Le Front large (Frente Amplio en espagnol, FA) est un mouvement politique uruguayen fondé le , rassemblant le Parti démocrate chrétien, le Parti communiste d'Uruguay, le Parti socialiste d'Uruguay et le Mouvement révolutionnaire oriental (MRO), ainsi que des dissidents des Partis blanco et colorado. Il fut rapidement rejoint par le Mouvement du 26 Mars, fondé par les Tupamaros.

Il est aujourd'hui membre de la COPPPAL. Le Mouvement de participation populaire (MPP), fondé par d'ex-dirigeants tupamaros, en est devenu en 2004 la première force politique. Après le succès massif de 2004, qui mena Tabaré Vázquez à la présidence, le Front large a de nouveau remporté la majorité absolue au Congrès en 2009 et en 2014.

Fondation

Les négociations pour le Front large ont eu lieu en 1970, en vue des élections générales de novembre 1971. Elles visaient à rassembler autour d'un pôle de gauche élargi, à partir de l'expérience de l'Union populaire créée pour les élections de 1962. Finalement, le Front large, ayant comme candidat à la présidence le général Líber Seregni, accompagné du colistier , arriva troisième aux élections de , obtenant 18,3 % de voix au cours d'élections entachées d'irrégularités, et remportées par le Parti colorado. La campagne fut marquée par les attentats des escadrons de la mort, dépendant du Ministère de l'Intérieur, et par la fraude électorale organisée par la dictature brésilienne avec l'appui du président des États-Unis, Richard NixonNIXON: "BRAZIL HELPED RIG THE URUGUAYAN ELECTIONS", 1971, National Security Archive, Electronic Briefing Book . Le FA avait alors un programme similaire à celui de l'Unité populaire chilienne, qui mena Salvador Allende à la présidenceUruguay : la gauche radicale à contre-courant du « possible », entretien avec Ernesto Herrera (Courant de gauche), 12 octobre 2004, publié dans A l’Encontre..

L'Union populaire avait été fondée par l'ex-ministre herreriste Enrique Erro, qui s'était opposé à la politique économique (notamment aux accords avec le FMI) du Conseil national du gouvernement auquel il avait brièvement appartenu. L'Union populaire intégrait ainsi la liste d'Erro, qui avait quitté le Parti national (blanco), ainsi que le Parti socialiste d'Uruguay et quelques indépendants. Mais aux , l'Union populaire n'avait obtenu que 2,31 % des voixRésultats élections de 1962, Cour électorale (site gouvernemental), tandis que le Front de gauche de libération (FIDEL : Frente Izquierda de Liberación), mené par le Parti communiste d'Uruguay, avait légèrement progressé, en obtenant 3,49 % des voix. De manière générale, la situation politique restait bloquée entre les deux partis traditionnels, le Parti blanco et le Parti colorado.

Le Front large fut donc un essai de poursuivre cette alliance à gauche, à un moment où le Mouvement de libération national - Tupamaros (MLN-T) avait émergé comme force politique importante, bien que plusieurs de ses leaders (dont Raúl Sendic et Eleuterio Fernández Huidobro) soient en prison. Outre le Parti socialiste d'Uruguay, le parti Patria grande d'Enrique Erro, et le Parti démocrate chrétien, le Front large intégrait ainsi aussi bien des dissidents des partis blanco (E. Erro, mais aussi le Movimiento Popular Frenteamplista de ) et colorado (Movimiento Pregón d'Alba Roballo, Por el Gobierno del Pueblo de Zelmar Michelini et Hugo Batalla) que le Parti communiste d'Uruguay, le Mouvement révolutionnaire oriental (MRO), le Parti ouvrier révolutionnaire (trotskyste) et d'autres groupes radicaux. Enfin, plusieurs personnalités indépendantes l'avaient rejoint, dont le général Víctor Licandro, qui joua un rôle important dans la formation du Front, et surtout le général Líber Seregni (de tendance ) qui avait démissionné de ses fonctions pour protester contre la politique répressive du gouvernement de Jorge Pacheco Areco, et qui finit par devenir le candidat présidentiel du Front.

