vignette|Rassemblement de nazis au Chili en 1945. Les réseaux d’exfiltration nazis (en anglais ) sont les filières empruntées par des nazis, des fascistes et des oustachis afin de fuir l'Europe à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ces filières conduisaient essentiellement vers des abris sûrs en Amérique latine, notamment en Argentine, au Brésil, au Paraguay et au Chili, mais également au Proche-Orient, principalement en Égypte et en Syrie. Les États-Unis et le Canada ont également pu figurer au nombre des destinations.
Les bénéficiaires de ces réseaux sont notamment Adolf Eichmann, Josef Mengele, Erich Priebke, Wernher von Braun, Kurt H. Debus et Ante Pavelić.
Un télégramme diplomatique de l'ambassadeur de France en Suisse et chargé de l'Allemagne, Henri Hoppenot, en date du , indique qu'il existe déjà des en Allemagne du Sud.
Les ratlines doivent une partie de leur notoriété au thriller Le Dossier Odessa publié par le romancier Frederick Forsyth. La réalité est à la fois plus prosaïque et plus complexe : des gouvernements et des institutions internationales ont joué un rôle plus important que les organisations secrètes.
Filières vaticanes Premières exfiltrations : Alois Hudal L’évêque catholique autrichien Alois Hudal, recteur du Collegio Teutonico di Santa Maria dell’Anima à Rome, un séminaire pour prêtres autrichiens et allemands, est le directeur spirituel des germanophones résidant en Italie. Connu pour avoir promu une synthèse entre catholicisme et national-socialisme, il est accusé par plusieurs historiens d'avoir été en réalité un agent du renseignement nazi infiltré au Saint-Siège. Après la fin de la guerre en Italie, Hudal devient actif dans le ministère des prisonniers de guerre et des internés germanophones détenus dans des camps en Italie. En , le secrétariat d'État du Vatican reçoit la permission de désigner un représentant pour , tâche assignée à Hudal.
vignette|gauche|Adolf Eichmann, ici à son procès en 1961, bénéficie du réseau Hudal pour s'exfiltrer vers l'Argentine.
Hudal se sert alors de cette position pour aider des criminels de guerre nazis à s’échapper : parmi ces derniers figurent Franz Stangl, commandant de Treblinka, Gustav Wagner, commandant de Sobibor, Alois Brunner, responsable du camp d’internement de Drancy près de Paris et chargé des déportations en Slovaquie à destination des camps de concentration allemands, et Adolf Eichmann – un fait sur lequel il s’ouvrira plus tard sans manifester de remords. Certains de ces hommes recherchés sont détenus dans des camps d’internement ; dépourvus de papiers d’identité, ils sont le plus souvent enrôlés dans les registres du camp sous de faux noms. D’autres nazis se cachent en Italie et s’adressent à Hudal lorsque les communautés nazies apprennent son rôle dans l’aide aux fuyards. Son récit vient de témoignages de criminels de guerre nazis aidés par Hudal, comme Otto Stangl, commandant du camp d’extermination de Treblinka.. Dans ses mémoires, Hudal écrit au sujet de ses actions : Alois Hudal, Römische Tagebücher (traduction anglaise citée dans Aarons and Loftus, ).. Il y explique aussi qu’à ses yeux, .
