vignette|Une du Supplément à L'Humanité Dimanche du , sur la libération d'Henri Martin

Laffaire Henri Martin est une affaire judiciaire qui s'est déroulée en France de 1949 à 1953, du nom d'Henri Martin, un jeune marin communiste, témoin oculaire du bombardement de Haïphong, innocenté par le tribunal d'une accusation de sabotage du porte-avions Dixmude dans la rade de Toulon, mais condamné à cinq ans de prison pour avoir distribué à partir de 1949 des tracts témoignant contre la guerre d'Indochine et gracié après trois ans derrière les barreaux après une campagne dans l'opinion.

Dans ses mémoires, le président de la République Vincent Auriol a déploré que l'affaire cause chez les intellectuels. Selon plusieurs historiens, elle prend au PCF des proportions proches de l'affaire Dreyfus. L'appartenance d'Henri Martin au mouvement communiste, bien que non publique, ne fait guère de doute aux yeux des enquêteurs. À cette époque, de nombreux jeunes militants sont aussi emprisonnés pour des actions illégales contre la guerre d'Indochine, telle la jeune Raymonde Dien, mais, selon les historiens, l'affaire Henri Martin sort du lot en raison de la disproportion entre une simple activité politique, certes contraire au règlement militaire, et la condamnation à cinq années de réclusion. Déroulement Témoin du bombardement de Haïphong en novembre 1946 Henri Martin, marin à Toulon est envoyé en Indochine française, sur l'aviso en 1945, pour lutter contre l'occupant japonais. Mais le Japon est entre-temps désarmé et il découvre peu à peu que le gouvernement français fixe d'autres missions, imprévues, à la flotte française.

Le , il est témoin du bombardement de Haïphong par la marine française. Il donne sa démission, qui est refusée, et il retourne à Toulon., où il se rapproche du Parti communiste français. Henri Martin reçoit en France deux promotions, la dernière en et attend la fin de son contrat, prévu en . Distribution de tracts aux autres marins de Toulon Là, en liaison avec les communistes du Var, il envisage un travail d'information à destination des autres marines de l'arsenal de Toulon et distribue des tracts invitant à réclamer la cessation des hostilités en Indochine. Le premier tract est distribué à bord du porte-avions le , signé par "un groupe de marins", et appelle à la fin de "La guerre injuste du Vietnam". Un deuxième, en août, est lui signé de l'UJRF et fait l'éloge de soldats qui à Fréjus ont refusé de monter dans un train, suivi du slogan" plus un centime, plus un homme pour la sale guerre"} et un troisième estime que les marins ne "doivent pas mourir pour les banquiers et les planteurs" d'hévéa.

Henri Martin est arrêté par la police militaire le . six jours après le vote de la loi du contre le sabotage et la démoralisation de l'armée. Les cinq autres marins arrêtés avec lui seront relâchés. Accusation de sabotage Les accusations de sabotage commencent après l’enquête démarrée au retour du navire, le . Un autre marin, Charles Heimburger est à son tour arrêté et reconnait les faits de sabotage: il a jeté une poignée de meule émeri dans le bain d’huile de l’arbre porte-hélice du Dixmude. Puis il fait un lien avec la distribution de tracts du mois précédent. Charles Heimburger a été incorporé de force en dans un bataillon anti-chars de la Wehrmacht près de Leipzig, avant de déserter en , en fuyant l’hôpital de Wroclaw (Pologne). Première campagne, lancée par André Marty Roland Weyl, avocat du Secours populaire est en mission dans la région lors de l'arrestation et informé de cette arrestation et dès la mi-mars, une réunion locale est organisée, puis Pierre Eloire, secrétaire national du Secours populaire est rapidement envoyé sur place. Son nom apparait dans le journal La Défense, mensuel proche du PCF, le . Début mai que le parallèle est tracé dans ce journal avec les marins de la Mer Noire, dont André Marty est le symbole: "l’action populaire les sortira de leur cellule comme il y a trente ans les glorieux marins de la Mer Noire et les mutins de Calvi".

Le , une bannière d'anciens marins de la Mer Noire appelle à la libération et l'un d'eux, André Marty, alors numéro trois du PCF écrit dans L'Humanité du , un article liant son histoire personnelle de mutin de la Mer Noire à celle d’Henri MartinBiographie Le Maitron le . La défense du mois d'août le présente comme le "digne continuateur des marins de la Mer Noire"Ruscio, allusion aux mutineries de la mer Noire, série de révoltes des troupes terrestres et maritimes au sein de l’escadre envoyées par le gouvernement français soutenir en 1919 les « forces blanches tsaristes » pendant la guerre civile russe, deux ans après la Révolution d'.

Des comités de soutien n'existent alors qu'à Marseille et Toulon. André Marty n'est suivi que deux mois après, en par Maurice Thorez, numéro un du PCF, et c'est le gouvernement qui met l'affaire en avant, persuadé que le jeune marin communiste sera reconnu coupable de sabotage. Quelques jours avant le second procès, de , Louis de Villefosse demande à André Marty, chargé du dossier au PCF, si "on veut le faire acquitter, ou faire de l'agitation?" et Marty le rassure.

Procès de Toulon en octobre 1950 Le procès s’ouvre à Toulon le , devant le tribunal militaire composé d'officiers de marine. Henri Martin et Charles Heimburger sont tous deux doublement accusés: de complicité de sabotage et de participation à une entreprise de démoralisation de l’armée par distribution de tracts. Ses défenseurs sont l’avocat communiste toulonnais, Dominique Scarbonchi, et l’avocat communiste du Secours populaire, Paul Vienney..

