l'avenue Foch du , à côté de la place Charles-de-Gaulle et de l'arc de triomphe de l'ÉtoileD'après le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005)..

Sa voiture avec chauffeur de maître, une Peugeot 604 grise, est interceptée dans la contre-allée de l'avenue une cinquantaine de mètres après sa sortie du parking : un cyclomoteur est couché en travers de la rue pour simuler un accident et faire stopper le véhicule à proximité d'une camionnette garée. Une fois la voiture arrêtée, le motard masqué et des hommes armés sortis de l'estafette poussent le chauffeur hors du véhicule et s'emparent de la voiture. Le baron est rapidement neutralisé avec des menottes, bâillonné et du sparadrap noué autour des yeux, puis emmené dans son propre véhicule tandis que le chauffeur est jeté dans la camionnette. Les ravisseurs le menacent : « Fais ce qu'on te dit ou on te bute. » Une dizaine de minutes plus tard, le chauffeur, Jean Denis, 62 ans, est relâché, commotionné, près de la porte Maillot. La voiture du baron sera retrouvée quelques heures plus tard dans un parc de stationnement souterrain, sans empreintes digitales exploitables.

Même si les témoins de la scène ne sont pas en mesure de fournir aux enquêteurs des renseignements assez précis pour être véritablement utiles, les circonstances de l'enlèvement sont rapidement connuesD'après l'inspecteur de la Brigade criminelle Jean-Claude Murat dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005).. En vue de retrouver le baron, la police alertée met en place des contrôles routiers à Paris et en banlieue parisienne, mais sans résultats.

L'enquête initiale Le chauffeur d'Édouard-Jean Empain, Jean Denis, relâché peu après porte MaillotMichel Bôle-Richard, Les désillusions du baron perdu, Le Monde, 28 juillet 2006., expliquera qu'on lui a mis des menottes avant de le ligoter sous la menace d'armes à feuJournal télévisé, janvier 1978. Il est ensuite violemment jeté dans la camionnette. Il n'a pas vu les visages des agresseurs mais a entendu l'un d'eux parler en allemand. Les autorités pensent alors à une prise d'otage politique émanant d'un mouvement d'extrême gauche similaire à la Fraction armée rouge allemandeD'après le journaliste Jean-Pierre About dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005)., d'autant que peu de temps auparavant, le , le président du patronat allemand, Hanns Martin Schleyer, avait été enlevé puis exécuté quarante-trois jours plus tard par la Fraction armée rouge. La période est en effet marquée par de nombreux enlèvements avec demande de rançon, comme celui de l'homme politique italien Aldo Moro ou celui, deux ans plus tard, de l'industriel Michel Maury-Laribière.

Les policiers investissent l'appartement familial du baron pour filtrer en permanence les communications téléphoniques, car ils supposent que les ravisseurs vont contacter la famille. Par des mesures de conseil, de protection et de surveillance, ils cherchent à éviter qu'elle traite directement avec les ravisseurs.

Le président de la République d'alors, Valéry Giscard d'Estaing, proche du baron Empain, convoque le ministre de l'Intérieur Christian Bonnet et le Garde des Sceaux Alain Peyrefitte pour mettre en place un « état-major de crise ». Peyrefitte lance un appel à la « délation des criminels » et le Premier secrétaire du PS François Mitterrand parle d'un « recul de civilisation ». Une cellule de crise similaire à celle du gouvernement, conduite par René Engen, bras-droit du baron, et Robert Badinter, avocat du groupe industriel, est aussi mise sur pied au sein du groupe Empain-Schneider, décidé à ne pas laisser la police prendre seule toutes les décisions. L'ancien directeur général de la police judiciaire, Max Fernet, y est employé comme « conseiller technique ».

Premier message des ravisseurs thumb|Le beffroi de la gare de Lyon, appelé « Tour de l'Horloge ».

Le mardi , au lendemain de l'enlèvement, le groupe radiophonique RTL reçoit un coup de téléphone revendiquant le rapt :

Les Noyaux armés pour l'autonomie populaire (NAPAP) sont une organisation française de lutte armée d'extrême gauche et généralement qualifiée de terroristeLe groupe semble issu d'une autre organisation, les Brigades internationales, qui ont revendiqué les assassinats de plusieurs diplomates étrangers.. Cette fausse piste, volontairement distillée par les ravisseurs, confirme temporairement la thèse politique dont la presse se fait l'écho, mais la police privilégie déjà une autre hypothèse. En effet, trente-six heures après l'enlèvement, les proches de l'otage reçoivent un coup de téléphone anonyme qu'ils relaient à la police. Lors de cet appel passé depuis une banque de la rue d'Anjou, c'est-à-dire tout près du siège du groupe Empain-Schneider, on exige qu'une personne se rende à la gare de Lyon pour récupérer un message laissé dans la consigne D'après le commissaire André Bizeul de la brigade criminelle dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005).. René Engen, numéro 2 du groupe et patron par intérim, va, accompagné de la brigade criminelle, chercher ce message qui comporte en fait une carte d'identité, plusieurs lettres des ravisseurs (écrites avec des caractères ne permettant pas de reconnaître l'auteur par une recherche graphologique), quelques mots du baron Empain, dont un message à sa femme, et un paquet. Par son contenu, ce message prouve que le baron est toujours en vie et qu'il s'agit bien là des vrais ravisseurs.

