Paschal de L’EstocartLe patronyme est clairement picard. On en trouve des familles L’Estocart à Arras, Soissons, Amiens, Hesdin, Boulogne-sur-Mer..., né à Noyon vers 1537-1538 et mort après 1587, est un compositeur actif à Lyon, Genève, Bâle, et peut-être en Normandie durant la seconde moitié du .
Biographie Noyon, Lyon et l’Italie ? Né à Noyon vers 1537-1538En 1559 il est dit avoir 22 ans environ, et son portrait publié en 1581 le représente à l’âge de 42 ans. Les registres de baptême de Noyon de cette époque sont perdus., il est fils de noble Jehan de L’Estoquart, écuyer sieur de Tilly, localité proche de Saint-Quentin en PicardieCette localité n’est pas clairement identifiée. Il ne s’agit pas de la seigneurie de Tilly située dans le Brabant, qui appartint à cette époque aux familles de Warfusée puis de Tserclaes..
En 1559, Paschal de L’Estocart est à Lyon, « escholier » (c’est-à-dire étudiant) et au service (peut-être secrétaire) d’un certain Claude de Nagu, chevalier de l’Ordre de Saint-Jean de JérusalemCe Claude est peut-être un fils ou neveu de Hugues de Nagu de Varennes, décédé en 1540, reçu chevalier de Saint-Jean de Jérusalem en 1529. Cette famille bourguignonne avait des attaches lyonnaises puisqu’un Pierre de Nagu fut chanoine-comte de Lyon en 1529.. Il est partie prenante d’une querelle survenue le de cette année à l’octroi du pont du RhônePont qui, à l’époque, était une frontière entre le Royaume de France et l’Empire de Charles Quint., pendant laquelle il blesse avec sa dague Claude Ballet, commis à la recette des deniers du droit de barrage. Celui-ci meurt quelques jours après et L’Estocart est emprisonné, condamné à mort, gracié par le roi () et finalement condamné à une peine mineureLyon ADR : Sentences de la Sénéchaussée, BP 445 f. 251-252, 307-308, 274-275, 327-332 (sentence de grâce), et Audiences BP 311 f. 1 Cités d’après Guillo 1991 p. 102-103..
Le , « noble Paschal de L’Estocart fils de feu noble Jehan de L’Estoquart » se marie en communauté de biens avec Claudine Bernardine Guigue, issue d’une famille originaire de Challonges près de Seyssel en Savoie et bien implantée à LyonLyon ADR : notaire Foillet, 3E 4986, f. 268v. Cité d’après Guillo 1991 p. 103.. On ne sait rien de leur descendance, ni d’ailleurs des occupations de Paschal à cette époque.
Entre 1565 et 1581 on ne sait rien de précis sur sa vie, tout au plus peut-on supposer qu’il a fait un ou plusieurs voyages en Italie, puisqu’il évoque, dans la dédicace de ses Octonaires, son « dernier retour d’Italie pour entrer en France » après lequel il se remit à composer « combien que j’eusse discontinué un tel exercice l’espace de plusieurs années, ayant esté employé à autres affaires ». Ceci laisse évidemment supposer que dans les années 1570 la musique n’a pas été son métier principal. Était-il marchand ? Chargé d’affaires d’une maison de commerce ? D’autres exemples d’une telle situation existent dans la métropole marchande de Lyonon sait par exemple que le compositeur Philibert Jambe de fer était aussi courtier, que le luthiste Giovanni Paolo Paladino était marchand, etc..