Officier formé dans un milieu d'extrême droite ayant "viré à gauche", le capitaine de vaisseau en retraite Louis de Villefosse dépose en faveur d'Henri Martin, s'adressant aux membres du tribunal militaire, puis prendra les mois suivants "part avec ardeur à la campagne" en sa faveur.

Il est condamné le , à cinq ans de réclusion pour propagande hostile à la guerre d'Indochine.. Le verdit fait "l'effet d'une bombe" et semble disproportionné. De "de plus en plus il apparait qu'il a été principalement poursuivi parce que communiste". Campagne de l'hiver 1950-1951 La campagne qui "démarre à l'hiver 1950-1951" s'appuie sur le verdict de Toulon, André Marty demande que la propagande mette l'accent sur le patriotisme de Martin et met en avant l'opposition du PCF à tout acte de sabotage. Il souhaite que 80% des comités de soutien soient dirigés par des non-communistes"Accommodation and Resistance The French Left, Indochina and the Cold War, 1944-1954", par Edward Rice Maximin, chez BAC-Clio en 1986

Henri Martin devient alors le symbole de la « lutte du peuple français contre la sale guerre d'Indochine ». Des comités de défense se forment, à l'initiative du Parti communiste français et de personnalités du monde politique ou intellectuel : Jean-Marie Domenach et la revue Esprit, Jean Cocteau.

Jean-Paul Sartre publie en , le livre L'Affaire Henri Martin. La journaliste Hélène Parmelin écrit une chronique quotidienne dans L'Humanité pour demander sa libération. La campagne contre sa condamnation est d'une grande ampleur : meetings, débrayages, brochures à grand tirage. Le jugement est cassé le puis confirmé le suivant... Incarcéré à la prison de Melun, Henri Martin se marie à la fin de l'année et n'est libéré que le ..

Campagne de l'hiver 1951-1952 Le , nouveau rebondissement émanant du préfet de police de Paris: il donne l'ordre de décrocher au Salon d'automne sept tableaux dont un baptisé Henri Martin.. Le même mois, la pièce est interdite en Seine-Maritime"Matricule 2078 (l'affaire Henri Martin)", par Hélène Parmelin, en 1953

À Lyon, un buste d'Henri Martin réalisé par le sculpteur lyonnais Georges Salendre est brisé par des activistes favorable à la guerre d'Indochine. Puis le une circulaire aux préfets suggère que la représentation de "Drame à Toulon" soit interdite chaque fois qu'ils estimeraient que l'ordre public est susceptible d'être troubléJournal officiel du 20 juillet 1952. Entre-temps, le est organisé un meeting à la Mutualité sous la présidence de l'écrivain Louis Aragon pour créer un nouveau comité de soutien.

Le , l'acteur Gérard Philippe s'implique en faveur du détenu. Deux articles paraissent dans la revue catholique Esprit en , celles de et Louis de Villefosse"Note sur Henri Martin par Louis de Villefosse, dans la revue Esprit de janvier 1952 .

En aussi, une tribune d'intellectuels est publiée dans la presse. Contacté par Claude Roy et Jean Chaintron, Jean-Paul Sartre signe une demande en grâce au président de la République Vincent Auriol et accepte de collaborer à un ouvrage collectif visant à la totale réhabilitation du condamnéLa guerre d'Algérie au miroir des décolonisations françaises Actes du Colloque en Sorbonne de novembre 2000 "Histoire politique des intellectuels en France (1944-1954): Le temps de l'engagement Par Ariane Chebel d'Appollonia aux Editions Complexe en 1991 ce qui joue "un rôle majeur dans le rapprochement de Sartre avec le PCF"Biographie Le Maitron de Claude Roy . Le philosophe prend alors le temps de mettre "le nez dans cette histoire", et l'ouvrage, long de 292 pages, inclura une relation des faits par le capitaine Louis de Villefosse"Les enfances Henri Martin selon Sartre" par Pierre Campion. La lettre de demande de grâce est rédigée par Claude Roy, et portée à l'Élysée par Sartre en janvier. L'entrevue de Sartre avec Auriol avait été évoquée juste après par Sartre à l'hebdomadaire Action du , dans une interview titrée « Il faut rétablir la justice »"Les écrits de Sartre: chronologie, bibliographie commentée", par Michel Contat et, Michel Rybalka, chez Gallimard en 1970 .

Louis de Villefosse demande alors aux rédactions communistes de cesser les attaques personnelles contre Sartre, puis découvre que L'Humanité et Les Lettres françaises ont continué, provoquant sa "surprise" et son "irritation" contre les signataires des nouveaux articles à qui il reproche d'écrire le "contraire" de ce qu'ils pensent et de ce qui a été compromis, sans vraiment les croire lorsqu'ils répondent que l'ordre serait venu d'André Marty, après l'exclusion de ce dernier. L'hebdomadaire Action, lié au mouvement de la paix et proche du PCF disparait en mai 1952. François Fonvieille-Alquier (1915-2003), l'un des leaders du journal, ex-directeur du journal L'Écho du Centre et premier adjoint au maire de LimogesBiographie de François Fonvieille-Alquier, et le PCF ne souhaite pas conserver cet hebdomadaire, dans lequel écrivent des intellectuels soupçonnés de n'être pas fidèles à sa ligne politique prosoviétique.

Second procès à Brest en juillet 1951