Dès le , le MLN-T rendit public son « appui critique » à la constitution du Front large, demeurant tout de même sceptique quant aux possibilités d'acquérir le pouvoir via la voie électorale et légalisteAlain Labrousse (2009), Les Tupamaros. Des armes aux urnes, Paris, éd. du Rocher, 117-136. Le , le Front large fut ainsi officiellement lancé, dans le plus grand rassemblement politique de l'histoire de l'Uruguay ().

vignette|droite|Le général Víctor Licandro en 2009, à une manifestation du Front large.

Quelques jours plus tard, le , les Tupamaros lançaient à leur tour formellement le Mouvement des indépendants du 26 mars (M26), qui fut intégré le au Front large. Toutefois, à la différence des autres partis membres du Front large, le Mouvement du ne présentait pas de candidats indépendants, mais se contentait de soutenir les candidats du Front. Le Front large allant des démocrates-chrétiens aux communistes, ses dirigeants considéraient qu'il y aurait contradiction à ne pas inclure le M26, en dépit de ses liens avec la guérilla des Tupamaros, sans compter que certains, dont Zelmar Michelini, Enrique Erro, Héctor Rodríguez Castro, ou le candidat présidentiel lui-même, Líber Seregni, espéraient par là engager le MLN vers une voie légaliste.

Après le coup d'État militaire de juin 1973, le Front large fut interdit et la plupart de ses membres arrêtés ou exilés, son leader, Líber Seregni, étant incarcéré, avec le général Víctor Licandro et une dizaine d'autres militaires, jusqu'au début des années 1980. Michelini et Héctor Gutiérrez Ruiz furent assassinés en à Buenos Aires, dans le cadre de l'opération Condor, tandis que le Parti communiste d'Uruguay et le MRO faisaient l'objet d'une répression féroce tout au long de la dictature militaire (1973-1985).

Le Front large des années 1980 à la « refondation »

Les élections de 1982 et 1984

Aux élections de 1982, organisées par les militaires toujours au pouvoir, le Front large ne put participer, la plupart de ses dirigeants étant toujours proscrits par la dictature. Il ne put se présenter qu'aux premières élections démocratiques, en 1984, obtenant 22,1 % des voix. Son dirigeant, Líber Seregni, bien que libéré, était toutefois toujours proscrit par les militaires. Le Front présenta donc comme candidat à la présidence , qui avait été le colistier de Serigni en 1971, et à la vice-présidence .

Il présenta alors trois listes coalisées : la Liste 99, Por el Gobierno del Pueblo (« Pour le gouvernement du peuple »), dirigée par Hugo Batalla, qui fit élire trois sénateurs ; le Parti socialiste d'Uruguay, liste 90, dirigée par José Pedro Cardoso, qui n'obtint qu'un seul élu ; Democracia Avanzada, la liste , menée par José Germán Araújo, qui se substituait à la liste , interdite, du Parti communiste d'Uruguay, et qui obtint deux sièges ; l'IDI (Izquierda Democrática Independiente ou « Gauche démocratique indépendante »), coalition menée par Alba Roballo ; la liste 808 du Parti démocrate chrétien, dirigée par Juan Young.

Les élections de 1989

En 1989, Líber Seregni devint à nouveau le candidat du Front large à la présidence, avec comme colistier l'économiste Danilo Astori (PS). La liste 99 d'Hugo Batalla et le Parti démocrate chrétien quittaient alors le Front large pour s'allier au sein du Nouvel espace (centriste).

Le Front large obtint 23 % des voix lors de ces élections. Toutefois, aux élections départementales de 1989, le candidat frontiste Tabaré Vázquez fut élu maire de Montevideo, ce qui lui permit d'obtenir la direction du Front et d'en devenir le candidat présidentiel pour les prochaines élections.