Bâle et Genève Sa trace se retrouve entre 1581 et 1583, entre Bâle et Genève. Il est inscrit sur la matricule de l’Université de Bâle, du au , sous le rectorat du médecin Theodor Zwinger l'AncienVoir Wackernagel 1956 p. 301 : « N° 88 Paschalis Lestocartius Picardus. 6 B. ». Sur son séjour à Bâle, voir Latour 2021.. C’est l’époque où ses œuvres paraissent à Genève, probablement à l’initiative de Simon Goulart, pasteur et littérateur genevois, qui soutenait alors l’édition musicale dans cette ville en faisant paraître les œuvres de compositeurs protestants, ou des contrafacta écrits sur les œuvres de compositeurs connus (tels Claude Goudimel ou Orlande de Lassus. Les pièces liminaires de ses cinq livres de musique révèlent que L’Estocart était alors intégré à un milieu humaniste et calviniste, composé d’étudiants inscrits à Bâle ou à l’Académie de Genève, de poètes, de pasteurs. Il fréquente le jeune poète Jean de SpondeSur ce poète protestant fameux, voir Boase 1977. Cet ouvrage donne quelques indications supplémentaires sur la vie de L’Estocart à Bâle, provenant des papiers du recteur Theodor Zwinger., inscrit à Bâle comme lui et de qui il semble avoir été proche, les fils Jean et Jacques d’Antoine de Chandieu, également inscrits à Bâle, et d’autres étudiants français convaincus de protestantisme, émigrés hors du royaume à une époque où leur religion avait une faveur changeante aux yeux du pouvoir. À Bâle où à Genève, il est en relation avec Théodore de Bèze, Théodore de Sautemont, le poète Antoine de Chandieu, le poète et médecin Joseph du Chesne, Louis de Chambrun, Léonard Constant, peut-être aussi Claude Des Masures, fils du poète Louis Des Masures.
Les dédicaces elles-mêmes, adressées à Jean Casimir du Palatinat, Guillaume-Robert de La Marck ou son frère Jean de La Marck, révèlent qu’il a pu être connu de ces nobles, défenseurs de la cause protestante, voire avoir été temporairement à leur service. Il est donc clair que L’Estocart, à cette époque, s’est rallié à la Réforme ; il est d’ailleurs un des premiers musiciens à harmoniser entièrement le Psautier de Genève, avec Claude Goudimel, Richard Crassot, Philibert Jambe de fer et Claude Le Jeune. La dédicace de ses Cent cinquante pseaumes de David à Henri de Navarre, futur Henri IV, alors chef politique et militaire du parti huguenot, est aussi un acte revendicatif de son choix. Mais, comme le notent justement Vincent Besson et Annie CœurdeveyVoir Besson 2004., sa mise en musique des cent vingt-six Quatrains de Guy du Faur de Pibrac, poète catholique, dédiés au prince catholique Charles III de Lorraine, laisse entendre que ses choix artistiques restent plus ouverts que ses choix personnels. Passé cette période, on observe d’ailleurs qu’il est revenu à la foi catholique.
C’est de cette époque que date le portrait gravé sur bois, le présentant de trois quarts, la tête entourée de la mention "PASCHAL DE L'ESTOCART AAGÉ DE XLII ANS." avec sa devise Prompte & suaviter. Il figure dans les Octonaires de 1582 et dans les Pseaumes de 1583.
Passage en Normandie, puis... ? En 1584, L’Estocart reçoit le prix de la harpe d’argent au Puy de musique d’Évreux, un concours annuel de composition placé sous le patronage de sainte Cécile. Il l’obtient avec son motet à cinq voix Ecce quam bonum et quam jucundumVoir Bonnin-Chassant p. 58., une œuvre maintenant perdue.
Dans la même source, le récit du banquet donné à cette occasion précise que L’Estocart était alors membre de la chapelle de l’abbé de ValmontAbbaye Notre-Dame de Valmont, en Seine-Maritime, abbaye bénédictine de l'archidiocèse de Rouen, proche de Fécamp.. De 1565 à 1582, cet abbé était Nicolas de Bréban, également doyen du chapitre de l’église collégiale des Andelys, et aumônier de la reine mère Catherine de Médicis. Il fut un mécène actif, et fut d’ailleurs “prince” du Puy de musique d’Évreux de 1582, et donateur de cette confrérie dès 1577Voir Bonnin-Chassant p. 42. On ignore dans quelle mesure l’appartenance de L’Estocart à sa chapelle peut donner une quelconque indication sur l’endroit où L’Estocart vivaitEn 1958, aucun indice de la présence de L’Estocart n’avait pu être retrouvé ni dans les archives de l’abbaye de Valmont, très fragmentaires, ni dans celles des Andelys. : Nicolas de Bréban était vers 1582 attaché à Charles de Vendôme, archevêque de Rouen, dit Charles de Bourbon, tenant un rôle équivalent à celui de vicaire, donc sujet à de nombreux déplacements. En tout cas la participation de L’Estocart au puy de musique d’Évreux et son appartenance à la chapelle d’un personnage tel que Nicolas de Bréban montrent que son engagement protestant ne dura qu’un temps - comme pour beaucoup d’artistes de cette époque, qui devaient suivre les mains qui les nourrissaientSur cette question, voir Groote 2012..