vignette|droite|Les relations entre Alois Hudal et Pie XI puis son successeur sont mauvaises : ses positions provoquent sa mise à l'écart en 1937, année de la parution à la fois de son manifeste et de la condamnation papale du nazisme, Mit brennender Sorge. Ces positions ne sont pas soutenues par le Vatican : son essai de 1937 intitulé Les Fondements du national-socialismeAlois Hudal, Die Grundlagen des Nationalsozialismus., s'éloignait de la ligne doctrinale et politique de Rome. Hudal y remettait ouvertement en question la position du pape Pie XI et d'Eugenio Pacelli, futur Pie XII, sur le national-socialisme, à savoir une condamnation culminant avec l'encyclique Mit brennender Sorge de l'idéologie du Troisième Reich. Pie XI et Eugenio Pacelli essayèrent d'inciter Hudal à changer d'opinion, puis cessèrent tout contact avec lui après l'échec de plusieurs rencontres. Dans ses mémoires posthumesAlois Hudal, Römische Tagebücher. Lebensbeichte eines alten Bischofs., Hudal se rappelle d'ailleurs avec amertume ce qu'il estime avoir été le manque de soutien de la part du Saint-Siège dans la lutte contre le bolchévisme athée de l'Est. Il atteste avoir reçu plusieurs fois de vertes critiques contre le système nazi de la part des diplomates du Vatican sous Pie XII, au lieu du soutien espéré. De même, l'ascension de Hudal au Vatican est gelée : isolé dans son collège, il finit par démissionner en 1947 et se voit même expulsé de Rome.
D'après Mark Aarons et John Loftus, dans leur ouvrage Unholy Trinity, Hudal est le premier ecclésiastique catholique à s'être consacré à la mise en place de filières d’exfiltration. Ils affirment qu'il fournissait aux bénéficiaires de l’argent pour les aider à s’échapper et, plus encore, des faux documents incluant des papiers d’identité délivrés par l’organisation du Vatican pour les réfugiés, la Commission pontificale d'assistance.
Si ces papiers ne sont pas des passeports et ne suffisent pas à permettre un voyage outre-Atlantique, ils constituent toutefois la première étape dans la chasse aux documents officiels. Ils ont notamment pu servir à obtenir un passeport de personnes déplacées auprès de la Croix-Rouge internationale, document permettant d'obtenir par la suite des visas sans que la CRI effectue les contrôles de vraisemblance auxquels elle est théoriquement tenue. Selon les informations recueillies par Gitta Sereny auprès d’un haut responsable de la branche romaine de la CRI, Hudal utilise également sa position d'évêque pour demander à la CRI des papiers . Les sources de Gitta Sereny font également état d’un trafic de documents de la CRI volés ou falsifiés à Rome à cette époque.
Selon des rapports déclassifiés des services de renseignement américains, Hudal n'est pas le seul ecclésiastique à avoir aidé les nazis. Dans son rapport déclassifié en 1984, l’agent du Counter Intelligence Corps Vincent La Vista explique comment il s'est facilement arrangé pour que deux faux réfugiés hongrois puissent obtenir de faux documents de la CRI au moyen d’une lettre rédigée par le père Joseph Gallov, qui gérait un organisme de charité soutenu par le Vatican au profit des réfugiés hongrois, et qui ne posa aucune question pour écrire à son à la Croix-Rouge, qui délivra alors les passeports .
Filière San Girolamo Selon Aarons et Loftus, les opérations menées à titre privé par Hudal restent limitées par rapport à ce qui suit. La principale filière d’exfiltration romaine est gérée par un petit mais influent réseau de prêtres croates membres de l’ordre franciscain, sous la direction du père Krunoslav Draganović. Ce dernier est l'organisateur d'une filière hautement sophistiquée, dont le quartier général se trouve au séminaire San Girolamo dei Croati à Rome, et qui dispose de liens à partir de l’Autriche jusqu’au point final d’embarquement à Gênes. Initialement, la filière se concentre sur l’aide aux Oustachis, le mouvement pro-nazi du dictateur croate Ante Pavelić, allié de l'Axe durant la Seconde Guerre mondiale.
Aarons et Loftus précisent que les prêtres actifs dans cette chaîne comprenaient le frère Vilim Cecelja, ancien vicaire militaire détaché auprès des Oustachis en Autriche, où beaucoup de réfugiés nazis et oustachis restaient cachés ; le frère Dragutin Kamber à San Girolamo ; le frère Dominic Mandic, dont on dit qu’il était un représentant officiel du Vatican à San Girolamo et aussi « économiste général » ou trésorier de l’ordre des Franciscains – Aarons et Loftus prétendent qu’il fit valoir cette position pour mettre la presse franciscaine à la disposition de la filière ; et Karlo Petranovic à Gênes.