Le Front présenta alors les listes électorales suivantes, avec à chaque fois Danilo Astori en tête de liste pour les élections sénatoriales : la liste du Parti socialiste d'Uruguay, dirigée par Astori et Reinaldo Gargano ; la liste , Democracia Avanzada, menée par Astori et José Germán Araújo ; la liste 77, Vertiente Artiguista, menée par Astori et Mariano Arana ; la liste 205, ou Mouvement du , dirigée par Astori et Alberto Pérez Pérez ; la liste 609 du Mouvement de participation populaire (MPP, auquel participait le Mouvement de libération national - Tupamaros et d'autres groupes radicaux de gauche, dont le Mouvement révolutionnaire oriental ou le Parti pour la victoire du peuple de Hugo Cores) ; la liste 326 du Mouvement du 26 Mars (fondée en 1971 par les Tupamaros, celui-ci s'était éloigné de la direction tupamara lors de la dictature puis des années 1980), menée par Astori et Fernando Vázquez.

Les élections de 1994

Aux élections d', le Front large, qui rassemblait autour de la coalition Encuentro Progresista-Frente Amplio (Convergence Progressiste - Front large, EP-FA) aussi bien des partis de centre-gauche que le Mouvement de participation populaire (MPP) formé, entre autres, d'ex-Tupamaros, n'obtint que de moins que le Parti colorado, vainqueur avec Julio María Sanguinetti (, ou 31,4 %, contre , ou 30 %, pour Tabaré Vázquez, qui arrive cependant après Alberto Volonte du Parti blanco). Plusieurs membres du Front accusèrent les manifestations du 24 août 1994 devant l'hôpital Filtro d'avoir causé cette courte défaite.

La coalition progressiste présenta les listes suivantes : la liste , Assemblée Uruguay, menée par Danilo Astori, qui obtint quatre sièges ; l'Espace 90 du Parti socialiste d'Uruguay allié avec d'autres groupes mineurs, dirigée par Reinaldo Gargano, qui obtint deux sièges ; la liste 77, Vertiente Artiguista, menée par Alberto Couriel (1 élu) ; la liste , Democracia Avanzada, menée par Marina Arismendi, secrétaire général du Parti communiste d'Uruguay (1 élue) ; la liste 609 du Mouvement de participation populaire, menée par l'indépendant Helios Sarthou (1 élu) la liste 78, menée par Rodolfo Nin Novoa ; la liste 205, Mouvement du , dirigée par Jorge Croce ; la liste 343 du Parti pour la victoire du peuple (PVP), qui avait quitté précédemment le Mouvement de participation populaire, dirigée par Hugo Cores, qui fut élu ; la liste 800, Baluarte Progresista, menée par Carlos Hernández ; la liste 808, Parti démocrate chrétien, menée par Héctor Lescano ; la liste 824, Izquierda Frenteamplista Independiente, menée par Juan Berdun ; et Confluencia Frenteamplista (listes 306, 411, 700 et 2101) menée par Marcos Carámbula.

La « refondation » du Front et les élections de 1999

La préparation des élections de 1999 fut d'abord marquée par la démission de la présidence du Front, en , de Tabaré Vázquez (PS), provoquée en raison des dissensions internes et, particulièrement, d'une « fronde » du président de l'Assemblée départementale de Montevideo Jorge Zabalza qui, en accord avec l'orientation votée par le Mouvement de participation populaire (MPP) duquel il était membre, s'était opposé à la privatisation d'un casino de Montevideo, souhaitée par le maire Mariano Arana (Axe artiguiste, membre du Front large) et voulue par Vázquez.

Le Front fut alors dirigé par un collectif, avant que Tabaré Vázquez n'en reprenne la présidence, ayant posé comme condition le respect des décisions prises à la majoritéAlain Labrousse (2009), , 292-301. Vázquez s'engagea ainsi dans un processus de « refondation du Front », incluant la modification des structures de décision au sein de celui-ciLuis Bilbao, « Uruguay vira a la izquierda », Le Monde diplomatique (édition Cône Sud), , novembre 2001 ici ou ici, avec extraits de la Déclaration du Congrès du Front large. Rodolfo Nin Novoa, ex-membre du Parti blanco qui avait rejoint le Front en 1994 en intégrant la Convergence progressiste (EP-FA), fut désigné comme vice-président du Front.

Le programme du Front large comportait l'annonce d'un plan d'urgence pour les secteurs les plus modestes (l'augmentation de 30 % des salaires les plus bas, etc.) devant être financée par l'impôt sur le revenu ; d'autres mesures concernaient la baisse de 15 % de la TVA et la réglementation du secret bancaire.