Les ravisseurs réclament à la famille une rançon de quatre-vingts millions de francs, et se montrent très déterminés : le paquet contient un flacon de formol dans lequel se trouve une phalange de l'auriculaire gauche du baron Empain que les ravisseurs ont sectionnée. La famille est d'autant plus marquée psychologiquement que la lettre stipule que d'autres morceaux du corps mutilé du baron suivront si la rançon n'est pas payée.

Six jours d'attente Six jours passent sans nouvelles des ravisseurs. La police élargit son enquête à la vie privée du baron Empain dans le but de savoir si cette prise d'otage n'est pas liée à une raison autre que purement crapuleuse.

Plusieurs pistes seront suivies. La passion du baron pour le poker, auquel il s'adonne plusieurs soirs par semaine et pour des sommes importantes, indique une possible piste mafieuseD'autant plus que la mutilation pourrait être une sanction pour un joueur malhonnête.. L'enquête révèle que le baron a perdu onze millions de francs quelques semaines auparavant et qu'il a dû emprunter de l'argent pour rembourser cette dette. La presse se fait rapidement l'écho de ces révélations. Apparaît alors l'hypothèse qu'il ait pu organiser son propre enlèvement pour payer ses dettes de jeuD'après maître Jean-Yves Dupeux, avocat du baron Empain à l'époque, dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005).. Cependant, c'est la vie sexuelle extraconjugale du baron qui cristallise l'essentiel des discussions. Relayées dans la presse qui en fera ses choux gras, les révélations portent un gros coup à son image, jusqu'ici irréprochable. Néanmoins, l'enquête écarte rapidement cette piste.

Blessée par ces révélations, la famille Empain devient de plus en plus méfiante vis-à-vis des journalistes et préfère garder le silencePatricia Empain, la fille du baron, dans un document RTL de janvier 1978.. Malgré cela, la presse, à l'affût, maintient une présence ininterrompue aux abords de l'immeuble du baronLa Première Vie de Nicolas Hulot, Élise Karlin, LEXPRESS.fr, décembre 2006..

La police refuse de confirmer que le baron a été amputé d'une phalange, ce qui provoque des spéculations et des rumeurs dans les médias. Dans le même temps, les ravisseurs adressent à la famille un nouveau courrier. Il s'agit d'une lettre manuscrite rédigée par Édouard-Jean Empain sous la dictée de ses ravisseurs. Elle donne des consignes quant à la remise de la rançon et rappelle que la police ne doit pas être avertie. La famille et le groupe Empain-Schneider ne préviennent pas immédiatement les forces de l'ordre, préférant envisager seuls la conduite à tenir. Ce comportement suscitera chez les policiers une attitude de méfiance envers les proches du baron, qui vont faire l'objet d'une surveillance renforcée.

Cette surveillance permettra de découvrir l'existence de négociations secrètes entre le groupe et les ravisseurs visant à faire baisser la somme exigée de quatre-vingts millions à trente millions de francs. En effet, la famille et le groupe estiment qu'il vaut mieux payer, dans la mesure où la somme est minorée, tandis que les policiers, forts de leur expérience en matière d'enlèvements, refusent toute idée de paiement d'une rançonD'après l'écrivain Yvon Toussaint dans L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005).. Au fil des échanges, le groupe se laisse convaincre par la police et le commissaire Pierre Ottavioli, directeur de la brigade criminelle et chef de l'enquête, lequel décide de ne verser qu'une rançon factice, au grand désespoir de la femme du baron, Silvana Empain, qui estime que cela met en péril la vie de son époux, étant donné que le versement d'une rançon ne constitue en rien une garantie de libération de l'otageD'après le commissaire Pierre Ottavioli, directeur de la brigade criminelle de 1974 à 1979 et chef de l'enquête, dans le documentaire L'Enlèvement du baron Empain - « Faites entrer l'accusé » (2005)..

Une période de calme relatif Quatre semaines après l'enlèvement, le lundi , un coup de téléphone des ravisseurs passé au siège social du groupe indique que la rançon demandée est minorée à quarante millions de francs, sans autres négociations. La brigade criminelle obtient le soutien de la brigade antigang.

thumb|Vue de Megève.