Cecelja prenait contact avec ceux qui se cachaient en Autriche et les aidait à franchir la frontière italienne ; Kamber, Mandic et Draganovic leur trouvaient un logement, souvent dans le monastère lui-même, pendant qu’ils se chargeaient de réunir les papiers nécessaires ; finalement, Draganovic téléphonait à Petranovic à Gênes pour lui communiquer le nombre de couchettes nécessaires sur des bateaux en partance pour l’Amérique du Sud.
En 2003, le média Il Secolo XIX publie une enquête sur les complicités dont ont bénéficié à Gênes, au début des années 1950, des nazis dans leur fuite. Des prêtres sont accusés d'avoir aidé les criminels et le cardinal Giuseppe Siri était informé de ces protections. Le franciscain hongrois Edoardo Dömöter et le Croate Carlo Petranovic sont cités. Ce dernier utilisait .
La filière Draganovic était connue de la communauté du renseignement et des cercles diplomatiques à Rome. Dès , les commandants alliés à Rome posaient des questions relatives à l’utilisation de San Girolamo comme abri pour les Oustachis. Un an après, un rapport du département d’État des États-Unis daté du donnait une liste de neuf criminels de guerre, incluant des Albanais et des Monténégrins ainsi que des Croates et d’autres encore « qui n'ont pas réellement été abrités par le Collegium Illiricum (c'est-à-dire San Girolamo dei Croati), mais qui par ailleurs jouissent du soutien et de la protection de l’Église ». En , l’agent spécial du CIC Robert Clayton Mudd rapportait que dix membres du cabinet oustachi de Pavelic vivaient soit à San Girolamo soit au Vatican même. Mudd avait infiltré un agent au sein du monastère et confirmait qu’il était « truffé de cellules de collaborateurs oustachis » gardés par des « jeunes en armes ». Mudd rapportait également :
Mudd concluait comme suit :
L’existence de la filière de Draganovic est admise par l’historien du Vatican frère Robert Graham, qui déclara à Aarons et Loftus : « Je n’ai pas de doute que Draganovic était extrêmement actif dans l’exfiltration de ses amis oustachis croates ». Graham insiste toutefois sur le fait qu’il ne fut pas officiellement sanctionné par ses supérieurs : « Le fait qu’il soit prêtre ne signifie pas qu’il représente le Vatican. Il s’agissait de sa propre opération ».
La hiérarchie vaticane
Ce qui fait l’objet de débats est la question du rôle joué par les supérieurs de Hudal et de Draganovic au sein de l’Église catholique.
En tant que visiteur apostolique aux Croates emprisonnés, Draganovic dépendait hiérarchiquement de l’évêque Giovanni Battista Montini, à l’époque chargé des affaires extraordinaires au Secrétariat d’État du Vatican et qui allait plus tard accéder à la papauté sous le nom de Paul VI. Certains témoignages laissant entendre que Montini aurait connu et approuvé les actions de Draganovic ont récemment émergé dans un tribunal de San Francisco, où un recours groupé de survivants de la Shoah contre la Banque du Vatican est toujours en cours (). Un des témoins dans cette affaire est William Gowen, un ancien agent de renseignements de l’armée américaine basé à Rome au lendemain de la guerre et chargé d’enquêter sur la filière Draganovic. Son témoignage n’a pas été publié officiellement, mais une copie en a été obtenue par le journal israélien Haaretz, qui a publié en un article accusant Montini'Tied up in the Ratlines' by , Haaretz, 17 janvier 2006 :
Mais d'autres sont d'un avis inverse. Ainsi la CEANA, commission d'enquête historique sur les activités du nazisme en Argentine, conclut au contraire que les dignitaires du Vatican n'ont jamais encouragé ces exfiltrations.
Filière américaine