Enfin, il est cité à la date du dans un recueil de placets Paris BNF : Ms. Fr. 21480, Roolle des placetz presentez au Roy, 1586-1587, f. 102v, cité d’après Brooks 2000 p. 501 et Besson 2004. Les placets sont des requêtes que les proches du roi ou les gens de sa maison lui adressent, et que celui-ci accorde ou refuse à son bon vouloir.. L’Estocart demandait ainsi une place à Henri III : « De Pascal de Lestocart pour luy accorder une place de religieux lay en l’abbaye de Fremont vacquant par la mort de S... »Dite actuellement abbaye de Froidmont, entre Beauvais et Nogent-sur-Oise. Elle appartenait à l’ordre de Citeaux.. La requête, barrée, semble avoir été refusée. L’Estocart a alors cinquante ans et c’est la dernière trace qu’on a de lui.
Œuvres
Toute la musique connue de Paschal de L’Estocart tient dans cinq livres tous imprimés à Genève en 1582 et 1583, et ne figure dans aucune autre source. Elle est exclusivement sacrée ou spirituelle. Ces publications à la fois soutenues et soudaines montrent que L’Estocart s’était depuis longtemps adonné à la composition.
Les éditions sortent toutes des presses de Jean II de Laon à Genève, un imprimeur soigneux et bien intégré aux cercles humanistes genevois, entouré de poètes, de musiciens, de pasteurs. Il a utilisé un bel encadrement gravé qui a d’ailleurs été copié à Londres par Thomas Vautrollier, et un caractère de musique neuf utilisé seulement par lui, par Jean Le Royer et Pierre de Saint-AndréGuillo 1991 n° 144, Krummel 1985 Type 25 "Pesnot".. Les deux libraires commanditaires des éditions, Barthélémy Vincent, fils d'Antoine II Vincent, était habitué du trafic entre Genève et le royaume, notamment via Lyon.
Toutes les éditions portent l’extrait du privilège royal de dix ans accordé le à L’Estocart par Henri III, pour protéger la diffusion des œuvres dans le royaumeTranscrit dans Droz 1951 p. 312-313. ; ce privilège s'inscrit dans la volonté royale de favoriser la culture réformée, qui avait été précédemment combattue (la Saint-Barthélémy de 1572 n’était pas si loin). Tandis qu’à Genève, le , le libraire Claude Juge obtenait du Conseil la permission d’imprimer les œuvres de L’Estocart (Octonaires, Quatrains de Pibrac, psaumes latins et psaumes français)Genève AEG : RC LXXXVI f. 67, cité d’après Guillo 1991 p. 457.. Sacrae cantiones quatuor, quinque, sex et septem vocum… liber primus. Lyon : Barthélémy Vincent, 1582 (impr. Genève : Jean II de Laon). RISM L 2071, Guillo 1991 n° Index 68. Recueil dédié à Jean Casimir du Palatinat. Ce volume est parfois cité sous le titre de Meslange de chansons latines et françoisesPar exemple par Du Verdier, Bibliothèque françoise, tome III p. 173.. Ce volume réunit 16 chansons spirituelles, une chanson spirituelle allemande et sept motets latins. Il a été presque intégralement enregistré (voir la discographie plus bas). Publié par Annie Cœurdevey et Vincent Besson. Turnhout : Brepols, 2004. 155 p. (collection Épitome musical). Premier livre des octonaires de la vanité du monde, mis en musique à trois, quatre, cinq et six parties. Lyon : Barthélémy Vincent, 1582 (impr. Genève : Jean II de Laon). RISM L 2072, Guillo 1991 n° Index 70. Portrait gravé sur bois. Dédié à Guillaume-Robert de la Marck, duc de Bouillon, le . Les vers des Octonaires sont de la plume d’Antoine de ChandieuÉdition critique dans : Antoine de Chandieu, Octonaires sur la vanité et inconstance du Monde, éd. Françoise Bonali-Fiquet. Genève : Librairie Droz, 1979. Sur l’histoire génétique des Octonaires de Chandieu et la chronologie de leurs éditions entre texte, musique et image, voir Rouget 2006.. Les pièces liminaires sont signées par Jean de Sponde, Simon Goulart, Théodore de Sautemont, et le typographe Jean II de Laon. Publié par Henry Expert dans la collection des Monuments de la musique française au temps de la Renaissance, vol. 10. Paris : M. Senart, 1929. 4°, 112 p., avec reproduction de toutes les pièces liminaires.